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Cet article fait partie de la thématique «L’économie suisse et le franc fort»

L’interdépendance internationale a des avantages

Le franc fort ne fait pas que des perdants. Ainsi, des entreprises en ont profité pour acquérir des intrants meilleur marché depuis l’étranger. Dans l’ensemble, l’appréciation du franc entre 2001 et 2014 aura, toutefois, eu un effet légèrement négatif sur l’emploi.

L’industrie est fortement intégrée à l’économie internationale. C’est le cas du sous-traitant automobile Feintool à Lyss. (Photo: Keystone)

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La hausse du franc influence la compétitivité des entreprises suisses de différentes façons. Celles-ci peuvent prendre trois formes principales. La première est une intensification de la concurrence sur le marché intérieur en raison des importations. La deuxième est une perte de compétitivité des exportations suisses à l’étranger. La troisième est un avantage concurrentiel provenant des intrants meilleur marché acquis à l’étranger. Alors que les deux premières formes amoindrissent la compétitivité des entreprises suisses, la troisième l’améliore. En termes d’emploi, il apparaît que les effets néfastes ont largement pu être surmontés grâce à l’importation d’intrants meilleur marché. Dans l’ensemble, l’évolution des taux de change entre 2001 et 2014 – soit avant la suppression du taux plancher – ont diminué en moyenne de 0,14 % le taux d’emploi constaté dans les communes suisses.

L’appréciation du franc suisse par rapport à l’euro, mais également par rapport à d’autres devises, telles que le dollar étasunien et la livre sterling, a mis l’économie suisse à rude épreuve, en particulier depuis la crise financière de 2008 (voir illustration 1)[1].

L’opinion selon laquelle le franc fort menace l’emploi – en particulier dans les secteurs tournés vers l’exportation – est largement répandue auprès du public. Qu’en est-il réellement ? Avant d’essayer de répondre à cette question à l’aide de données empiriques, il y a lieu d’examiner brièvement au niveau théorique les effets d’une devise forte sur la compétitivité des entreprises nationales. Premièrement, la forte pression sur les prix exercée par les concurrents étrangers intensifie la concurrence sur le marché intérieur. Deuxièmement, la pression concurrentielle sur les marchés étrangers augmente pour les exportateurs. Troisièmement, elle diminue pour les entreprises nationales, que ce soit sur le marché intérieur ou à l’international, car les intrants étrangers leur coûtent moins cher.

Ill. 1. Cours du franc par rapport à l’euro, au dollar étasunien et à la livre sterling (1999-2014)

Source : Unctadstat / La Vie économique

Alors que dans les deux premiers cas, on assiste à une diminution de la demande intérieure et étrangère de produits et services suisses, le troisième a un effet inverse. Le résultat global net dépend ainsi de la façon dont réagit la demande étrangère aux changements de prix des produits suisses, de l’influence qu’exercent les variations de prix sur la consommation de produits étrangers et du degré d’utilisation d’intrants étrangers dans l’industrie nationale.

Analyse au niveau communal

En examinant sommairement l’évolution de l’emploi dans les plus de 2200 communes suisses, on ne retrouve pas les corrélations évoquées pour la période 2001-2014. En prenant l’évolution médiane comme référence, il est intéressant de relever que le taux d’emploi n’a diminué qu’entre 2001 et 2005 (voir illustration 2), soit durant une période de relative stabilité monétaire. Le marché du travail semble ainsi avoir bien supporté la crise financière de même que celle du franc. Relevons toutefois que l’étude ne porte que sur les effets à moyen terme de l’appréciation du franc entre 2001 et 2014. La hausse qui a suivi la suppression par la BNS du taux plancher en janvier 2015 et la stagnation du marché de l’emploi observée depuis n’entrent pas dans son champ[2].

Ill. 2. Évolution du taux d’emploi dans une commune moyenne (2001–2014)

Source : OFS / La Vie économique

Les régions industrielles sont particulièrement exposées

Si l’on veut bien comprendre les conséquences de l’appréciation du franc sur l’emploi, une analyse plus approfondie s’impose. Il faut, en particulier, prendre en compte le fait que les différentes communes sont inégalement exposées au commerce extérieur. Les interactions entre l’économie locale et l’étranger par le biais des trois types d’effets mentionnés sont déterminantes à cet égard. Entre 2001 et 2014 par exemple, le secteur agricole et sylvicole a réalisé seulement 1 % de son chiffre d’affaires directement à l’étranger[3]. Sur cette même période, il a fait venir 13 % de ses intrants de l’étranger. Seule 5 % de la valeur des produits agricoles et sylvicoles finis consommés en Suisse n’était pas du pays.

Les communes rurales peuvent ainsi mieux profiter de l’appréciation du franc que, par exemple, celles vivant du tourisme et dotées d’un secteur de la restauration important. Plus de 21 % du chiffre d’affaires de ce dernier provient en effet du tourisme étranger. Parallèlement, 8 % seulement des intrants utilisés dans ce secteur sont importés. Dans la mesure où l’industrie est souvent concentrée autour des centres urbains, les grandes villes, telles que Zurich, Bâle et Genève, dominent la liste des communes les plus exposées. Certaines villes plus petites, comme Kreuzlingen, Mendrisio ou la commune saint-galloise de Sevelen, se retrouvent toutefois parmi les dix premières de la liste en raison de leurs caractéristiques industrielles.

Par ailleurs, toutes les activités industrielles ne sont pas exposées de la même façon à l’appréciation du franc. Au cours de la période examinée (1999-2014), celui-ci s’est, par exemple, plus fortement apprécié par rapport à la livre sterling et au dollar étasunien que par rapport à l’euro (voir illustration 1). Dans le secteur de l’électricité notamment, dont les exportations sont essentiellement limitées à la zone euro, le franc fort pose moins de problèmes que pour l’industrie mécanique qui exporte également vers les États-Unis. La même logique s’applique aux importations, tant de biens à la consommation que d’intrants.

Les effets du taux de change observés isolément

Afin de tenir compte des différences qui la caractérisent en matière de structure industrielle et de relations commerciales avec l’étranger, chaque commune s’est vue attribuée un taux de change pondéré en fonction du commerce extérieur. Ce taux permet de nuancer l’impact du franc fort sur la commune en question.

D’autres facteurs ont, enfin, une influence importante sur le marché de l’emploi. Il y a lieu de distinguer leurs effets de ceux du franc fort. Au-delà de la conjoncture intérieure et des facteurs locaux propres aux différentes communes, l’évolution de l’offre et de la demande à l’étranger – des facteurs indépendants du taux de change – influence également le taux d’emploi en Suisse.

Des intrants plus importants qu’anticipé

Un examen détaillé montre que lorsque l’on isole les effets du franc fort des autres facteurs en se basant sur les spécificités de chaque commune, l’hypothèse émise sur les trois types d’impact – différents et opposés – est étayée pour la période 2001-2014. Le premier (intensification de la concurrence sur le marché intérieur en raison des biens et des services finaux importés) fait chuter le taux d’emploi de 1,1 %. Le deuxième (pression concurrentielle pour les exportateurs) le réduit de 1,2 %. Le troisième l’augmente, en revanche, de plus de 2,1 % en raison d’intrants meilleur marché provenant de l’étranger.

Dans l’ensemble, les fluctuations du taux de change entre 2001 et 2014 ont diminué le taux d’emploi de 0,14 % dans les communes suisses. La baisse du prix des intrants étrangers a largement atténué les conséquences de la pression concurrentielle sur les exportations. Les effets du franc fort doivent ainsi être différenciés. Outre les exportations, les importations ont également été concernées. Les conséquences de la hausse du franc ont touché tant les importations entrant en concurrence avec des biens et des services nationaux que celles d’intrants s’intégrant dans les chaînes de valeur ajoutée suisses et donc jouant un rôle clé dans le dynamisme de l’économie nationale.

La concentration sur les exportations n’est pas pertinente

Comme l’analyse le montre, dans un monde où les chaînes de valeur ajoutée sont de plus en plus dispersées, une approche mercantile qui ne cernerait que les exportations n’est pas satisfaisante. L’extension des possibilités que recèlent les importations ne profite pas uniquement aux consommateurs, mais également aux entreprises nationales, qui dépendent souvent des intrants étrangers pour assurer leur propre production. Cela concerne la plupart des produits suisses.

La décomposition de la hausse du franc en ses différentes facettes montre ainsi que la forte intégration de l’économie suisse dans le tissu économique international a eu un effet tampon efficace contre les variations du taux de change : cela a permis d’atténuer considérablement leurs effets néfastes. Il reste à voir si, à l’avenir, un renforcement de l’interdépendance économique permettra même de compenser entièrement les contrecoups d’une hausse du franc.

L’étude met en évidence les avantages d’une politique commerciale ouverte. Elle n’a toutefois pas examiné les conséquences d’un scénario dans lequel la BNS n’aurait pas introduit de taux plancher et dans lequel le franc suisse aurait continué à s’apprécier. Les effets à long terme de la hausse du franc sur la compétitivité des entreprises – et donc sur le développement de l’emploi – au-delà de l’année 2014 restent également à clarifier.

  1. Données extraites de Peter H. Egger, Johannes Schwarzer et Anirudh Shingal, Labour market effects of currency appreciation : The case of Switzerland, étude sur mandat du Seco, 2017. []
  2. Voir à ce sujet l’article de Daniel Kaufmann et Tobias Renkin, du KOF, dans le présent numéro. []
  3. Tableaux internationaux des entrées-sorties (TIES) de l’OCDE. []

Professeur de recherche économique appliquée, Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’EPFZ

Économiste et financier, Fellow, Trade Policy, Council on Economic Policies (CEP), Zurich

Économiste, Senior Research Fellow, World Trade Institute, Berne

Professeur de recherche économique appliquée, Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’EPFZ

Économiste et financier, Fellow, Trade Policy, Council on Economic Policies (CEP), Zurich

Économiste, Senior Research Fellow, World Trade Institute, Berne