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La métallurgie suisse et la fabrication de machines en pleine forme

La métallurgie suisse et la fabrication de machines en pleine forme

Environ 5% de la population active vit de la métallurgie et de la fabrication de machines, ce qui classe ces branches parmi les principaux employeurs de Suisse. Le travail et la transformation des métaux, mais aussi la fabrication de machines, subissent depuis longtemps la pression de la mondialisation. Leur dynamisme était faible au début, ce qui a entraîné une mutation structurelle. De nombreuses ateliers, ont été, entièrement ou partiellement, délocalisées sur des sites meilleur marché. Ce phénomène s’est accompagné d’une spécialisation dans les segments à haute valeur ajoutée. Au sein de ces branches industrielles très hétérogènes, plusieurs entreprises suisses sont devenues des leaders mondiaux dans leur créneau et affichent aujourd’hui un taux de croissance rapide.

La métallurgie et les machines en Suisse: une industrie en mutation


L’agrégat «industrie des machines et métallurgie» recouvre des activités très diverses, qui vont de la métallurgie et du travail des métaux à la fabrication de machines, en passant par la confection d’articles métalliques (voir encadré 1). Dans quelque 11400 ateliers de Suisse, on fabrique les produits les plus variés, de l’acier de construction aux machines les plus compliquées. Les métallurgistes et les fabricants d’articles métalliques et de machines sont d’ailleurs parmi les principaux employeurs de Suisse: ils occupent 4,7% de la population active, soit presque 200000 personnes. Leur quote-part à la valeur ajoutée est à peu près la même, puisque les 22 milliards de francs suisses générés représentent 4,8% de la valeur ajoutée totale de l’économie suisse (ou 30% de la valeur ajoutée du secteur industriel), la fabrication de machines et la production de métaux ou d’articles métalliques y contribuant à parts égales. Il y a 25 ans, le tableau était tout différent: en 1980, 7,4% de la population active générait 6,3% de la valeur ajoutée. Cette quote-part est descendue à moins de 5% aujourd’hui, ce qui montre que l’agrégat n’a pas suivi la croissance générale de l’économie. En 1980, l’écart entre la valeur ajoutée relative et le taux de personnes actives traduisait une productivité de la main-d’oeuvre nettement inférieure à la moyenne suisse. Ce n’est que vers la fin des années nonante que la productivité de l’industrie des machines et des métaux est remontée, de nombreuses entreprises ayant procédé à une restructuration radicale; aujourd’hui, elle est légèrement supérieure à la moyenne suisse.

Une demande étrangère importante


Environ 65% du chiffre d’affaires des en-treprises de cet agrégat est réalisé à l’exportation. Il représente 30% de l’ensemble des exportations suisses, ce qui le place au deuxième rang en la matière après la chimie (36%). La métallurgie est donc particulièrement sensible aux variations de la conjoncture internationale. C’est ainsi que, conjointement avec les fabricants d’articles métalliques, elle a particulièrement profité de la reprise conjoncturelle qu’a connue l’économie mondiale depuis 2004. Toutes deux ont, inversement, subi de plein fouet les variations des taux de change ainsi que l’évolution du prix des matières premières et de l’énergie. Cela dit, les entreprises ont su faire preuve de suffisamment de flexibilité quant aux prix de leurs produits, sans d’ailleurs que cela ait beaucoup d’influence sur le volume des ventes. De nombreuses entreprises profitent, en effet, de leur concentration sur des créneaux rares et des segments de production à haute valeur ajoutée, comme les pièces de construction aéronautique. Bien qu’une grande partie des produits métallurgiques soient fabriqués aujourd’hui par des usines très productives, axées sur le marché mondial, il continue d’exister en Suisse des entreprises actives dans les produits de masse, un créneau relativement improductif. Celles-ci travaillent, toutefois, essentiellement pour le marché intérieur – par exemple comme sous-traitants pour l’industrie de la construction -, lequel est largement verrouillé et peu intéressant pour la concurrence étrangère, du fait des coûts de transport élevés. La fabrication de machines dépend davantage encore des exportations que la métallurgie, puisque celles-ci représentent 80% de son chiffre d’affaires. Avec la reprise des investissements à l’étranger, les fabricants de machines ont connu ces dernières années une croissance notable de leurs exportations (plus de 15% pour la période 2003-2006).

Une forte productivité…


Les entreprises suisses des machines et métaux travaillent et se battent sur des marchés mondiaux. Leurs produits sont vendus dans le monde entier, ce qui pose la question de leur compétitivité, ou plus précisément de la valeur ajoutée générée par heure de travail en Suisse (voir encadré 2). Dans le domaine de la métallurgie, une heure de travail produit 58,8 francs de valeur ajoutée (2005), contre 62,5 francs pour l’ensemble de l’économie suisse. Malgré la présence de produits de masse – comme évoqué plus haut -, la compétitivité internationale du secteur s’est notablement améliorée grâce à la nette augmentation du taux de spécialisation. Dans la fabrication de machines, une heure de travail génère 70,4 francs de valeur ajoutée. Comme ce secteur dépend plus fortement des exportations que la métallurgie, il subit une pression encore plus marquée en matière de coûts et de productivité. L’automatisation s’est améliorée depuis les années nonante et la productivité horaire a davantage progressé parmi les fabricants de machines que dans la métallurgie. Si l’on considère l’ensemble des deux secteurs, celle-ci se situe dans la moyenne suisse. L’industrie suisse des machines et métaux est, par contre, championne en la matière, si on la compare aux autres pays. La différence ressort le mieux dans la fabrication de machines, où la productivité horaire suisse dépasse d’environ 40% la moyenne constatée en Europe occidentale. La demande croissante, depuis les années nonante, en machines spéciales coûteuses et sur mesure, et la généralisation de la construction modulaire ont permis aux industriels de se concentrer sur les chaînes de produits à haute valeur ajoutée et de délocaliser la production de masse en Extrême-Orient ou en Europe de l’Est.

… mais une croissance faible


En comparaison internationale et à long terme, la croissance de la valeur ajoutée de l’industrie suisse des machines et métaux est, cependant, restée inférieure à la moyenne générale. Cette faiblesse – déjà notée dans la comparaison avec les autres branches suisses – s’observe également au plan mondial. Ces derniers 25 ans, les poids lourds traditionnels du secteur des machines et métaux en Scandinavie, Allemagne, Autriche et Italie ont connu une croissance nettement supérieure. Comme ces branches pèsent davantage dans l’économie de leurs pays qu’en Suisse, elles ont aussi largement contribué à la progression de leurs PIB respectifs. Ce n’est qu’au Royaume-Uni que les métaux et machines ont connu une croissance inférieure à celle de la Suisse entre 1980 et 2005. Au premier coup d’oeil, la fabrication de machines et la métallurgie suisse se présentent donc comme un secteur technologiquement mûr, mais doté d’une croissance inférieure à la moyenne. Toutefois, depuis la fin des années nonante, les métallurgistes et fabricants de machines ont retrouvé le chemin d’une croissance plus soutenue. Les perspectives sont aussi un peu meilleures pour les prochaines années, en partie pour des raisons d’ordre cyclique.

Une production de bas et haut de gamme


Ces dix dernières années, l’industrie des machines et des métaux a subi une profonde restructuration. Dans le secteur de la métallurgie, le nombre d’ateliers a chuté de pres-que 20% depuis le dernier recensement des entreprises (1995). Parallèlement, l’effectif des employés de la branche a fondu de 13,5%; les entreprises occupent maintenant une moyenne de 52 employés, soit 7% de plus qu’il y a 15 ans! Aujourd’hui, plus de la moitié des employés de la métallurgie travaillent dans des grandes entreprises. L’évolution des deux autres branches de l’agrégat a été toute différente. Certes, le nombre d’ateliers a aussi diminué dans le travail des métaux (-0,8%) et dans la fabrication de machines (-11,3%), mais les mesures de rationalisation ont été nettement plus marquées et les chaînes de produits simples relevant de la production de masse ont été transférées sur des sites peu coûteux. L’effectif des employés a donc fondu beaucoup plus fortement (-8% et -12,3%) que le nombre d’ateliers: les entreprises n’occupent plus en moyenne que 11 (-7,3%) et 28 (-1%) employés par site. Dans plusieurs grandes entreprises suisses, cette réduction a débouché sur des structures de production amincies. Cette évolution, liée à une palette de produits souvent exceptionnels sur le plan technologique, a permis à notre industrie de se hisser parmi les leaders mondiaux dans plusieurs domaines. On retrouve ce succès au sein des petites entreprises qui ont su faire valoir leurs produits de niche. On le voit aussi dans les exportations. Le groupe des fabricants de machines-outils, où figurent plusieurs grandes entreprises, a fortement augmenté son taux d’exportation, en comparaison avec celui de l’ensemble des machines. En revanche, les articles de masse comme les appareils ménagers ont perdu en importance.

Les centres régionaux dictent l’évolution


L’industrie des machines et des métaux compte de grandes entreprises dans presque tous les cantons suisses. Leur répartition est, cependant, incontestablement marquée par le régionalisme. On constate ainsi une concentration géographique sur des pôles différents; certaines régions sont passées de l’industrie lourde au haut de gamme beaucoup plus rapidement et avec davantage de bonheur que d’autres. Dans les cantons de Zurich et d’Argovie, dans le Rheintal, au Tessin et en Valais, enfin en Suisse centrale (LU, OW, NW, SZ, ZG, UR), où l’industrie des machines et métaux est très présente, il règne un dynamisme sy-nonyme de position de pointe, y compris au plan international. D’autres régions, comme l’Arc jurassien et le reste du Plateau, souffrent en revanche de ce que l’industrie des machines et des métaux représente une part importante de l’économie et que sa croissance est faible.

La mondialisation accentue nettement sa pression…


Les entreprises de l’industrie des machines et métaux affrontent actuellement un certain nombre de défis. En Extrême-Orient et en Europe de l’Est, le taux de croissance du secteur – comme de toute l’économie, d’ailleurs – est nettement supérieur à celui de la Suisse. Pour conserver et développer leur position internationale malgré la concurrence de ces sites meilleur marché, nos entreprises doivent se distinguer par leurs innovations et leur qualité. Or la complexité croissante des produits, mais aussi l’importance accrue de la recherche, ont déjà provoqué un manque sensible d’ingénieurs et de spécialistes des sciences naturelles. Dans ces métiers, les quatre États du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) – en plein développement et très peuplés – atteignent des taux de diplômes actuellement hors de portée des Suisses.

… mais les chances de la Suisse demeurent intactes


Grâce aux mutations structurelles déjà effectuées et aux nouvelles technologies appliquées, le secteur reste néanmoins compétitif. L’industrie suisse des machines et métaux dispose encore d’un potentiel important. Ses chances commerciales sont intactes. Certes, la Chine a récemment renforcé ses capacités de production d’acier, devenant ainsi un exportateur de métaux et d’articles métalliques, mais la demande mondiale en produits de qualité continuera d’augmenter. À cela s’ajoute un besoin croissant en pétrole et en gaz. Les fabricants de machines à produire et exploiter l’énergie (turbines, pompes, roulements, mécanismes, etc.) – un domaine que la Suisse maîtrise – y trouveront de belles occasions de croissance.

Graphique 1 «Quote-part de la métallurgie et de l’industrie des machines dans la valeur ajoutée brute et l’emploi en Suisse»

Graphique 4 «Évolution de la valeur ajoutée brute réelle dans la métallurgie et l’industrie des machines en comparaison avec le reste de l’économie, 1980-2005»

Graphique 2 «Valeur ajoutée brute de la métallurgie et des machines par rapport à l’ensemble de l’économie par région MS, 2005»

Graphique 3 «Répartition régionale de la valeur ajoutée brute de la métallurgie et de l’industrie des machines par région, 2005»

Graphique 5 «Évolution du chiffre d’affaires de la métallurgie et de l’industrie des machines»

Graphique 7 «Contribution de la métallurgie et de l’industrie des machines à la croissance annuelle de l’économie nationale, 1980-2005»

Graphique 6 «Productivité nominale horaire dans la métallurgie et l’économie nationale, 2005»

Graphique 8 «Productivité nominale horaire dans l’industrie des machines et l’économie nationale, 2005»

Encadré 1: L’agrégat «métallurgie et machines» D’après la Nomenclature générale des activités économiques (Noga) de l’Office fédéral de la statistique (OFS), parue en 2002, l’agrégat «métallurgie et machines» comprend les secteurs «Métallurgie» (Noga 27), «Travail des métaux» (Noga 28) et «Fabrication de machines et d’équipements» (Noga 29). Si la métallurgie recouvre toutes les activités de fonte et d’alliage de métaux à partir de minerai, de fer brut ou de déchets, la transformation ultérieure, donc la fabrication d’articles métalliques «purs» (éléments de construction, conteneurs, constructions, etc.), fait partie de la classe Noga 28. La fabrication de machines et d’équipements ne comprend pas la construction de véhicules en général, les dispositifs de contrôle, les appareils et les équipements de traitement des données, les dispositifs de mesurage et de vérification, de même que les équipements électriques et les commutateurs.

Encadré 2: Productivité de la main-d’oeuvre, productivité horaire À cause des différences entre les réglementations nationales du marché du travail, la moyenne d’heures travaillées varie d’un pays à l’autre et d’une branche à l’autre. Pour comparer les différentes branches au sein d’un même pays, la productivité de chaque ouvrier (productivité de la main-d’oeuvre) est un paramètre parfaitement probant; en comparaison internationale, il importe en revanche de comparer la productivité par heure de travail (productivité horaire).

Encadré 3: Sources – BAK Basel Economics, CH-Plus – Analysen und Prognosen für die Schweizer Wirtschaft, Bâle, 2006.- BAK Basel Economics, International Benchmarking Report 2006, Bâle, 2006.- Office fédéral de la statistique (OFS), Noga, Nomenclature générale des activités économiques, Neuchâtel, 2002.

Proposition de citation: Andreas Steffes (2007). La métallurgie suisse et la fabrication de machines en pleine forme. La Vie économique, 01. mars.