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Rareté et prix des ressources: un aperçu

Depuis des mois, la crise financière et la raréfaction des ressources sont les deux thèmes dominants du débat politico-économique. Après des années d’embellie mondiale, ces problèmes menacent d’assombrir durablement l’horizon conjoncturel. Pourtant, bien que les deux phénomènes soient souvent cités ensemble, leurs différences sont fondamentales: la crise financière dérive de décisions malencontreuses, parfois spectaculaires, prises par certaines banques; la réflexion doit s’orienter sur l’utilité d’une réglementation face à l’éventualité d’une défaillance du marché. Il n’en va pas de même avec la hausse du cours des matières premières; celle-ci est plutôt l’expression du bon fonctionnement du marché et traduit les pénuries résultant notamment du développement spectaculaire des pays émergents. Il ne s’agit donc pas de réglementer davantage, mais de stimuler les forces du marché afin que l’adaptation s’effectue rapidement et sans heurts.

L’article qui suit commence par présenter brièvement l’évolution récente des prix. Il explique ensuite que celle-ci est déclenchée dans une large mesure par une demande en forte hausse, mais qui se heurte à une offre peu susceptible d’augmenter à court terme. Suit une brève présentation des effets immédiats de la pénurie sur la Suisse et les pays en développement, conclue par quelques réflexions intéressant la politique économique.

Le renchérissement des matières premières et des denrées alimentaires

Toutes les ressources qui font l’objet d’un négoce sont rares; sinon, elles ne permettraient pas d’en tirer un prix. En économie, la raréfaction des matières premières se traduit par une hausse des prix. Ces derniers temps, de nombreuses matières premières ont fortement renchéri. Les graphique 1 et graphique 2 illustrent l’évolution des prix de ces trois dernières années sur les marchés mondiaux pour quelques matières premières. Le renchérissement des matières premières touche en particulier: – des agents énergétiques (surtout pétrole); – des métaux (cuivre, plomb, nickel, zinc); – des produits agricoles (le blé, dont le prix sur le marché mondial a parfois quadruplé, mais aussi le maïs, l’orge, le soja et le riz). Il faut noter que les prix des matières premières n’ont augmenté ni systématiquement ni régulièrement. Pour la plupart des métaux, la hausse a surtout eu lieu en 2006. Après quelque temps, les prix n’ont plus sensiblement augmenté (cuivre, aluminium) ou sont même retombés (plomb, zinc) à la suite d’une augmentation de l’offre ou d’un recul de la demande. Le pétrole recule également depuis peu (non visible sur le graphique). Les prix de la viande ont également été stables ou ont même baissé. Ceux du lait ont parfois régressé suivant les régions et les périodes. Les matières premières sont généralement cotées et négociées en USD, y compris dans nos graphiques. Or il ne faut pas oublier que cette devise s’est fortement dévaluée ces dernières années. Le renchérissement (en USD) des matières premières reflète donc aussi partiellement cette dépréciation. Malgré ces réserves, il est incontestable que de nombreuses matières premières ont nettement renchéri au cours des dernières années. Comment expliquer une telle évolution?

Une illustration classique de la loi de l’offre et de la demande

Il est rare qu’à des questions brûlantes de politique économique, l’on puisse appliquer aussi directement qu’ici des notions de base de l’économie. Or, le modèle le plus simple du marché suffit; il n’est pas nécessaire de connaître les produits spécifiques en détail, et la spéculation si souvent accusée dans ce contexte ne joue pas de rôle significatif (voir

encadré 1
Dans le débat public sur la hausse des prix des matières premières, on n’entend guère parler de l’offre et de la demande, mais d’autant plus de la spéculation. Plus d’un membre du Congrès américain et de nombreux leaders politiques européens croient avoir trouvé les boucs émissaires: les spéculateurs! On propose de-ci de-là d’y mettre le holà par des mesures de politique économique comme l’imposition des transactions dont ceux-ci auraient profité. Le problème est que la spéculation sur les marchés financiers n’a rien à voir avec les prix forts actuels et que les mesures proposées seraient certainement nuisibles. Il est indubitable qu’il y a actuellement une grande quantité de fonds qui cherchent des possibilités de placement, ne serait-ce qu’à cause de la crise des secteurs financiers. Les matières premières sont une option attrayante, d’où la quantité de capitaux qui s’y déversent. Où ces fonds sont-ils investis précisément? Il y aurait hausse de prix si les spéculateurs achetaient physiquement du pétrole ou du blé et le stockaient ensuite dans l’espoir de gains futurs. Or, un coup d’oeil aux statistiques de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) montre qu’il n’y a pas eu ces derniers mois de constitution de stocks de pétrole; de même, les stocks mondiaux de blé sont à leur niveau historique le plus bas. La raison en est que les spéculateurs n’achètent généralement pas physiquement des matières premières, mais des contrats dits «à terme» ou «futures», c’est-à-dire des titres misant sur l’évolution des prix. Pour chaque acheteur de pétrole futur qui table sur une hausse des prix, il faut un vendeur qui escompte le contraire. Par contre, le fait qu’il y ait plus de spéculateurs sur ces marchés – donc plus d’acheteurs et de vendeurs – n’a pas d’incidence sur le prix actuel. En fin de compte, le résultat d’un match de football ne dépend pas non plus du nombre de gens qui ont parié sur tel ou tel score.Des «futures» aux cours élevés indiquent l’attente d’une hausse des prix. Cela peut, certes, influencer indirectement le prix actuel, par exemple en incitant tel pays producteur à produire un peu moins de pétrole aujourd’hui et un peu plus demain. Il va, toutefois, de soi que ces décisions se répercuteront à leur tour sur les attentes. Le fait saillant est que celles-ci se forment, qu’il y ait des marchés à terme ou non. Ces derniers améliorent seulement la transparence des attentes et facilitent donc la circulation vitale des informations. Pour ce qui est du prix actuel du pétrole, ce sont en revanche l’offre et la demande en pétrole physique qui restent déterminantes, et non le commerce de «pétrole-papier» sur les marchés à terme.Non seulement les mesures politiques contre la spéculation ne changeraient rien, mais elles pourraient même causer des dommages. Les marchés à terme – c’est-à-dire les activités des spéculateurs – ne sont en effet pas une simple variante des courses de chevaux, ils ont une véritable utilité économique. À part la transparence qu’ils confèrent aux attentes, ils permettent de s’assurer contre les incertitudes résultant des fluctuations des prix. Grâce à ces marchés, une compagnie aérienne ou un propriétaire d’immeuble peut acheter du pétrole à un prix déterminé et s’assurer ainsi contre les hausses. Pour que cela soit possible, il faut qu’il y ait une partie adverse disposée à supporter le risque des fluctuations. Celle-ci est souvent constituée de spéculateurs qui investissent pour obtenir un rendement financier de telles opérations. Les mesures politiques contre la spéculation n’auront pour résultat que de faire baisser le nombre de ces transactions profitables aux deux parties, d’où une pure perte pour l’économie nationale.). Le scénario fondamental est le suivant: une demande en nette augmentation – en particulier dans des pays d’Asie à forte croissance – se heurte à une offre qui ne peut guère progresser – du moins à court terme – faute de capacités. Le graphique 3 illustre schématiquement le cas du pétrole, mais la même analyse peut s’appliquer aux autres matières premières dont les prix ont fortement crû récemment. L’important est ici le dessin de la courbe de l’offre. Si la quantité est très faible, les capacités des fournisseurs tournent à vide; ceux-ci n’ont donc pas de peine à satisfaire une demande croissante, même sans hausse marquée des prix: pour les petites quantités (à gauche du graphique), la pente de l’offre reste donc très faible. Plus les capacités sont exploitées, plus la courbe se redresse, autrement dit plus le prix réagit à la demande supplémentaire, jusqu’au moment où un sommet de production est atteint. À court terme (!), il n’y a alors plus d’offre, quelle que soit la hausse des prix. Dans quelle partie de la courbe de l’offre un marché donné se trouve-t-il? La réponse dépend de la courbe de la demande. La forte évolution de la conjoncture mondiale, ces dernières années, et l’explosion continue et déjà ancienne de la croissance dans les pays émergents ont soutenu l’expansion de la demande en matières premières depuis des années. C’est pourquoi la courbe «Ancienne demande» coupe celle de l’offre à l’endroit où la pente est la plus «raide». Telle était globalement la situation il y a environ deux ans. Comme la situation continuait à évoluer, notamment dans les pays fortement peuplés d’Asie, la demande a continué de se déplacer vers la droite («Nouvelle demande»). Les capacités étant déjà exploitées à fond, cette hausse de la demande a provoqué un envol des prix, mais presque sans augmentation de la quantité. La hausse des prix a donc été beaucoup plus marquée que si, au point de départ, la courbe de la demande s’était trouvée plus à gauche. À quantité constante et dans la situation actuelle où les capacités sont exploitées à fond, l’extension de la demande globale a un effet sur les prix bien supérieur à ce qu’il aurait été quelques années plus tôt. Cette analyse démontre qu’un bond de la demande peut avoir un effet très fort sur les prix si l’offre est proche de la limite en matière de capacité. À quoi ce bond est-il lié? Pour l’essentiel, il s’explique par la phase d’expansion exceptionnelle de nations fortement peuplées, à commencer par la Chine. Que ce pays ait pu connaître une décennie de croissance annuelle de l’ordre de 10% est en effet exceptionnel, historiquement parlant. Comme personne ne s’y attendait vraiment, les capacités de l’offre n’ont pas été suffisamment développées, ce qui a provoqué la situation illustrée par le graphique 3 pour une succession de matières premières. Ainsi, d’après l’US Energy Information Administration, la consommation mondiale de pétrole est passée de 76 millions de barils par jour (mbj) en 1999 à 86 mbj en 2008. Pendant la même période, les capacités encore inexploitées de bonne qualité (5 mbj) tombaient à quelque 2 mbj de moindre qualité (forte teneur en soufre). Le récent recul qui a affecté le cours de différentes matières premières s’explique également par le modèle déjà cité. Le refroidissement de la conjoncture mondiale, qu’il soit effectif ou attendu, a légèrement déplacé la demande vers la gauche. Ce réajustement a entraîné une chute des prix relativement forte.

Il est important de distinguer entre le court et le long termes

Il importe de rappeler que nous parlons du court terme, car sur le long terme, la situation se présente tout différemment, tant pour l’offre que pour la demande. L’élasticité, second concept de base de la science économique, joue ici un rôle déterminant. Celle des prix nous indique de quel pourcentage une quantité – offerte ou demandée – augmente ou diminue quand le prix varie d’une unité. Sur le court terme, aussi bien l’offre que la demande en matières premières sont aujourd’hui très inélastiques, autrement dit, la variation du prix n’a pratiquement aucun effet sur la quantité, comme nous l’avons déjà vu en analysant l’offre. Si les capacités sont exploitées à fond, même une hausse très forte du prix n’accroîtra pas la quantité offerte, quelle que soit l’envie des fournisseurs. C’est la raison pour laquelle la pente de l’offre du graphique 3 est aujourd’hui si raide et même inélastique dans le segment correspondant. Nous voyons aussi que la courbe de la demande est très raide, d’où l’effet marqué sur les prix de la moindre variation de la demande. Dans le court terme, les consommateurs ne sont en effet pas non plus capables d’adapter fortement leur consommation ou disposés à le faire. Ils continuent donc à se déplacer à peu près aussi fréquemment qu’avant en auto, tout en rechignant devant le prix de l’essence, et réduisent leurs besoins ailleurs. La situation se présente tout différemment à long terme. Si le prix est élevé, les fournisseurs ont intérêt à investir, donc à développer leurs capacités. Á plus long terme, la courbe de l’offre s’aplatit nettement, la limite de capacité se déplaçant vers la droite. La demande peut aussi s’adapter plus facilement: si le prix de l’essence reste haut, on change ses habitudes de conduite ou l’on se procure une voiture moins gourmande. On observe déjà une telle réaction aux États-Unis, par exemple, où les kilomètres conduits ont chuté tout récemment. La courbe de la demande s’aplatit donc à moyen terme. Ces deux phénomènes aboutissent à long terme à ce que les effets de la demande croissante sur les prix (déplacement de la courbe de la demande) soient nettement moindres. Il y a, cependant, certaines différences entre les matières premières renouvelables, comme les denrées alimentaires, et les ressources épuisables, comme le pétrole, car il est nettement plus facile d’améliorer légèrement l’offre pour les premières. Cependant, à moyen ou à long terme, les prix élevés pourraient entraîner un accroissement de l’offre, y compris pour le pétrole – songeons aux gisements difficilement exploitables comme les sables bitumineux canadiens. Les prix forts pourraient aussi s’avérer une bénédiction pour l’environnement et favoriser l’essor de technologies ménageant les ressources, comme cela s’est déjà souvent produit dans les économies de marché lors de la raréfaction des ressources.

Conséquences de la raréfaction des ressources

L’augmentation rapide du prix des matières premières importantes a plusieurs conséquences marquées sur l’économie réelle. Nous les aborderons pour la Suisse et pour les pays en développement (voir

encadré 2
Les pays en développement qui importent une grande partie de leurs matières premières – notamment les produits agricoles – sont frappés bien plus gravement que la Suisse par la hausse des cours. Le faible niveau de leurs revenus les rend très sensibles aux bonds des prix et la structure de leurs exportations ne leur permet guère de profiter de la demande supplémentaire provenant des exportateurs de matières premières sur les marchés mondiaux. Dans ces pays, la croissance du prix des matières premières a déjà provoqué de gros problèmes de pénurie alimentaire pour de larges couches de la population, et ce dans une mesure qui pourrait déstabiliser des régions entières. La Banque mondiale a identifié une trentaine de pays fortement touchés; certains, comme le Sénégal, doivent importer entre-temps 80% de leur alimentation.Le renchérissement des matières premières représente, en revanche, une aubaine pour les pays en développement et émergents, lorsqu’ils sont des producteurs importants. D’une part, la hausse des prix entraîne celle des revenus; de l’autre, il redevient intéressant d’investir dans l’agriculture, ce qui freine l’exode rural. Ces chances de développement sont cependant compromises par le protectionnisme des États industrialisés en matière d’agriculture.). On peut affirmer généralement que les exportateurs de matières premières profitent et que les importateurs souffrent du renchérissement. Pour presque toutes les matières premières, la Suisse fait partie des importateurs nets et, dans plusieurs cas – comme celui du pétrole -, elle couvre même toute sa consommation par l’importation. La hausse des prix affaiblit donc le pouvoir d’achat des ménages et des entreprises helvétiques, si bien que les conséquences immédiates de la raréfaction sont nettement négatives. L’effet sur la stabilité des prix doit aussi être qualifié de négatif: à cause du fort renchérissement des matières premières, l’inflation dépasse depuis quelques mois le plafond fixé par la Banque nationale suisse (BNS). Les hausses de prix ont, cependant, des effets indirects dont il s’agit de tenir compte dans une évaluation générale. Ainsi, une partie des recettes croissantes des exportateurs de matières premières est convertie en consommation supplémentaire et, en cas de revenus très élevés et d’accroissement subit de ceux-ci, dans l’achat d’articles de luxe. La Suisse étant fortement exportatrice en ce domaine, la valeur ajoutée locale en profite. Les exportations de montres vers les Émirats arabes unis ont augmenté par exemple de 37% en 2007, voire de 57% vers la Russie. Même si les recettes des matières premières n’étaient pas dépensées mais économisées, la Suisse en profiterait plus que la moyenne des autres pays du fait des exportations de services de ses grands gérants de fortune. La Suisse bénéficie encore d’un autre effet positif que l’on a tendance à oublier: Genève et Zoug – mais aussi Winterthour – sont parmi les centres les plus importants du négoce des matières premières. Lorsque leurs cours augmentent, cela stimule fortement les affaires des entreprises impliquées, d’où un effet positif sur la valeur ajoutée locale. Dans le commerce de transit suisse, l’excédent de la balance des revenus a bondi d’un peu plus de 1 milliard de francs en 2000 à 11 milliards en 2007.  Dans l’ensemble, le renchérissement des matières premières devrait être négatif pour la Suisse, pays importateur; les effets indirects cités le compensent, par contre, de façon non négligeable par le biais du commerce extérieur. Compte tenu de ces réflexions et de la forte prospérité de notre pays, on peut conclure que la hausse des prix sera probablement supportable pour la Suisse, même si certains milieux en souffriront.

Que faire?

L’analyse montre clairement que la forte croissance du prix des ressources trouve son origine dans l’importante augmentation de la demande face à une offre relativement rigide à court terme. L’évolution des prix reflète donc correctement les pénuries et il serait faux de vouloir les baisser artificiel-lement en intervenant politiquement. L’offre comme la demande réagiront aux signaux émis dans le bon sens, à savoir en augmentant la production pour le premier et en économisant le produit concerné pour le second. C’est la raison pour laquelle l’économie de marché est le régime le plus apte à ména-ger les ressources. Toute politique qui maintient artificiellement le prix des ressources à un bas niveau fige les structures et ne fait que renchérir l’inévitable adaptation ultérieure. La politique économique devrait donc essayer de démanteler toutes les restrictions qui dénaturent les signaux émis par les prix ou empêchent d’y réagir. C’est ainsi qu’il conviendrait justement d’abaisser les droits de douane dans le secteur agricole et de renoncer aux subventions comme celles qui favorisent les biocarburants. Très répandues dans les pays émergents, les subventions accordées au carburant consommé devraient être abandonnées. Abaisser les redevances sur l’essence pour amortir le renchérissement, comme on le réclame souvent, donnerait aussi un mauvais signal et créerait en outre une dépendance fatale entre les recettes de l’État et les prix volatiles des ressources. Les réglementations qui entravent inutilement la production devraient aussi être démantelées et l’accès au marché facilité tant à l’intérieur que vers l’extérieur. L’élimination des obstacles aux investissements internationaux comporterait également de nombreux avantages. En ce qui concerne l’inflation, la politique monétaire ne doit intervenir que si la hausse des prix des matières premières déborde sur d’autres biens. L’augmentation de certains prix du fait d’une raréfaction ne peut ni ne doit être combattue par la politique monétaire, même si les biens concernés sont d’une telle importance que leur renchérissement fait monter le niveau général des prix. Il s’agit là d’adaptations de prix relatifs, qui jouent un rôle incitatif important, comme on l’a montré plus haut. C’est seulement si les attentes générales en matière d’inflation augmentent et que la spirale prix/salaires s’enclenche qu’il faut user de la politique monétaire. Il y a, cependant, un domaine où le principe de ne pas intervenir sur des marchés qui fonctionnent correctement ne suffit pas: les effets sur la pauvreté dans les pays en développement. Quand les hausses de prix provoquent directement des famines, l’urgence dicte sa loi et on ne peut simplement attendre le moyen terme. Toutefois, là encore, il convient de veiller à ce que le soutien indispensable s’effectue le moins possible par des interventions sur le marché – comme l’abaissement artificiel du prix des aliments -, sans quoi les réactions nécessaires aux pénuries ne se produiront pas et les problèmes se perpétueront.

Graphique 1 «Évolution des prix (en USD) de certaines matières premières, juillet 2005-juillet 2008»

Graphique 2 «Évolution des prix (en USD) de certains produits agricoles, juillet 2005-juillet 2008»

Graphique 3 «Réaction à court terme du marché du pétrole à l’augmentation de la demande»

Encadré 1: Le rôle de la spéculation
Dans le débat public sur la hausse des prix des matières premières, on n’entend guère parler de l’offre et de la demande, mais d’autant plus de la spéculation. Plus d’un membre du Congrès américain et de nombreux leaders politiques européens croient avoir trouvé les boucs émissaires: les spéculateurs! On propose de-ci de-là d’y mettre le holà par des mesures de politique économique comme l’imposition des transactions dont ceux-ci auraient profité. Le problème est que la spéculation sur les marchés financiers n’a rien à voir avec les prix forts actuels et que les mesures proposées seraient certainement nuisibles. Il est indubitable qu’il y a actuellement une grande quantité de fonds qui cherchent des possibilités de placement, ne serait-ce qu’à cause de la crise des secteurs financiers. Les matières premières sont une option attrayante, d’où la quantité de capitaux qui s’y déversent. Où ces fonds sont-ils investis précisément? Il y aurait hausse de prix si les spéculateurs achetaient physiquement du pétrole ou du blé et le stockaient ensuite dans l’espoir de gains futurs. Or, un coup d’oeil aux statistiques de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) montre qu’il n’y a pas eu ces derniers mois de constitution de stocks de pétrole; de même, les stocks mondiaux de blé sont à leur niveau historique le plus bas. La raison en est que les spéculateurs n’achètent généralement pas physiquement des matières premières, mais des contrats dits «à terme» ou «futures», c’est-à-dire des titres misant sur l’évolution des prix. Pour chaque acheteur de pétrole futur qui table sur une hausse des prix, il faut un vendeur qui escompte le contraire. Par contre, le fait qu’il y ait plus de spéculateurs sur ces marchés – donc plus d’acheteurs et de vendeurs – n’a pas d’incidence sur le prix actuel. En fin de compte, le résultat d’un match de football ne dépend pas non plus du nombre de gens qui ont parié sur tel ou tel score.Des «futures» aux cours élevés indiquent l’attente d’une hausse des prix. Cela peut, certes, influencer indirectement le prix actuel, par exemple en incitant tel pays producteur à produire un peu moins de pétrole aujourd’hui et un peu plus demain. Il va, toutefois, de soi que ces décisions se répercuteront à leur tour sur les attentes. Le fait saillant est que celles-ci se forment, qu’il y ait des marchés à terme ou non. Ces derniers améliorent seulement la transparence des attentes et facilitent donc la circulation vitale des informations. Pour ce qui est du prix actuel du pétrole, ce sont en revanche l’offre et la demande en pétrole physique qui restent déterminantes, et non le commerce de «pétrole-papier» sur les marchés à terme.Non seulement les mesures politiques contre la spéculation ne changeraient rien, mais elles pourraient même causer des dommages. Les marchés à terme – c’est-à-dire les activités des spéculateurs – ne sont en effet pas une simple variante des courses de chevaux, ils ont une véritable utilité économique. À part la transparence qu’ils confèrent aux attentes, ils permettent de s’assurer contre les incertitudes résultant des fluctuations des prix. Grâce à ces marchés, une compagnie aérienne ou un propriétaire d’immeuble peut acheter du pétrole à un prix déterminé et s’assurer ainsi contre les hausses. Pour que cela soit possible, il faut qu’il y ait une partie adverse disposée à supporter le risque des fluctuations. Celle-ci est souvent constituée de spéculateurs qui investissent pour obtenir un rendement financier de telles opérations. Les mesures politiques contre la spéculation n’auront pour résultat que de faire baisser le nombre de ces transactions profitables aux deux parties, d’où une pure perte pour l’économie nationale.

Encadré 2: Conséquences sur les pays en développement
Les pays en développement qui importent une grande partie de leurs matières premières – notamment les produits agricoles – sont frappés bien plus gravement que la Suisse par la hausse des cours. Le faible niveau de leurs revenus les rend très sensibles aux bonds des prix et la structure de leurs exportations ne leur permet guère de profiter de la demande supplémentaire provenant des exportateurs de matières premières sur les marchés mondiaux. Dans ces pays, la croissance du prix des matières premières a déjà provoqué de gros problèmes de pénurie alimentaire pour de larges couches de la population, et ce dans une mesure qui pourrait déstabiliser des régions entières. La Banque mondiale a identifié une trentaine de pays fortement touchés; certains, comme le Sénégal, doivent importer entre-temps 80% de leur alimentation.Le renchérissement des matières premières représente, en revanche, une aubaine pour les pays en développement et émergents, lorsqu’ils sont des producteurs importants. D’une part, la hausse des prix entraîne celle des revenus; de l’autre, il redevient intéressant d’investir dans l’agriculture, ce qui freine l’exode rural. Ces chances de développement sont cependant compromises par le protectionnisme des États industrialisés en matière d’agriculture.

Professeur au Département des sciences économiques, Université de Berne

Professeur au Département des sciences économiques, Université de Berne