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Bien que la perméabilité du système suisse de formation soit au cœur de la discussion politique actuelle, la réalité des migrations entre filières nous échappe en grande partie, de même que la reconnaissance que lui accorde le marché du travail. L’étude présentée ici compare divers parcours professionnels. Elle conclut qu’un taux significatif de personnes combinent les formations universitaire et professionnelle, et que le marché l’apprécie.

Depuis 2006, la Constitution suisse stipule que, «dans les limites de leurs compétences respectives, la Confédération et les cantons veillent ensemble à la qualité et à la perméabilité de l’espace suisse de formation» (art. 61a). Ce dernier propose, à côté d’une filière universitaire de haute qualité, une voie professionnelle de même rang, fortement développée, qui mène jusqu’au niveau tertiaire (ou supérieur). Bien que les deux types de formation fassent l’objet d’un soutien particulier, le changement de l’un à l’autre nest pas exclu, et il existe une foule de passerelles et de transitions possibles.Dans le cadre de la discussion sur la perméabilité, ce qui nous intéresse est la fréquence de ces formations mixtes (c’est-à-dire combinant les filières universitaire et professionnelle) et comment le marché du travail les apprécie. Il est possible que la palette de qualifications résultant d’une formation mixte favorise la productivité et soit récompensée par le marché du travail. Inversement, la combinaison des deux types de formation pourrait être assimilée à une pure perte de temps, les premières connaissances étant dévalorisées par les nouvelles, si bien qu’il est aussi possible que les formations mixtes soient un handicap sur le marché du travail.C’est sur ces questions que se penche la Swiss Leading House on the Economics of Education, Firm Behaviour and Training Policies de l’université de Zurich, qui étudie la pénétration et le succès sur le marché du travail des différents cursus suivis, à partir des données de l’Enquête suisse sur la population active (Espa)
On trouvera le rapport complet de l’étude dans Tuor et BackesGellner (2010). Le projet a pu être réalisé grâce à la mise à disposition des données par l’Office fédéral de la statistique (OFS) et avec le soutien financier de l’Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie (OFFT)..

Les formations mixtes ne sont pas rares

Le système suisse offre diverses possibilités de combiner les formations professionnelle et universitaire. Nous nous concentrerons pour l’instant sur les hommes employés à plein temps et bénéficiant d’un diplôme supérieur, ce qui inclut non seulement les universités et les hautes écoles spécialisées (HES), mais encore la formation professionnelle supérieure. Cette dernière englobe les écoles professionnelles supérieures ainsi que les examens professionnels et les examens professionnels supérieurs. Comme l’ndique le tableau 1, il est encore possible, dans les formations mixtes, de distinguer si la première filière suivie a été universitaire ou professionnelle.En comparant la fréquence des différents cursus (voir graphique 1), on s’aperçoit que si les doubles formations sont nettement plus rares que les autres, elles ne sont pas pour autant négligeables (13%). Il est, toutefois, beaucoup plus courant de commencer l’université pour terminer en formation professionnelle (9%) que de prendre le chemin inverse (4%). Limportance des formations mixtes apparaît également dans le fait que 15% des diplômés universitaires ont d’abord suivi un apprentissage professionnel. Inversement, plus de 12% des détenteurs d’un diplôme professionnel supérieur ont d’abord achevé des études universitaires. Ce taux important de formations mixtes indique la perméabilité du système suisse. Il est intéressant de constater que l’on ne trouve pratiquement pas de parcours professionnels marqués par des allers et retours entre l’école professionnelle et l’université. Ainsi, le phénomène très répandu en Allemagne de l’insertion d’un apprentissage entre la maturité et l’université est pratiquement inconnu en Suisse.Le nombre important des formations mixtes fait penser qu’il vaudrait la peine, dans les analyses qui concernent le marché du travail, de ne pas considérer seulement le diplôme obtenu le plus élevé, mais encore le parcours au terme duquel il a été acquis. De telles analyses font malheureusement encore défaut aujourd’hui.

Les formations mixtes procurent des revenus plus élevés…

Le revenu des détenteurs d’un diplôme professionnel supérieur varie fortement (pour la méthode de calcul, voir encadré 1

En se basant sur les données 1999-2005 de l’Enquête suisse sur la population active (Espa), on analyse si le rendement net de la formation des détenteurs d’un diplôme professionnel supérieur varie en fonction de la filière choisie. On compare d’abord les revenus en chiffres absolus, en évaluant les salaires et en rapportant les différentes filières de formation aux salaires individuels. La deuxième étape consiste à mesurer les coûts. À cet effet, on calcule les rendements générés par chaque filière de formation. Ce qu’on appelle le «taux d’intérêt interne» – où le produit escompté équivaut exactement aux frais d’investissement induits par la formation – sert d’étalon. Dans une troisième étape, on s’intéresse au risque lié à chaque formation choisie. À cet effet, on calcule le coefficient de variation du revenu pour chaque individu figurant dans le jeu de données. L’étalon dans ce cas est le montant moyen du carré du coefficient de variation de toutes les personnes ayant suivi une telle filière de formation.

), mais une partie des écarts peut s’expliquer par la diversité des formations suivies. Les diplômés issus de formations mixtes touchent, en effet, des revenus plus élevés que ceux qui n’ont qu’un simple diplôme universitaire ou professionnel, la différence se situant entre 10 et 30% selon la filière choisie. Ce supplément salarial s’observe quelle que soit la première filière suivie. On peut en conclure que les qualifications acquises avant le passage d’une filière à l’autre ne sont pas perdues; au contraire, il semble que le marché du travail les honore par un supplément de salaire.

… mais elles nécessitent parfois des études plus longues

Pour comparer directement le succès des différents cursus sur le marché du travail, il faut non seulement tenir compte de leurs avantages financiers, mais aussi de leurs coûts. Ces derniers se décomposent en coûts directs (comme les droits universitaires) et indirects, autrement dit le revenu perdu. Ces derniers, également appelés coûts d’opportunité, représentent presque toujours la majeure partie du coût total d’une formation. On pourrait donc supposer qu’ils sont particulièrement élevés dans les cursus mixtes, surtout si le système était peu perméable et que les obstacles pour passer d’une filière à l’autre étaient élevés. C’est pour cette raison que les coûts de la formation seront comparés au bénéfice que l’on peut en tirer, afin de déterminer son rendement net pour les différentes filières.Cette mise en parallèle modifie certes légèrement le tableau, mais l’hypothèse selon laquelle les filières mixtes seraient nettement pénalisées ne se confirme pas. Au contraire, les meilleurs rendements moyens reviennent aux formations mixtes. Ainsi, celles qui commencent à l’université et se terminent par un diplôme professionnel supérieur présentent un rendement très élevé de 19%, qui se caractérise par un temps de formation relativement court et des revenus élevés. Les autres filières ont toutes un rendement nettement inférieur (entre 8 et 13%), le plus faible (8%) revenant aux formations mixtes débutant en filière professionnelle, ce qui provient de leur durée relativement longue.

Un meilleur rendement engendre des risques supérieurs…

Prendre en compte le bénéfice et les coûts (autrement dit le rendement net) ne suffit cependant pas encore pour décrire correctement les conséquences, en termes d’emploi, de filières différentes, car les diverses formations pourraient bien entraîner aussi des risques différents en matière de revenu. On admet en principe que les gens sont prêts à prendre davantage de risques si le revenu attendu est lui-même plus important. En fait, on s’aperçoit que les filières mixtes tendent à amplifier les écarts de revenu et donc à accroître les risques en ce domaine.La question se pose alors de savoir si ces différences de risque ont un lien avec le statut d’employé ou d’entrepreneur. En partant de l’idée que les seconds sont généralement disposés à prendre davantage de risques que les premiers, nous avons procédé à une nouvelle analyse en les séparant.

… surtout pour les entrepreneurs

Le graphique 2 présente le rendement net de la formation et le risque par filière pour les employés et les entrepreneurs. Il confirme l’hypothèse selon laquelle ces derniers assument davantage de risques en matière de revenu. Ainsi, à filière égale, on voit que les seconds courent plus de risques que les premiers. C’est, du reste, valable pour toutes les formations.Au sein du groupe des entrepreneurs, on remarque encore une nette différence quant au risque entre les formations mixtes et les formations purement professionnelles. Les entrepreneurs à double formation universitaire et professionnelle (lignes continues) courent un risque nettement plus marqué (0,6 et 0,7) que ceux qui s’en sont tenus à une seule filière (0,3, traitillés). Évidemment, un risque supérieur s’accompagne aussi de la perspective d’un revenu encore plus élevé. En matière de variations de revenu, les différences systématiques entre formations mixtes et filières purement professionnelles se rapportent donc essentiellement aux revenus des entrepreneurs et non à ceux des employés.

Divers chemins vers un même but

Notre étude montre que le système suisse de formation est perméable et que le marché du travail récompense la combinaison des formations universitaire et professionnelle. Passer d’une filière à l’autre n’est donc pas une perte de temps, mais une étape productive. S’il arrive que la formation s’en trouve allongée, elle sera récompensée par un revenu supérieur.Les avantages des différentes filières varient en fonction des préférences individuelles. Certaines personnes sont prêtes à renoncer à un revenu immédiat pour suivre une formation assez longue, espérant ainsi gagner davantage. D’autres privilégient une formation de courte durée, une entrée rapide sur le marché du travail et un revenu régulier pendant la vie active. Les personnes qui ont suivi une formation mixte courent davantage de risques en matière de revenu et auront plus facilement tendance à devenir entrepreneurs. Étant donné leur goût caractéristique du risque, ces derniers sont, en effet, plutôt disposés à accepter de fortes variations de revenu si leurs attentes en ce domaine se justifient.

La variété du système suisse de formation: un facteur de succès

Pour résumer, on peut dire qu’un système de formation présentant un grand choix de filières a l’avantage d’offrir à chacun de quoi progresser à sa convenance, surtout s’il est très perméable. Il convient donc particulièrement bien aux différentes sensibilités et permet aussi de rectifier le tir si les préférences d’un individu évoluent avec l’âge ou au cours de sa vie professionnelle. Selon les tempéraments, le passage d’une filière à l’autre peut même être une «voie royale». Les personnes enclines au risque s’épanouiront dans les formations mixtes, puis dans l’activité entrepreneuriale, tandis que celles qui le redoutent se concentreront sur une formation unique, qui leur assurera par la suite un revenu stable d’employé, même si celui-ci n’a rien d’extraordinaire. Comme en Suisse les changements sont possibles et fréquents non seulement d’une filière de formation à l’autre, mais aussi d’un métier à l’autre, le système permet des parcours professionnels très divers et tous sensés
Voir Backes-Gellner et al. (2010)..

Conclusion et conséquences politiques

Les formations mixtes ont aujourd’hui une grande importance et le système de formation ne saurait s’en passer. Elles pourraient encore se multiplier maintenant que la nouvelle loi sur la formation professionnelle favorise explicitement la perméabilité.Contrairement à un préjugé répandu (surtout dans les pays anglo-saxons), les filières mixtes sont non seulement relativement fréquentes dans le système suisse de formation, mais aussi très compétitives. C’est là un constat qui a une pertinence particulière dans le débat politique actuel. On déplore, en effet, souvent le taux prétendument trop faible de diplômés universitaires et le manque de perméabilité du système de formation, en invoquant notamment des statistiques internationales. Or notre étude ne justifie pas cette critique. Elle permet, au contraire, de tirer les leçons politiques suivantes:1. La politique suisse de la formation a tout intérêt à continuer de maintenir une formation professionnelle duale autonome et forte, car celle-ci garantit un revenu correct et sûr à une grande partie de la population.2. Pour améliorer ou préserver le niveau élevé de sa formation, il importe que la Suisse promeuve les diplômes supérieurs, qu’ils soient professionnels ou universitaires.3. Il est particulièrement important de garantir des passerelles suffisantes entre les filières de formation, car les constats empiriques actuels indiquent que les formations universitaire et professionnelle ont des fonctions complémentaires. Il faut donc faciliter la combinaison des différentes filières en créant des passerelles reconnues et faciles d’accès.

Graphique 1: «Fréquence des différents parcours de formation, en pourcentage des personnes interrogées au bénéfice dun diplôme supérieur»

Graphique 2: «Rendement net de la formation et risques encourus par les employés et les entrepreneurs»

Tableau 1: «Filières de formation supérieure»

Encadré 1: Méthode

En se basant sur les données 1999-2005 de l’Enquête suisse sur la population active (Espa), on analyse si le rendement net de la formation des détenteurs d’un diplôme professionnel supérieur varie en fonction de la filière choisie. On compare d’abord les revenus en chiffres absolus, en évaluant les salaires et en rapportant les différentes filières de formation aux salaires individuels. La deuxième étape consiste à mesurer les coûts. À cet effet, on calcule les rendements générés par chaque filière de formation. Ce qu’on appelle le «taux d’intérêt interne» – où le produit escompté équivaut exactement aux frais d’investissement induits par la formation – sert d’étalon. Dans une troisième étape, on s’intéresse au risque lié à chaque formation choisie. À cet effet, on calcule le coefficient de variation du revenu pour chaque individu figurant dans le jeu de données. L’étalon dans ce cas est le montant moyen du carré du coefficient de variation de toutes les personnes ayant suivi une telle filière de formation.

Encadré 2: Bibliographie

– Backes-Gellner U., Geel R. et Mure J., «Specificity of Occupational Training and Occupational Mobility: An Empirical Study Based on Lazear’s Skill-Weights Approach», Education Economics, 2010 (à paraître). – Tuor S. N. et Backes-Gellner U., «RiskReturn Trade-Offs to Different Educational Paths: Vocational, Academic and Mixed», International Journal of Manpower, 2010 (à paraître).

Professeure d’économie d’entreprise et d’économie du personnel, Leading House Économie de la formation professionnelle, Institut de sciences économiques, Université de Zurich

Professeure ordinaire à l’Institut de stratégie et d’économie d’entreprise de l’université de Zurich, directrice du Swiss Leading House on Economics of Education, Firm Behaviour and Training Policies, Zurich

Professeure d’économie d’entreprise et d’économie du personnel, Leading House Économie de la formation professionnelle, Institut de sciences économiques, Université de Zurich

Professeure ordinaire à l’Institut de stratégie et d’économie d’entreprise de l’université de Zurich, directrice du Swiss Leading House on Economics of Education, Firm Behaviour and Training Policies, Zurich