La Vie économique

Plateforme de politique économique

L’avantage de la libre circulation des personnes le plus souvent mentionné dans les débats actuels est la possibilité qu’elle offre de recruter du personnel très qualifié dans toute l’UE, surtout quand il fait défaut en Suisse. Le présent article cherche à déterminer dans quelle mesure les immigrant(e)s travaillent effectivement dans les professions qui souffrent en Suisse d’une pénurie de personnel. Notre analyse s’appuie sur les résultats fournis par le système d’indicateurs de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, développé sur mandat de l’Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie (OFFT) et du Secrétariat d’État à l’économie (Seco).

Deux thématiques associées ont fini par dominer le discours officiel ces dernières années: 1. La sérieuse pénurie de personnel qualifié dont font état diverses branches. Beaucoup d’entreprises sont en quête d’ingénieurs et d’informaticiens; les hôpitaux manquent de médecins et d’infirmières… et la liste n’est pas exhaustive.2. L’opinion s’est avisée de la présence d’un nouveau type d’immigrant: il n’y a pas si longtemps encore, le mot faisait immédiatement penser aux travailleurs d’Europe méridionale. Il est aujourd’hui associé à des expatriés très qualifiés, tels l’ingénieur chimiste britannique employé dans la branche pharmaceutique ou le professeur allemand ou français d’une haute école.Il s’agit de savoir si une grande partie des immigrés exercent effectivement des professions marquées par le manque de personnel et si, à cet égard, une évolution a été observée ces dernières années.

Qu’est-ce qu’une pénurie de maind’œuvre qualifiée?

Quand peut-on vraiment parler de pénurie de main-d’œuvre qualifiée? Les entreprises ont vite le sentiment de manquer du personnel dont elles ont besoin. Nombre de responsables cherchent désespérément du personnel offrant une combinaison optimale d’aptitudes. Peut-être aussi, se disent-ils, faut-il offrir des salaires plus attrayants? Par ailleurs, il y a toujours des postes qui se libèrent. Combien de temps les places vacantes ou mises au concours restent-elles effectivement inoccupées? Quel est le taux de vacance «naturel»? Tous les postes vacants sont-ils annoncés? Ces questions montrent bien que la pénurie de personnel n’est pas une réalité clairement définie. Il est néanmoins possible d’identifier certains indicateurs montrant que pour une profession donnée, la proportion de collaborateurs convenablement qualifiés est relativement faible par rapport à l’ensemble des professions.Dans le système d’indicateurs de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée
B,S,S. et Sheldon (2009)., B,S,S a notamment développé, en collaboration avec l’université de Bâle, quatre indicateurs de pénurie (voir encadré 1

Système d’indicateurs de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée

Le système d’indicateurs pour le dépistage précoce de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée a été mis au point pour l’OFFT et le Seco par le B,S,S, et le Pr George Sheldon de l’université de Bâle. Il a, ensuite, été constamment réactualisé et développé par B,S,S. Il se fonde sur les principaux enseignements fournis par le marché de l’emploi et permet d’établir de nombreux indicateurs à partir des statistiques officielles. Les évaluations fournissent des informations sur quelques professions, groupes de professions et branches. La pénurie de main-d’œuvre qualifiée fait lobjet de quatre grands indicateurs:− le degré de couverture mesure s’il y a assez de main-d’œuvre qualifiée pour occuper tous les emplois;− le rapport entrants/sortants montre combien de personnes quittent la profession apprise pour en épouser une autre (et inversement);− le rapport entre emplois vacants et personnes au chômage indique la rareté des emplois dans la profession concernée;− un taux de migration supérieur à la moyenne signale une pénurie aiguë de main-d’œuvre qualifiée.De nombreuses autres analyses, en particulier régionales, sont possibles. Les indicateurs relatifs à la souplesse du marché du travail sont particulièrement intéressants: ils montrent dans quelle mesure, face à une pénurie de main-d’œuvre dans une profession spécifique, il est possible d’engager des personnes présentant un autre cursus de formation. Ils signalent ainsi clairement dans quelles professions recruter des candidats. De la même manière, les professionnels peuvent se faire une idée de l’éventail des choix de professions s’offrant à eux.

):1. le degré de couverture;2. le rapport entrants-sortants;3. le rapport entre le nombre de chômeurs et celui des postes vacants (rapport UV);4. l’évolution de la migration.Une forte immigration peut donc être un important indicateur de la pénurie de personnel. La thèse sous-jacente est que l’immigration en Suisse est largement déterminée par la demande
Sheldon (2007). et que les entreprises engagent surtout des étrangers lorsqu’elles ne trouvent pas de candidats qualifiés en Suisse. Nous définierons comme «immigrants» les personnes entrées en Suisse dans les cinq années écoulées, indépendamment de leur nationalité. Ainsi une Française qui vit depuis 20 ans en Suisse ne correspond pas à cette définition, contrairement, par exemple, à un Suisse revenu récemment d’un long séjour aux États-Unis. Sous l’angle du marché du travail, cette définition est logique puisque la présente analyse ne s’intéresse pas à la nationalité, mais aux personnes vivant à l’étranger qui peuvent intéresser le marché suisse du travail.Les quatre indicateurs mentionnés cidessus n’apportent pas la preuve d’une pénurie de personnel spécialisé, mais en fournissent des indices. Comme il s’agit d’analyser concrètement la question de la pénurie pour une profession déterminée, le contexte doit être examiné en détail. Le domaine social présente, par exemple, un faible degré de couverture. Cela s’explique par le fait que dans ce segment, on engage fréquemment des stagiaires et des personnes non qualifiées pour appuyer les spécialistes
B,S,S. (2011).. En biologie, en revanche, le degré de couverture est très élevé. L’éventail des spécialisations y est toutefois large: la demande est forte pour certaines d’entre elles, beaucoup moins pour d’autres.Le système des indicateurs est très utile en ce sens qu’il permet de procéder rapidement, sur la base des statistiques officielles les plus récentes, à une première analyse synoptique des professions. Nous l’utiliserons pour traiter les questions générales examinées dans cet article. Concrètement, nous vérifierons si les trois premiers indicateurs vont dans la même direction que celui des migrations afin de savoir si dans les professions où le nombre d’immigrants est supérieur à la moyenne, on constate aussi une pénurie de personnel spécialisé selon les autres indicateurs.

Des immigrants au niveau de formation élevé

Commençons par considérer le niveau général de formation des immigrants. Il s’est en effet sensiblement relevé depuis 1970 (voir graphique 1). En 1970, 60% des personnes immigrées n’avaient pas de formation professionnelle. Aujourd’hui, ce n’est le cas que pour quelque 15% d’entre elles. En 1970, seuls 10% des nouveaux immigrés avaient un diplôme de fin d’études tertiaires; en 2010, ils étaient 55%. Cette évolution est étroitement liée à la nouvelle orientation de la politique des étrangers mise en place depuis les années nonante (modèle des trois cercles, libre circulation des personnes).Le fait que le niveau de formation des immigrés soit plus élevé qu’hier ne signifie pas automatiquement que ces personnes ont appris un métier dans lequel il y a en Suisse pénurie de main-d’œuvre qualifiée. L’un des indicateurs utilisés pour en mesurer l’importance est le taux de couverture. Celui-ci est de 100% si le nombre des postes dans une profession est égal au nombre de personnes qui ont appris la profession: en principe, tous les postes peuvent être occupés par des travailleurs spécialisés. Un niveau de couverture inférieur à 100% est signe de pénurie marquée de spécialistes. Il faut relever qu’en moyenne, le degré de couverture de l’ensemble des professions est de l’ordre de 105%, du fait que les travailleurs sans emploi ont aussi été recensés comme main-d’œuvre potentielle. Il convient donc de savoir si, en Suisse, les immigrants exercent aujourd’hui des professions dans lesquelles le degré de couverture est inférieur à 105%. Le graphique 2 illustre le résultat: l’axe x des abscisses représente le degré de couverture, l’axe y la distribution cumulée de la population active et des travailleurs immigrés. C’est surtout dans les professions dont le degré de couverture est inférieur à 70% que travaillent de nombreux immigrants; celles dont le degré de couverture est supérieur en occupent beaucoup moins. Cela signifie que les immigrants sont plutôt actifs dans les professions où règne une pénurie relative de personnel spécialisé.

La situation des différentes professions

Examinons de plus près la situation de la main-d’œuvre et l’évolution de la migration dans certaines professions. Le graphique 3 montre sur l’axe x le degré de couverture et sur l’axe y la part de travailleurs issus de la migration dans la profession correspondante pour divers groupes professionnels. Un total de 39 groupes professionnels sont représentés, puisque l’échantillon des autres professions prises en compte dans l’Enquête suisse sur la population active (Espa) est trop petit pour pouvoir fournir des indications fiables sur la proportion de travailleurs issus de l’immigration. Deux lignes subdivisent le graphique en quatre quadrants: celle du degré de couverture de 105% (moyenne suisse) et celle de la migration de 7% (quote-part de la population active ayant immigré en Suisse ces cinq dernières années). Dans le premier quadrant (en haut à droite), on trouve les professions dans lesquelles le degré de couverture et la quote-part de l’immigration sont élevés. Dans le quadrant 2 (en bas à droite), figurent les professions dont le degré de couverture est élevé et la quote-part de l’immigration est faible, etc.Intuitivement, on s’attendrait à ce que l’immigration présente une quote-part inférieure à la moyenne pour la moitié environ des professions et que celle-ci soit supérieure pour l’autre moitié. Or, on constate non sans surprise que, dans la plupart des cas, la ligne des 7% nest pas franchie. Cela vient de ce que quelques rares professions occupent de nombreux immigrants, ce qui tire le chiffre moyen vers le haut. Nous observons, en outre, que dans certaines professions, le degré de couverture est bas, mais que rares aussi sont les personnes qui immigrent en Suisse pour les pratiquer (quadrant 3). Cela peut tenir, d’une part, à ce qu’il n’y a pas parfaite adéquation au niveau des qualifications requises et, d’autre part, à ce que dans ces professions, il est possible de recruter du personnel suisse au bénéfice d’une autre formation. Ce pourrait être le cas, par exemple, des agriculteurs qui se trouvent dans ce quadrant. Il se peut aussi que pour les professions concernées, le recrutement de spécialistes étrangers bute sur des obstacles tels que la reconnaissance des diplômes, les compétences linguistiques ou encore les connaissances contextuelles de telle ou telle profession. Les métiers du quadrant 1 (niveau de couverture élevé et forte immigration) nécessitent quelques explications, bien qu’ils soient peu nombreux. Dans le cas, par exemple, des ingénieurs, même si le nombre des diplômés surpasse celui des postes disponibles, le taux de migration est largement supérieur à la moyenne. Cela s’explique par le fait qu’une importante proportion d’ingénieurs travaillent dans un domaine différent de leur profession de base et que, par conséquent, les entreprises à la recherche d’ingénieurs recrutent les personnes dont elles ont besoin à l’étranger. Enfin, il existe un certain nombre de professions dans lesquelles le niveau de couverture est faible et l’apport migratoire important. Ce sont ici les employeurs qui trouvent difficilement du personnel qualifié sur le marché suisse du travail et se tournent vers les étrangers (par exemple dans les professions de l’informatique).Bien que certaines observations faites à propos du graphique 3 soulèvent l’étonnement, on peut les relativiser en prenant comme référence le rapport UV à la place du taux de couverture (voir graphique 4). C’est là que l’indicateur de pénurie d’ingénieurs fait basculer la tendance; le nombre de postes vacants pour un chômeur inscrit est relativement élevé. Cela montre qu’en dépit du degré de couverture élevé dans ces professions, une forte immigration correspond à une pénurie de main-d’œuvre spécialisée en Suisse. Étant donné que l’analyse qui prend en compte l’indicateur de pénurie 2 (rapport entrants-sortants) présente une image analogue à celle qui recourt à l’indicateur de pénurie 1, elle n’est pas présentée séparément.

Évolution dans le temps

Dans la même systématique et en s’intéressant à nouveau au degré de couverture, il faut maintenant considérer l’évolution dans le temps des différentes professions. Pour ce faire, nous avons ajouté au nuage de points signalant les 39 principales professions en 2010 l’évolution de certaines d’entre elles pour les années 1970, 1980, 1990 et 2000 (voir graphique 5). Pour les spécialistes des textiles, on voit qu’en 1970, les besoins étaient importants (bas degré de couverture) et le taux de migration élevé. Entre 1970 et 1980, le nombre d’emplois dans l’industrie textile a été divisé par deux. Durant cette période, le taux de migration a commencé par subir une forte baisse et la tendance à la suppression d’emplois s’est poursuivie. Le degré de couverture s’est donc élevé (il y avait de moins en moins d’emplois offerts par spécialiste textile), et le taux de migration est resté globalement bas. Un mouvement à peu près opposé s’observe pour les ingénieurs: avec la pénurie croissante, le taux de migration a nettement augmenté entre 1980 et 2010. En ce qui concerne les spécialistes en TIC, enfin, jamais un degré de couverture élevé n’a été atteint depuis l’introduction de la formation professionnelle correspondante (enseignement supérieur dès 1984, apprentissage dès 1994), et depuis 1980, le taux de migration est en hausse dans cette profession. Compte tenu des prévisions d’évolution de l’emploi et du nombre toujours relativement faible de personnes suivant en Suisse une formation dans l’informatique, on peut d’ores et déjà affirmer que dans ce domaine, notre pays continuera de dépendre de spécialistes étrangers dans les années à venir
B,S,S. (2010).. Il s’agit d’une perspective problématique dans la mesure où une migration supérieure à la moyenne ne constitue pas une solution durable à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, mais devrait n’être qu’une solution d’attente à court terme.

Conclusion

Si l’on voulait mener une discussion approfondie sur la problématique traitée dans cet article, il faudrait examiner les différents métiers en détail pour tenir compte de leurs particularités. Aussi sommaire soit-elle, notre analyse permet toutefois d’affirmer qu’un nombre relativement élevé de personnes récemment immigrées sont effectivement actives dans des professions donnant des signes de pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Elle met aussi clairement en évidence que dans certaines professions, le manque de personnel qualifié est dans la durée un facteur d’immigration, tandis qu’une baisse des besoins en spécialistes la ralentit.

Graphique 1: «Niveau de formation de la population résidente étrangère, 1970-2010»

Graphique 2: «Distribution cumulée des immigrants et des personnes actives, 2010»

Graphique 3: «Quote-part des actifs immigrés entre 2005 et 2010 comparé au degré de couverture de chaque groupe professionnel»

Graphique 4: «Part des actifs immigrés entre 2005 et 2010 sous l’angle du rapport UV de chaque groupe professionnel»

Graphique 5: «Évolution du rapport entre le degré de couverture et l’immigration d’actifs sur 5 ans, de 1970 à 2010»

Encadré 1: Système d’indicateurs de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée

Système d’indicateurs de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée

Le système d’indicateurs pour le dépistage précoce de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée a été mis au point pour l’OFFT et le Seco par le B,S,S, et le Pr George Sheldon de l’université de Bâle. Il a, ensuite, été constamment réactualisé et développé par B,S,S. Il se fonde sur les principaux enseignements fournis par le marché de l’emploi et permet d’établir de nombreux indicateurs à partir des statistiques officielles. Les évaluations fournissent des informations sur quelques professions, groupes de professions et branches. La pénurie de main-d’œuvre qualifiée fait lobjet de quatre grands indicateurs:− le degré de couverture mesure s’il y a assez de main-d’œuvre qualifiée pour occuper tous les emplois;− le rapport entrants/sortants montre combien de personnes quittent la profession apprise pour en épouser une autre (et inversement);− le rapport entre emplois vacants et personnes au chômage indique la rareté des emplois dans la profession concernée;− un taux de migration supérieur à la moyenne signale une pénurie aiguë de main-d’œuvre qualifiée.De nombreuses autres analyses, en particulier régionales, sont possibles. Les indicateurs relatifs à la souplesse du marché du travail sont particulièrement intéressants: ils montrent dans quelle mesure, face à une pénurie de main-d’œuvre dans une profession spécifique, il est possible d’engager des personnes présentant un autre cursus de formation. Ils signalent ainsi clairement dans quelles professions recruter des candidats. De la même manière, les professionnels peuvent se faire une idée de l’éventail des choix de professions s’offrant à eux.

Encadré 2: Bibliographie

Bibliographie

− B,S,S. et Sheldon G., Indikatorensystem Fachkräftemangel, Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie, Berne, 2009.− B,S,S., Quantitativer Bildungsbedarf, Formation professionnelle ICT, Berne, 2010.− B,S,S., Fachkräftesituation im Sozialbereich. SavoirSocial , 2011 (texte inédit).− Sheldon G., «Migration, intégration et croissance»: Performances et répercussions économiques des étrangers en Suisse, Commission fédérale des étrangers, Berne, 2007.

Directeur, B,S,S. Volkswirtschaftliche Beratung, Bâle

Chef de projet chez BSS Volkswirtschaftliche Beratung, Bâle

Responsable de projet, B,S,S. Volkswirtschaftliche Beratung, Bâle

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