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L’entrée en vigueur des accords bilatéraux en 2002 et la bonne conjoncture économique du début du XXIe siècle se sont traduites par un nouvel afflux de migrants
Sauf mention contraire, les désignations masculines comprennent également les femmes. en Suisse. Alors que leur effectif annuel tutoie les valeurs record observées durant la période des Trente Glorieuses, leur structure socioprofessionnelle s’est fortement modifiée. Cette nouvelle migration concerne, en grande partie, des personnes hautement qualifiées qui se concentrent dans les grands centres et leurs agglomérations. Il en résulte des besoins et des comportements résidentiels nouveaux, qui représentent un défi pour les politiques d’intégration.

Flux migratoires et composition

À la faveur de l’introduction des accords bilatéraux sur la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’Union européenne (UE) en juin 2002, mais aussi en raison de la croissance économique favorable, les flux migratoires ont fortement augmenté au début du XXIe siècle et jusqu’en 2008, en direction et en provenance de la Suisse: un nombre croissant de migrants arrivent et croisent des résidents ayant choisi de poursuivre leur vie ou une partie de celle-ci à l’étranger. Au-delà de cette accélération des échanges migratoires, on assiste à un renouvellement des flux en provenance de l’Europe communautaire. Jusqu’en 2002, l’immigration depuis les pays membres de l’UE-27/AELE évoluait à un rythme similaire à celle des États tiers. Cette dernière a ensuite diminué d’environ un cinquième pour se stabiliser autour de 43 000 nouveaux arrivants par année, alors que l’effectif des immigrants provenant d’un pays membre de l’UE-27/AELE a crû continuellement et a plus que doublé, jusqu’à s’approcher des 120 000 entrées, avant que la crise financière de 2008 n’interrompe cette croissance (voir graphique 1).Génératrice d’emploi, l’économie suisse a bénéficié des accords bilatéraux pour importer la main-d’œuvre dont elle avait besoin, en particulier dans des secteurs d’activité hautement qualifiés, mais aussi dans les domaines des services aux personnes et de la construction. L’augmentation de la migration répond ainsi à un accroissement des postes disponibles. D’ailleurs, le taux de chômage n’a jamais dépassé 4% durant la période, confirmant l’absence d’un effet de substitution à l’échelle globale entre les mains-d’œuvre étrangère et suisse, substitution qui était crainte par certains milieux au moment de l’entrée en vigueur des accords bilatéraux.Caractérisée par un solde migratoire plutôt faible jusqu’en 2001 (+2600 en moyenne durant les années nonante), l’immigration nette (différences entre le nombre d’entrants et le nombre de sortants) allemande est celle qui a le plus fortement progressé, le solde migratoire dépassant même +30 000 en 2007 et 2008 (une valeur supérieure au solde migratoire cumulé entre 1996 et 2000 par l’ensemble des nationalités!).Avec un solde migratoire annuel moyen de +18 000 entre 2002 et 2009, les Allemands devancent les Portugais (+8400) et les Français (+4500). Autre communauté immigrante en accroissement, les Italiens: alors que les retours au pays se traduisaient par un solde migratoire négatif, les flux se sont inversés à partir de 2006 pour culminer à +5000 entrées nettes en 2008. L’émigration espagnole qui s’observait au cours de la dernière décennie du XXe siècle a pour sa part été stoppée. Fin 2010, les trois communautés italienne, allemande et portugaise représentaient 43% de la population étrangère résidente en Suisse, contre 38% dix ans plus tôt.Ainsi, la migration récente se caractérise par une proximité géographique et culturelle. Des flux migratoires en perte de vitesse à la fin du XXe siècle ont retrouvé toute leur vitalité grâce à la chute de barrières administratives, aux différentiels économiques et salariaux observés entre la Suisse et l’Europe communautaire, et, certainement, à la limitation croissante de la migration extracommunautaire. Cependant, le phénomène actuel n’est pas seulement marqué par le renouvellement de flux migratoires anciens, mais se caractérise aussi par un changement fondamental dans la migration: celle qui, durant les années 1950-1980, provenait du sud de l’Europe et était faiblement qualifiée cède progressivement la place à une autre dotée de qualifications élevées.

Profil de la population migrante

Les deux tiers environ des migrants arrivés en Suisse après 2002 étaient âgés de 20 à 39 ans. Selon la provenance géopolitique, cette proportion peut cependant varier entre 46% (pour les ressortissants de l’Amérique du Nord) et 76% (pour les ressortissants de l’UE8). La proportion d’hommes dans les flux a continuellement augmenté, partant d’un sex-ratio équilibré, de 100 hommes pour 100 femmes en 2003, à 119 hommes pour 100 femmes en 2008. De nouveau, la provenance géopolitique joue un rôle dans la composition des flux: alors que les immigrants en provenance d’Amérique latine sont majoritairement de sexe féminin (55 hommes pour 100 femmes), les ressortissants d’un pays membre de l’UE17 sont principalement des hommes (138 hommes pour 100 femmes).La proportion de personnes venues exercer une activité professionnelle est plus importante dans l’immigration récente, alors que les regroupements familiaux stagnent
Statistiques de l’Office fédéral des migrations (ODM).. Ces derniers motivaient 42% des entrées en Suisse en 2002 alors que l’exercice d’une activité lucrative (contingentée ou non) ne concernait que 30% des migrants. Six ans plus tard, cette tendance s’est inversée: 31% des migrants rejoignent la Suisse dans le cadre d’un regroupement familial, alors que la moitié y arrive pour exercer une activité lucrative.Le profil socioéconomique des migrants arrivés en Suisse après 2002 peut être établi à partir de l’enquête suisse sur la population active (Espa), en particulier celle de 2008. Les migrants, définis par le lieu de naissance, peuvent être répartis en fonction de leur année d’arrivée. Parmi ceux arrivés après juin 2002 et âgés de 25 à 65 ans pour les hommes (25 à 64 ans pour les femmes), plus des trois quarts sont actifs occupés. Cependant, des différences peuvent être constatées en fonction de la nationalité. Ainsi, les ressortissants d’un pays membre de l’UE15 sont 86% à être actifs occupés contre moins de 60% pour les migrants de nationalité africaine ou asiatique.La majorité des migrants arrivés après 2002 ont une formation tertiaire. La proportion exacte est de 53%, soit une quote-part significativement plus élevée que dans l’ensemble de la population où l’on dénombre 34% d’universitaires parmi les Suisses et seulement 23% parmi les migrants arrivés avant 2002. Ces chiffres attestent des changements intervenus dans le niveau de formation des arrivants.On observe, cependant, d’importantes disparités dans la partie de la population exerçant une activité hautement qualifiée (personnes détenant un niveau de formation tertiaire ou exerçant une activité professionnelle jugée hautement qualifiée) en fonction de la nationalité. Ainsi, c’est au sein des ressortissants de l’Asie et de l’UE27/AELE que se recrutent les actifs hautement qualifiés. Les personnes originaires du Royaume-Uni présentent la proportion la plus élevée, suivi des Allemands et des Français. Par contre, la migration de personnels hautement qualifiés côtoie celle d’autres migrants à qualification moyenne, insérés dans le secteur des services (y compris à la personne), dans la construction et dans l’hôtellerie/restauration (notamment dans les régions touristiques et en particulier la région lémanique). Parmi les pays fournisseurs d’une main-d’œuvre moyennement ou faiblement qualifiée figure le Portugal.Selon l’Espa, les régions universitaires et d’accueil des multinationales (Bâle-Ville, Zurich, arc lémanique et Berne) sont les principaux centres d’attraction des migrants hautement qualifiés, tandis que Lucerne et le Tessin comptent une part plus importante de personnes qui ne détiennent pas de niveau de formation tertiaire et qui ne sont pas employées dans une activité lucrative jugée hautement qualifiée. En outre, on peut observer des activités spécifiques à chaque région: ainsi, Saint-Gall attire davantage les étudiants, Genève les diplomates et les fonctionnaires internationaux et Zoug les chefs d’entreprise.

Une localisation différenciée de la nouvelle migration

La migration récente répond au phénomène de spécialisation régionale observé en Suisse au cours des dernières décennies, et l’accentue. Les grandes agglomérations suisses accueillent des sièges de multinationales, des hautes écoles mais aussi des écoles privées, ainsi que des sociétés financières qui représentent tous le moteur de la migration hautement qualifiée. Ces centres côtoient d’autres régions périphériques toujours caractérisées par une migration orientée vers les secteurs traditionnels du tourisme, de l’industrie et de la construction.Toutes les régions et tous les cantons n’ont pas bénéficié des flux migratoires récents avec la même intensité. Le solde migratoire relatif (nombre d’entrants – nombre de sortants, exprimés pour 1000 habitants) est un indicateur de l’impact migratoire pour la région (voir graphique 2). Selon cet indicateur, les cantons de Vaud et de Bâle-Ville bénéficient, en 2009, d’une immigration nette élevée (plus de 16‰). Genève (14‰) et Zurich (12‰) suivent; on trouve en fin de classement les cantons périphériques de Nidwald, du Jura et d’Appenzell Rhodes-Intérieures.Ces différences peuvent s’expliquer par le dynamisme économique des régions zurichoise, bâloise et lémanique. On peut par exemple se référer à l’indicateur de la qualité de la localisation (IQL) proposé par le Credit Suisse
Sara Carnazzi Weber et al., Qualité de la localisation. Swiss Issues Régions, Credit Suisse, 2009. depuis 2004. Cet indicateur prend en compte cinq facteurs: la charge fiscale des personnes physiques, celle des personnes morales, le niveau de formation de la population, la présence de main-d’œuvre hautement qualifiée et l’accessibilité. Les résultats pour 2009 montrent que ce sont les régions qui présentent la qualité économique la plus élevée qui enregistrent les flux migratoires les plus importants. L’existence d’une association positive entre l’IQL et le solde migratoire suggère que la migration actuelle est déterminée par la recherche d’opportunités professionnelles élevées, dans les régions les plus attractives en termes économiques.

Conséquences économiques et sociales

L’entrée en vigueur des accords bilatéraux sur la libre circulation des personnes a transformé les flux migratoires. Ceux-ci concernent, depuis lors, essentiellement une main-d’œuvre hautement qualifiée dont les ports d’attache sont les centres financiers, les complexes de recherche et de développement, les grandes écoles, les multinationales ou les organisations internationales. Cette migration récente a ainsi contribué aux inégalités observées entre régions centrales et périphériques, que ce soit en termes de croissance démographique ou de dynamisme écono-mique. Elle a, en particulier, stimulé la demande de logements dans les régions qualifiées de qualité économique élevée, ce qui a entraîné des tensions sur le marché immobilier. Elle a aussi progressivement contraint à la densification urbaine et accru la pendularité, ce qui soulève des défis importants en termes d’infrastructures. Une différence de rythme s’observe entre, d’une part, le très rapide accroissement démographique résultant des flux migratoires dans les régions les plus attractives de Suisse, et, d’autre part, le développement de nouvelles infrastructures routières, ferroviaires ou résidentielles, qui nécessite une planification à long terme. Cette différence exacerbe les tensions entre populations d’origine et migrants, ce qui a des répercussions sur la cohésion sociale. Cela a récemment été observé dans le bassin d’emploi de Zurich, devant la forte migration allemande – la proportion de la population allemande résidente permanente dans la population totale a augmenté de 2,7% en 2002 à 5% en 2008 – ou dans l’arc lémanique.Par opposition, les régions périphériques de Suisse centrale, d’Appenzell et du Jura n’ont pas autant bénéficié de la migration pour leur croissance économique et démographique, et cela se reflète aussi par des rentrées fiscales moindres.Dans un contexte de mondialisation et de spécialisation des marchés locaux, rien n’indique que la migration puisse diminuer au cours des prochaines décennies. De par sa rapide transformation en termes d’origines et de compétences, la population immigrée et les politiques migratoires représenteront des défis pour les prochaines décennies.

Graphique 1: «Évolution du nombre d’immigrants selon l’origine, Suisse, 1991–2009»

Graphique 2: «Solde migratoire relatif (pour 1000 habitants), par canton, 2009»

Institut d’études démographiques et du parcours de vie, I-Démo, université de Genève

Professeur ordinaire, Institut d’études démographiques et du parcours de vie, I-Démo, université de Genève

Institut d’études démographiques et du parcours de vie, I-Démo, université de Genève

Professeur ordinaire, Institut d’études démographiques et du parcours de vie, I-Démo, université de Genève