La Vie économique

Plateforme de politique économique

Des voix s’élèvent pour mettre en garde contre la désindustrialisation accélérée que pourrait subir la Suisse en raison du franc fort. Celui-ci a, en effet, détérioré la compétitivité-prix de sa production. Cela fait, cependant, plusieurs décennies que l’industrie suisse est contrainte de s’adapter. Elle avait déjà été donnée pour morte à la fin des années nonante, avant de ressusciter de manière impressionnante. Elle résiste actuellement relativement bien à l’adversité. À quels facteurs doit-on renvoyer ce succès et quels défis faudra-t-il affronter dans l’avenir?

L’industrie suisse
Dans cet article, le terme «industrie» désigne toujours l’industrie de transformation (section C de la Noga 2008). a vécu une mutation structurelle profonde au cours des dernières décennies. Jusqu’à la fin des années nonante, la production nationale déclinait, ce qui se traduisait par un fort recul de l’emploi industriel. Fort de 780 000 postes
Sauf mention contraire, le nombre d’emplois se rapporte toujours à des équivalents plein temps. en 1991, le secteur en perdait quelque 159 000 jusqu’en 1999. La tertiarisation de l’économie, autrement dit la perte relative d’importance du secteur secondaire au profit du secteur des services, a ainsi rapidement progressé à cette période. Alors qu’en 1991, 24% des employés suisses travaillaient dans une entreprise industrielle, cette proportion n’était plus que de 20% à la fin du siècle. Après une courte pause au début des années 2000, le recul de l’emploi dans l’industrie s’est poursuivi avec l’éclatement de la bulle Internet. Le plancher a été atteint en 2004. À l’époque, l’emploi dans l’industrie suisse est passé sous la barre des 600 000 équivalents plein temps.

Donnée pour morte, l’industrie remonte la pente

Entre 2005 et 2008, l’industrie suisse renaît de ses cendres de manière assez impressionnante. Elle crée plus de 57 000 nouveaux emplois au cours de cette phase d’expansion. La valeur ajoutée brute réelle de l’industrie, qui augmentait en moyenne de 1% par an entre 1990 et 2004, progressait fortement durant la période suivante. Entre 2004 et 2008, la croissance annuelle moyenne de la valeur ajoutée dans l’industrie s’élevait à 4,6% alors qu’elle n’était «que» de 3% pour le produit intérieur brut réel.

Lindustrie suisse résiste largement aux crises

La crise économique et l’effondrement du commerce international à la fin de 2008 ont, cependant, frappé de plein fouet une industrie suisse fortement orientée vers les exportations, mettant brusquement fin à la période d’expansion, pour un temps du moins. En 2009, le secteur industriel a perdu environ 20 600 emplois et sa valeur ajoutée brute a chuté de près de 9%. Les exportations de marchandises, qui avaient atteint en 2008 une valeur record de plus de 196 milliards de francs, chutent alors de plus de 12% en termes nominaux, soit le plus gros recul en l’espace d’un an depuis la crise économique mondiale des années trente. Un regard sur l’étranger montre, cependant, que la Suisse a mieux géré la crise que d’autres pays industrialisés. Le recul des exportations a été moins prononcé que chez nos voisins allemands (–23%), français (–22%) et italiens (–25%) ou qu’en Grande-Bretagne (–24%) et aux États-Unis (–19%). La reprise a aussi été plus rapide
Voir Credit Suisse Economic Research, Swiss Issues Branches: L’industrie d’exportation suisse – Facteurs de succès et perspectives, 2011.. L’industrie suisse renoue avec la croissance dès 2010, les exportations progressant de 7% et la valeur ajoutée brute de 6%. Seul l’emploi demeurait encore hésitant et ne repartait qu’au second semestre 2010. Face au franc fort – une situation qui dure depuis plus de deux ans et où, à son apogée en août 2011, il atteignait pratiquement la parité avec l’euro –, l’industrie suisse se montre étonnamment vigoureuse. Malgré ce handicap et le tassement conjoncturel mondial, elle a connu une augmentation nominale des exportations de 2% en 2011. En termes réels, les exportations suisses ont même crû de 8%. La valeur ajoutée brute et l’emploi ont également poursuivi leur hausse en 2011 (+2% et +1%).

Réorienter pour redynamiser

Comment expliquer cette remontée impressionnante de l’industrie suisse? Les producteurs suisses ont particulièrement profité de la croissance économique mondiale entre 2005 et 2008 et du «boom» de la demande qui en a résulté. Leur degré d’internationalisation est, en effet, extraordinairement élevé, puisque près de 60% de leur chiffre d’affaires est généré à l’étranger. Il serait, cependant, faux d’attribuer ce succès à la seule croissance mondiale. De nombreux producteurs suisses y ont largement contribué en se restructurant et en réorientant leurs activités. C’est ce qui est arrivé à des conglomérats industriels alors immenses, qui se sont soumis en même temps à une cure d’amincissement. Les procédures ont été rationalisées et les domaines n’étant pas considérés comme faisant partie de l’activité principale ont été externalisés ou vendus. En mettant davan-tage l’accent sur les produits technologiques, nécessitant un grand savoir-faire et dotés d’une forte valeur ajoutée, de même qu’en améliorant la productivité de différentes façons (par exemple grâce à l’automatisation), la Suisse a pu en partie compenser les désavantages liés à ses coûts de production et du travail élevés. Les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre et à faible valeur ajoutée ont, par contre, été de plus en plus souvent délocalisés. Notre pays possède différents avantages qui ont permis ou même favorisé cette mutation structurelle, notamment les excellentes infrastructures de transports, la facilité d’accès ou encore la grande qualité du système éducatif, la proximité entre les hautes écoles et l’économie privée et la flexibilité du marché de l’emploi.

Une mutation vers les branches industrielles à forte valeur ajoutée

Si l’on étudie l’évolution des différentes branches industrielles au fil du temps, on constate ce déplacement vers les activités à forte valeur ajoutée (voir graphique 1). La tendance à la tertiarisation provient notamment du recul de l’industrie «traditionnelle». Cette dernière a perdu plus de 36 000 postes entre 1997 et 2010, alors que plus de 30 000 nouveaux emplois étaient créés dans l’industrie de pointe
Selon notre définition, l’industrie de pointe comprend l’industrie chimique et pharmaceutique, l’industrie des matières plastiques, l’industrie des machines, l’électronique et l’électrotechnique, les instruments de précision, ainsi que la construction de véhicules. Les secteurs industriels restants font partie de l’industrie traditionnelle.. Alors qu’en 1997, les branches traditionnelles représentaient encore 54% de l’emploi industriel, cette proportion n’atteint plus aujourd’hui que 49%. La croissance la plus dynamique a été enregistrée dans des branches où les technologies, le savoir-faire et les innovations jouent un rôle essentiel, tels que l’industrie électronique et des instruments de précision (dont font partie l’industrie horlogère et la technique médicale), l’industrie chimique et pharmaceutique ou la construction de véhicules. À l’autre extrémité, on retrouve des secteurs industriels à forte intensité de main-d’œuvre, tels que l’industrie textile et de l’habillement. Ce déplacement des branches à faible valeur ajoutée vers les industries de pointe à fort coefficient de technologie et de savoir-faire se reflète également dans la nette croissance de la productivité enregistrée par l’industrie suisse depuis le début des années nonante. En vingt ans, l’industrie de transformation a accru sa productivité de plus de 60% (contre 40% pour l’ensemble de l’économie). Les branches industrielles qui subissent une forte concurrence internationale – tels que l’industrie chimique et pharmaceutique ou l’industrie des instruments de précision – sont celles dont la productivité du travail s’est tout particulièrement développée.

La qualité, un facteur de succès crucial

Le facteur décisif du succès de l’industrie suisse est la grande qualité de ses produits. Cette notion rassemble les différentes ma-nières de satisfaire la clientèle: l’entreprise qui peut s’en prévaloir se démarque ainsi de la concurrence. Les acheteurs sont généralement prêts à payer plus pour des marchandises de qualité, l’élasticité-prix de la demande baissant en conséquence. Parmi les caractéristiques de nombreux produits industriels suisses, on retrouve un degré d’innovation et un niveau technologique élevés, ainsi qu’une grande précision et une grande fiabilité. Le souci de la clientèle et une flexibilité marqués, des solutions sur mesure et des services complétant les produits (conseils, formation, entretien, etc.) permettent aux entreprises suisses de se différencier de leurs concurrents étrangers. De plus en plus de fabricants deviennent des fournisseurs de solutions complètes. Ceci n’exclut pas la délocalisation des processus à forte intensité de main-d’œuvre vers l’étranger.

Les avantages qualitatifs des différentes branches

L’élasticité-qualité (voir encadré 1

Concurrence des prix et concurrence qualitative: le concept de l’élasticité-qualité révélée

On doit le concept d’élasticité-qualité révélée («revealed quality elasticity») à Aiginger (1997)a. Cette méthode se basant sur des données issues des statistiques du commerce extérieur permet de comparer la compétitivité des secteurs d’exportation suisses par rapport à l’étranger. Grâce à des informations sur les valeurs unitaires («unit value», UV) des biens exportés et importés, ainsi que sur leurs quantités respectives, il est possible de déterminer pour chaque branche si celle-ci se trouve sur un marché influencé par les prix ou par la qualité et si elle présente un avantage face à la concurrence (voir tableau 1). La valeur unitaire des exportations et des importations est ici définie par rapport à leur poids (valeur unitaire des exportations en CHF/kg = valeur des exportations en CHF / poids exporté en kg). L’analyse se base sur l’hypothèse suivante: si une branche peut exporter plus de biens qu’on n’en importe, elle doit disposer d’un avantage quelconque sur la concurrence étrangère. La comparaison des valeurs unitaires à l’exportation et à l’importation permet de déterminer si cet avantage se situe au niveau de la qualité ou du prix. Si la valeur unitaire des biens exportés dépasse celle des biens importés, nous présupposons un positionnement qualitatif.

a Aiginger K., The Use of Unit Values to Discriminate between Price and Quality Competition, 1997.) offre une base d’appréciation de l’orientation qualité de l’industrie suisse. Notre analyse montre qu’environ 60% des biens industriels produits se situent en concurrence qualita-tive, 94% de ceux-ci présentant un avantage à ce niveau (voir graphique 2). Fait réjouissant: au fil du temps, l’industrie suisse a pu augmenter la part de biens présentant des avantages qualitatifs. Au début des années nonante, celle-ci n’atteignait que 43%, et quelque 52% au début des années 2000. Dans la concurrence des prix, au contraire, seuls 11% des biens suisses présentent un avantage. Cela confirme que la Suisse est nettement moins compétitive en matière de prix que de qualité. En un coup d’œil, on s’aperçoit que les principales industries sont fortement orientées sur la qualité. Une part prépondérante des marchandises produites par cinq des six plus grandes branches du secteur secondaire (en termes d’emploi comme de création de valeur ajoutée brute) – soit l’industrie chimique et pharmaceutique, l’industrie électronique et des instruments de précision, l’industrie des machines, l’industrie agroalimentaire, ainsi que l’électrotechnique – jouissent de cet avantage. Depuis le début des années nonante, cette proportion a nettement progressé dans toutes ces branches (à l’exception de l’industrie des machines), les résultats les plus impressionnants se situant dans l’industrie agroalimentaire ainsi que dans l’industrie électronique et des instruments de précision. En 1990, seuls quelque 26% et 29% des produits vendus par ces branches se positionnaient avec succès dans la course à la qualité. La concurrence des prix domine dans les autres formes d’industries. La perte de compétitivité de l’industrie textile et de l’habillement est particulièrement frappante. Au début des années nonante, quelque 40% des marchandises produites disposaient encore d’avantages qualitatifs; actuellement, ce chiffre n’est plus que de 9%
On trouvera de plus amples informations sur le positionnement des différentes branches dans la concurrence-prix et qualitative dans Credit Suisse Economic Research, Swiss Issues Branches: L’industrie d’exportation suisse – Facteurs de succès et perspectives, 2011..

La meilleure des défenses, c’est l’attaque

Malgré un succès notable, l’industrie suisse ne peut pas se reposer sur ses lauriers. Même avec une stratégie prometteuse en matière de qualité, les acquis doivent sans cesse être défendus pour garder une longueur d’avance sur la concurrence. À peine un produit novateur est-il lancé avec succès – avec des marges élevées permettant de couvrir les coûts de développement – qu’il suscite déjà l’intérêt des imitateurs. Il faut donc le protéger, ce qui n’est pas toujours simple. Outre les droits de protection comme les brevets, les mesures de marketing mais aussi et surtout les améliorations constantes peuvent être des stratégies appropriées. Pour les fournisseurs suisses, la concurrence ne vient plus uniquement des pays industrialisés. Dans les pays émergents en pleine croissance, tels que la Chine, les producteurs qui se concentraient jusqu’ici essentiellement sur le segment des prix bas pour de gros volumes s’attaquent de plus en plus au marché de la qualité. Seules des innovations et évolutions constantes au niveau des produits et services permettront à l’industrie suisse de conserver sa position sur les marchés mondiaux.

La main-d’œuvre qualifiée, une ressource critique

L’industrie suisse est sur le bon chemin grâce à sa spécialisation dans des produits technologiques, nécessitant un savoir-faire important et un niveau de recherche élevé. En raison de notre devise nationale forte, qui ne devrait pas, du moins dans un futur proche, s’affaiblir de manière significative, il ne restera plus, dans certains domaines de l’industrie suisse, qu’à accélérer la décomposition de la chaîne de valeur ajoutée et à se concentrer davantage sur les activités requérant un grand savoir-faire – telles que la recherche et le développement, la commercialisation et la logistique –, certaines étapes de la production pouvant être externalisées à l’étranger. Il convient toutefois de garantir la protection des produits, des processus et des technologies de production contre les imitations, en même temps que la qualité. La disponibilité d’une main-d’œuvre hautement qualifiée – la plus importante de toutes nos ressources – est décisive pour la capacité d’innovation. La qualité du système éducatif suisse et de la main-d’œuvre qu’il produit est largement reconnue. Le système dual de formation professionnelle et le haut niveau d’aptitude général des travailleurs font partie des principaux avantages du pays. L’offre de main-d’œuvre extrêmement qualifiée, comme les ingénieurs et les scientifiques, se fait cependant de plus en plus rare
Voir Credit Suisse Economic Research, Swiss Issues Politique Economique – Le modèle suisse en mutation: chances et risques pour les PME, 2011.. Le manque de main-d’œuvre, renforcé par les tendances démographiques et la concurrence mondiale, représente un grand danger pour le potentiel d’innovation et la compétitivité des branches industrielles à fort coefficient de recherche. Les entreprises suisses ont donc raison d’intégrer très tôt la relève de la main-d’œuvre dans leurs réflexions stratégiques.

Conclusion

Au cours des dernières années, l’industrie suisse a vécu une mutation impressionnante et s’est préparée au mieux pour l’avenir. Une industrie parfaitement préparée a ses chances, même dans un pays où les salaires sont élevés et la devise forte. Une spécialisation résolue dans des niches offrant des marges confortables, la poursuite de stratégies ayant pour but la qualité et une orientation constante vers les besoins de la clientèle sont autant d’éléments de succès pour l’avenir. C’est d’abord aux entreprises de saisir leur chance. Pour les y aider, l’État doit mainte-nir des conditions-cadres favorables et – si nécessaire – les améliorer. Une attention particulière doit ici être accordée à la formation et au perfectionnement, aux possibilités de concilier vie professionnelle et vie familiale, ainsi qu’à l’accès à la main-d’œuvre étrangère.

Graphique 1: «Évolution de l’emploi et de la valeur ajoutée brute dans l’industrie suisse»

Graphique 2: «Position des branches industrielles suisses en matière de concurrence qualité et prix, 2006–2011»

Tableau 1: «Méthode de la valeur unitaire»

Encadré 1: Concurrence des prix et concurrence qualitative: le concept de l’élasticité-qualité révélée

Concurrence des prix et concurrence qualitative: le concept de l’élasticité-qualité révélée

On doit le concept d’élasticité-qualité révélée («revealed quality elasticity») à Aiginger (1997)a. Cette méthode se basant sur des données issues des statistiques du commerce extérieur permet de comparer la compétitivité des secteurs d’exportation suisses par rapport à l’étranger. Grâce à des informations sur les valeurs unitaires («unit value», UV) des biens exportés et importés, ainsi que sur leurs quantités respectives, il est possible de déterminer pour chaque branche si celle-ci se trouve sur un marché influencé par les prix ou par la qualité et si elle présente un avantage face à la concurrence (voir tableau 1). La valeur unitaire des exportations et des importations est ici définie par rapport à leur poids (valeur unitaire des exportations en CHF/kg = valeur des exportations en CHF / poids exporté en kg). L’analyse se base sur l’hypothèse suivante: si une branche peut exporter plus de biens qu’on n’en importe, elle doit disposer d’un avantage quelconque sur la concurrence étrangère. La comparaison des valeurs unitaires à l’exportation et à l’importation permet de déterminer si cet avantage se situe au niveau de la qualité ou du prix. Si la valeur unitaire des biens exportés dépasse celle des biens importés, nous présupposons un positionnement qualitatif.

a Aiginger K., The Use of Unit Values to Discriminate between Price and Quality Competition, 1997.

Responsable des analyses de branches, Credit Suisse Economic Research

Économiste Analyse sectorielle, Credit Suisse Economic Research

Responsable des analyses de branches, Credit Suisse Economic Research

Économiste Analyse sectorielle, Credit Suisse Economic Research