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L’évolution économique de l’Asie et ses relations avec la Suisse

Ces dernières années, les économies émergentes asiatiques ont été le principal pilier d’une conjoncture mondiale affaiblie par la crise. S’il semble que les pays de la région, et en particulier la Chine, ont dépassé un pic de croissance, leur poids – en tant que marché d’exportation – continuera de s’accroître dans le monde. Jusqu’ici, l’économie suisse a particulièrement bénéficié de cette croissance.

Depuis des années, l’Asie émergente, comme on désigne souvent les économies en pleine essor du continent
Ce groupe de pays comprend à la fois les «nouveaux pays industrialisés d’Asie» (ou «quatre dragons asiatiques»), à savoir la Corée du Sud, Hong Kong, Singapour et Taïwan, et les pays émergents que sont la Chine, l’Inde, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines et la Thaïlande, mais n’inclut pas le Japon., est la région du monde dont la croissance économique est la plus forte. C’est notamment le cas en Chine, où elle a dépassé en moyenne les 10% par an durant la dernière décennie. L’Inde vient en deuxième position avec un PIB en croissance moyenne de 7 à 8% par an. Les autres pays de la région ont, eux, progressé de 4 à 6% par an. Ce dynamisme a nettement renforcé le poids des pays asiatiques. Leur quote-part dans le PIB mondial (en taux de change à parité de pouvoir d’achat) a plus que doublé entre 1990 et 2011, passant de 13% à 27,5%; cette croissance revient essentiellement à la Chine, dont la seule quote-part est passée de 4% à près de 15%. La grande importance de ces économies ne tient pas uniquement à leur dynamisme, mais également à l’immensité de leur population: à elles seules, la Chine et l’Inde abritent quelque 37% de la population mondiale.

Les marchés émergents asiatiques, principal pilier de la conjoncture mondiale


Du fait de leur taille et de leur forte croissance, les pays émergents asiatiques jouent un rôle toujours plus important dans la conjoncture mondiale, comme le montre la répartition régionale de la croissance mondiale (voir graphique 1). La Chine y a, notamment, pris une part de plus en plus importante depuis les années nonante, tandis que celle des autres pays émergents d’Asie a toujours été très positive, sauf durant la crise asiatique de 1998. L’Asie a été une béquille particulièrement importante lors des der-nières crises économiques et financières. L’effondrement conjoncturel de l’année 2009 – premier recul du PIB mondial (de 0,6%) depuis la Deuxième Guerre mondiale – a été dans une large mesure atténué par la croissance asiatique. Celle-ci revenait principalement aux poids lourds chinois et indien, qui ont contrecarré l’écroulement, aussi brutal que passager, des économies de moindre taille de la région, largement portées par les échanges commerciaux internationaux. La reprise économique mondiale en 2010 a elle aussi été fortement soutenue par la région, puisqu’environ la moitié de la croissance du PIB mondial provenait des marchés émergents asiatiques.

Des perspectives conjoncturelles relativement favorables malgré les risques


Le ralentissement économique mondial qui a accompagné la crise de l’endettement traversée par la zone euro depuis 2011 a démontré la robustesse actuelle du pilier chinois, alors que les autres pays asiatiques s’essoufflent. Si, globalement, les exportations asiatiques se ressentent du net ralentissement des échanges commerciaux internationaux, on ne s’attend pas à un tassement conjoncturel de forte envergure. Au contraire, tout semble indiquer une reprise conjoncturelle progressive dans la région à partir de 2013, sous réserve d’une stabilisation de la conjoncture mondiale. Cette aptitude à faire face aux fluctuations conjoncturelles qu’ont la plupart des pays asiatiques tient notamment à leur faible endettement. Exception faite de l’Inde, les pays émergents asiatiques se distinguent par une politique budgétaire disciplinée et affichent une dette publique nettement inférieure à 60%. Le secteur privé est lui aussi modérément endetté. Les très nets excédents de la balance des transactions courantes dans ces pays (encore une fois exception faite de l’Inde) minimisent leur dépendance vis-à-vis des capitaux étrangers. L’assouplissement du contrôle des changes, la diversification des exportations et le renforcement des secteurs domestiques semblent également avoir renforcé les économies asiatiques depuis quelques années. Un autre atout de la région tient au fait que, s’il fallait malgré tout faire face à un ralentissement prononcé, elle dispose d’une grande marge de manœuvre monétaire et budgétaire.Il n’en reste pas moins qu’en cas de forte dégradation de la conjoncture mondiale, les pays asiatiques sont vulnérables en raison de leur grande dépendance vis-à-vis des exportations. La crise de 2008/2009 l’a clairement montré: la contraction des marchés d’exportation, conjuguée avec un net resserrement du crédit commercial, a entraîné un important recul conjoncturel – certes, de brève durée – dans les pays asiatiques. De ce fait, l’extension de la crise de la dette européenne à l’économie et aux finances internationales est considérée comme le plus grand risque pour la conjoncture asiatique. Un fort ralentissement de la croissance chinoise constituerait, parallèlement, un risque endogène (voir encadré 1

La Chine doit-elle s’attendre à un atterrissage conjoncturel brutal?


Ces derniers mois, les données conjoncturelles indiquent un net ralentissement en Chine, une évolution qui suscite des craintes quant à une éventuelle fragilisation du pays qui, jusque-là, a été le principal pilier d’une conjoncture mondiale incertaine. Cela étant, une certaine baisse des taux de croissance est tout à fait souhaitable du point de vue économique afin de contrecarrer les excès. Ainsi, le taux de croissance officiellement visé par le gouvernement s’élève à 7,5%; il est donc plus ou moins en phase avec la situation actuelle. Il n’est, toutefois, pas exclu que le ralentissement se poursuive et se solde par une con-traction conjoncturelle marquée, dont les effets se feraient sentir dans le reste du monde. Les risques d’un tel atterrissage économique brutal en Chine sont en particulier évoqués dans le cas d’une sévère crise immobilière qui s’étendrait au secteur bancaire. À l’issue d’un «boom» qui a duré plusieurs années, le marché de l’immobilier a connu une correction depuis 2011. Dans les grandes villes, les prix des logements ont diminué d’environ 15% par rapport à leur niveau record. Cette évolution ne constitue toutefois pas un krach, et correspond plutôt à une correction «ordonnée». Le niveau élevé des fonds propres à apporter par les acheteurs limite, en outre, les risques de pertes des banques et l’afflux de travailleurs en milieu urbain demeure élevé, deux facteurs qui s’opposent à une crise immobilière débridée. Le secteur bancaire chinois est globalement sous forte influence politique (p. ex. intérêts non conformes au marché, obligation faite par l’État d’octroyer des crédits, restrictions des possibilités de placement), ce qui favorise les marchés des crédits informels. Les conditions préférentielles faites en matière de crédit pour atténuer les effets de la crise mondiale en 2008/2009 se sont traduites par une augmentation vertigineuse de l’endettement des gouvernements locaux, et une grande partie des fonds a été affectée à des projets d’infrastructures ou à des investissements immobiliers non rentables. Il faut s’attendre à un nombre considérable de défauts de paiement des crédits en souffrance, une échéance que les banques s’efforcent de repousser. L’un des principaux éléments plaidant contre un ralentissement conjoncturel notable au cours des trimestres à venir tient au fait que les autorités chinoises ont à la fois la volonté et les ressources financières nécessaires pour stabiliser les banques, le marché de l’immobilier et la conjoncture. Elles ont, par exemple, déjà anticipé la réalisation de projets dont elles ont accéléré la procédure d’autorisation. Par ailleurs, la banque centrale a plusieurs fois abaissé les taux directeurs ces derniers mois. Il devrait par conséquent être possible d’éviter un atterrissage brutal dans un avenir proche.L’élément problématique tient au fait que les impulsions de politique conjoncturelle renforcent les faiblesses structurelles du modèle économique chinois. Les investissements sont surdimensionnés du fait de l’ingérence de l’État (le taux d’investissement atteint près de 50% du PIB) et entraînent des surcapacités et une allocation inappropriée des ressources (p. ex. dans des projets prestigieux mais non rentables). Les nouveaux projets d’infrastructures freinent, plus qu’ils ne promeuvent, la transition du modèle actuel, reposant sur les investissements et les exportations, vers un modèle économique fondé davantage sur la consommation.

). En effet, les flux commerciaux étant toujours plus interdépendants au sein de la zone asiatique, toute la région serait gravement affectée.

Un ajustement nécessaire à terme du modèle de croissance asiatique


Il est essentiel que les pays asiatiques réduisent leur dépendance vis-à-vis des exportations et, donc, renforcent leurs facteurs de croissance internes dans les années à venir. Un rééquilibrage de ce type est d’autant plus urgent que la demande étrangère est freinée par les problèmes consécutifs à la dette contractée par nombre de pays de l’OCDE. Ce renforcement appelle des réformes structurelles, différentes d’un pays à l’autre. Citons, entre autres, l’augmentation de la productivité par l’ouverture des marchés et le renforcement du secteur privé, la réforme des politiques menées à l’égard des entreprises, du travail et de la finance, un renforcement des institutions garantissant l’État de droit, des investissements publics dans les infrastructures et la formation, et le développement dans certains cas des filets sociaux (en particulier en Chine).Cela implique, à long terme, une baisse des taux de croissance. À mesure que le niveau de développement augmente, le modèle fondé sur la mobilisation d’une main-d’œuvre bon marché dans le secteur des exportations devra laisser place à une croissance de la productivité reposant sur l’innovation. Des études empiriques montrent qu’il faut s’attendre à un premier ralentissement notable de la croissance à partir d’un revenu d’environ 15 000 USD par habitant (exprimé en parité de pouvoir d’achat), un niveau que la Chine devrait atteindre au cours des trois ou quatre années à venir
Voir, par exemple, Eichengreen, Park et Shin (2011).. L’évolution démographique défavorable – avec une population vieillissante et un potentiel de main-d’œuvre à la baisse –, un taux de change sous-évalué et un faible taux de consommation augmentent d’autant plus la probabilité d’un fort ralentissement en Chine. La Banque mondiale, par exemple, estime que le potentiel de croissance de l’économie chinoise ralentira entre 2010 et 2020, pour s’établir à environ 7% (contre presque 10% entre 2000 et 2010)
Banque mondiale, China Quarterly Update, juin 2010.. Ces chiffres démontrent que, malgré un ralentissement, l’Asie demeurera un marché dont la croissance restera supérieure à celle des autres régions du monde. Cela étant, une mutation structurelle comme celle qui attend l’économie chinoise va de pair avec des bouleversements considérables, si bien qu’il n’est pas possible d’exclure totalement une récession importante.

Le commerce extérieur avec l’Asie: un soutien pour la conjoncture suisse


Ces dernières années, l’économie d’exportation suisse a fortement profité du dyna-misme asiatique. Tandis qu’au début de la dernière décennie, les livraisons sur ce con-tinent (sans le Japon) progressaient sans excès, elles se sont fortement accélérées depuis 2005 et ont pratiquement doublé (voir graphique 2).Cette forte hausse s’est interrompue brièvement durant la crise économique et financière mondiale pour reprendre avec une vigueur que n’ont pas connue les exportations destinées aux autres régions du globe. Ce dynamisme a accru la part de l’Asie (sans le Japon) dans les exportations suisses, de 7 à plus de 13%; celle de la Chine a même quadruplé, passant de 1,1 à 4,3%. Inversement, la part des exportations dans la zone UE a baissé de 64 à 57%, tandis que celle occupée par les États-Unis est restée plus ou moins stable, à environ 10%.Ainsi, bien que les marchés asiatiques se placent proportionnellement encore loin derrière les européens, ils ont joué un rôle déterminant dans la croissance des exportations suisses ces dernières années. En effet, en 2010 et en 2011, environ la moitié de la croissance des exportations suisses revient à l’Asie. Celle-ci a donc partiellement compensé la baisse des exportations vers l’UE.Cela s’explique par l’inégalité du développement de la demande dans ces régions, mais aussi par la fluctuation des taux de change (voir graphique 3). Tandis que le taux de change effectif du franc suisse par rapport à l’Europe demeure nettement supérieur à son niveau d’avant la crise – même après la fixation d’un taux plancher –, il est demeuré stable par rapport à l’Asie. Les termes de l’échange avec la Chine se sont même nettement améliorés.

Des exportations nettement excédentaires vers l’Asie


La Suisse est en bonne posture non seulement sur le plan conjoncturel, mais aussi structurel, pour profiter de l’importance croissante de l’Asie émergente. La comparaison avec les pays d’Europe occidentale est particulièrement parlante. Alors que bon nombre de pays européens ont développé leurs relations commerciales avec les pays émergents d’Europe de l’Est à la suite de l’élargissement de l’Union européenne, les exportateurs suisses ont intensifié leurs activités avec le marché asiatique. Il en résulte que la quote-part des exportations suisses destinées aux marchés émergents d’Asie est supérieure à 13%, soit plus de deux fois celle de l’Europe occidentale. Le solde des échanges de marchandises suisses avec l’Asie est nettement plus excédentaire que celui des autres pays (voir graphique 4). Même comparé aux pays d’exportation traditionnels (p. ex. l’Allemagne ou le Japon), qui ont également bien profité de l’essor asiatique, l’excédent commercial de la Suisse demeure extraordinaire.Cet excédent tient également au fait que, contrairement aux exportations, la quote-part des importations en provenance d’Asie est du même ordre de grandeur que dans des pays comparables. Le tableau reste similaire avec le passage du principe du pays de production à celui du pays d’origine dans la statistique suisse des importations, qui augmente nettement le poids des importations provenant de Chine (voir encadré 2

Le passage au principe du pays d’origine élimine l’excédent commercial avec la Chine


Depuis le début de 2012, l’Administration fédérale des douanes (AFD) détermine l’origine géographique des marchandises sur la base du pays d’origine, plus sur celui de production. Dorénavant, un pays dans lequel une marchandise a été dédouanée avant son entrée en Suisse n’est plus considéré comme pays de production. Au lieu de cela, la marchandise est considérée comme étant originaire du pays dans lequel elle a été intégralement produite ou a subi la majorité de sa transformation. Cette modification se reflète en particulier sur la statistique des échanges commerciaux avec la Chine. L’ancienne méthode de calcul permettait à la Suisse d’être l’un des rares pays non expor-tateurs de matières premières à afficher une balance excédentaire (parmi les autres, on compte certains des pays développés d’Asie qui se sont spécialisés dans l’exportation de biens intermédiaires vers la Chine, ainsi que la Finlande et le Groenland, dont l’excédent est toutefois faible). Cet excédent ne tenait pas essentiellement au niveau élevé des exportations comme on le croit souvent. La quote-part de la Chine dans les exportations de nombreux pays – dont l’Allemagne, la Finlande ou les États-Unis – est nettement plus élevées qu’en Suisse. Les produits chinois ne constituent, en revanche, qu’une faible partie des importations suisses (3,6%), un chiffre extraordinairement bas comparé à la moyenne de l’OCDE (hors Asie), qui dépasse les 11%.Après le passage au principe du pays d’origine, les importations en provenance de Chine s’élèvent à présent à quelque 3,4 milliards de francs supplémentaires; leur quote-part dans les importations totales a augmenté pour s’inscrire à 5,6% et la balance commerciale avec la Chine est passée d’un excédent de 2,2 milliards de francs en 2011 à un déficit estimé à 1,2 milliard de francs. Si l’on regroupe la Chine et Hong Kong, les exportations demeurent nettement excédentaires, mais le taux d’importations n’est plus si faible. L’attribution correcte des destinations commerciales dans le cadre international demeure problématiquea); l’excédent des exportations de la Suisse avec la plaque tournante commerciale de Hong Kong reste remarquable.

a Voir Wang, Gehlhar et Yao (2010)). La ligne pointillée dans le graphique 4 est une évaluation de l’excédent généré par les exportations vers l’Asie en 2011 lorsque les importations sont calculées selon le principe du pays d’origine
Selon ce calcul, la part des importations asiatiques s’élève à environ 9%, soit un niveau qui s’inscrit dans la moyenne des pays d’Europe de l’Ouest; elle est même nettement inférieure à la moyenne de l’OCDE (14%)..

Évolution de la structure des exportations dans le commerce avec l’Asie


Les trois grandes branches exportatrices suisses, à savoir l’industrie chimique et pharmaceutique, les machines et les instruments de précision/les montres (soit largement les trois-quarts des exportations totales), dominent également les exportations vers l’Asie. Il existe, toutefois, des différences intéressantes. Si l’on compare les ventes en Asie avec l’ensemble des exportations (voir graphique 5), on remarque une surreprésentation des montres et instruments de précision (surtout des montres). En effet, cette catégorie représente plus de 40% des exportations vers l’Asie, contre seulement quelque 17% pour le reste du monde. Les échanges se font en particulier via Hong Kong; les exportations de la Suisse vers cette destination se composent pour les quatre cinquièmes de cette catégorie de produits. En revanche, la quote-part de l’Asie est nettement inférieure à la moyenne pour les produits chimiques et pharmaceutiques.L’économie suisse d’exportation, avec sa palette de machines, d’instruments de pré-cisions et de montres de luxe, répond bien à la demande asiatique. Ce sont essentiellement ses produits de niche à haute valeur ajoutée qui lui permette d’affermir sa position. La Suisse pourrait se spécialiser – particulièrement vis-à-vis de ses concurrents européens – dans des produits qui se classent dans des segments de prix et de qualité élevés (mesurés en termes de valeurs unitaires)
Busch (2010), Brändle Schlegel et Gachet (2012).. L’élasticité-prix de tels biens est plutôt faible. Il est, en effet, plus difficile de trouver un substitut à des produits de niche de qualité supérieure qu’à des biens relativement homogènes, du moins à court terme. La spécialisation dans de tels produits liée à la forte demande asiatique pourrait donc avoir aidé les exportations suisses à traverser la crise des années passées sans trop de dommages
Indergand et Mahlstein (2010)..

La Chine et Hong Kong dominent la demande asiatique en produits suisses


Dans l’ensemble, le commerce avec l’Asie est fortement marqué par les exportations vers la Chine et Hong Kong (quote-part supérieure à 50%). La forte croissance en Chine et le besoin d’investissement qui en découle a principalement profité, en valeur absolue, à l’industrie des machines. Toutefois, si l’on considère les proportions, les autres branches ont connu une évolution nettement meil-leure. Tandis que les exportations de machines vers la Chine ont «seulement» augmenté d’environ 800% depuis la fin des années quatre-vingt, les exportations globales ont progressé de près de 1400%. La part des exportations de machines a par conséquent chuté de 70 à 40%. Cela signifie qu’aujourd’hui, nettement plus de branches participent à l’essor de la Chine que dans les années nonante.Ce glissement de la demande – des biens d’investissement vers les biens de consommation – est typique des économies en développement, dont la Chine fait partie. C’est la raison pour laquelle il faut s’attendre à ce que la part des exportations de machines continue de se contracter. S’agissant des exportations dans le reste de l’Asie (hors Chine), cette proportion est déjà inférieure à 20%. En revanche, les exportations pharmaceutiques et celles de biens de consomma-tion dans leur ensemble devraient profiter non seulement de l’augmentation du pouvoir d’achat des classes moyennes chinoises, mais encore du vieillissement rapide de la population du géant asiatique.

Un ralentissement économique en Asie serait lourd de conséquences pour la Suisse


Quelles perspectives peut-on déduire de tout cela pour les exportations suisses vers l’Asie? Celles-ci semblent avoir de bonnes chances de continuer sur leur lancée en raison des facteurs de croissance que les marchés asiatiques recèlent. Un tel positionnement ne doit, toutefois, pas faire croire à une sécurité illusoire et estomper les dangers. Si, contrairement aux attentes, le continent devait subir une récession à la fois forte et longue, les exportations suisses pourraient en pâtir dans des proportions particulièrement graves. Ces dernières reposent essentiellement sur des produits dont la réaction cyclique est importante; autrement dit, tout changement dans une économie étrangère se traduit par de fortes modifications dans la demande (par exemple: produits de luxe, biens d’investissement)
Indergand et Mahlstein (2010).. Ces réserves s’adressent plus particulièrement aux exportations de montres, qui ont fortement accru leur dépendance envers les marchés asiatiques; en effet, quelque 40% de la production s’écoule à présent dans les pays émergents d’Asie. Il en résulte qu’en cas de mauvais vent sur l’économie asiatique, l’avantageuse structure sectorielle qui soutenait les exportations suisses ces dernières années – biens d’investissement et montres (de luxe) – pourrait être bouleversée.

Graphique 1: «Répartition régionale de la croissance mondiale, 1991–2011»

Graphique 2: «Exportations suisses de marchandises dans diverses régions du monde, 2000–2011»

Graphique 3: «Indice du taux de change effectif réel du franc, janvier 2003–juin 2012»

Graphique 4: «Balances commerciales avec l’Asie émergente, 1980–2011»

Graphique 5: «Quote-part des branches dans les exportations suisses en 2011: Asie émergente et reste du monde»

Encadré 1: La Chine doit-elle s’attendre à un atterrissage conjoncturel brutal?

La Chine doit-elle s’attendre à un atterrissage conjoncturel brutal?


Ces derniers mois, les données conjoncturelles indiquent un net ralentissement en Chine, une évolution qui suscite des craintes quant à une éventuelle fragilisation du pays qui, jusque-là, a été le principal pilier d’une conjoncture mondiale incertaine. Cela étant, une certaine baisse des taux de croissance est tout à fait souhaitable du point de vue économique afin de contrecarrer les excès. Ainsi, le taux de croissance officiellement visé par le gouvernement s’élève à 7,5%; il est donc plus ou moins en phase avec la situation actuelle. Il n’est, toutefois, pas exclu que le ralentissement se poursuive et se solde par une con-traction conjoncturelle marquée, dont les effets se feraient sentir dans le reste du monde. Les risques d’un tel atterrissage économique brutal en Chine sont en particulier évoqués dans le cas d’une sévère crise immobilière qui s’étendrait au secteur bancaire. À l’issue d’un «boom» qui a duré plusieurs années, le marché de l’immobilier a connu une correction depuis 2011. Dans les grandes villes, les prix des logements ont diminué d’environ 15% par rapport à leur niveau record. Cette évolution ne constitue toutefois pas un krach, et correspond plutôt à une correction «ordonnée». Le niveau élevé des fonds propres à apporter par les acheteurs limite, en outre, les risques de pertes des banques et l’afflux de travailleurs en milieu urbain demeure élevé, deux facteurs qui s’opposent à une crise immobilière débridée. Le secteur bancaire chinois est globalement sous forte influence politique (p. ex. intérêts non conformes au marché, obligation faite par l’État d’octroyer des crédits, restrictions des possibilités de placement), ce qui favorise les marchés des crédits informels. Les conditions préférentielles faites en matière de crédit pour atténuer les effets de la crise mondiale en 2008/2009 se sont traduites par une augmentation vertigineuse de l’endettement des gouvernements locaux, et une grande partie des fonds a été affectée à des projets d’infrastructures ou à des investissements immobiliers non rentables. Il faut s’attendre à un nombre considérable de défauts de paiement des crédits en souffrance, une échéance que les banques s’efforcent de repousser. L’un des principaux éléments plaidant contre un ralentissement conjoncturel notable au cours des trimestres à venir tient au fait que les autorités chinoises ont à la fois la volonté et les ressources financières nécessaires pour stabiliser les banques, le marché de l’immobilier et la conjoncture. Elles ont, par exemple, déjà anticipé la réalisation de projets dont elles ont accéléré la procédure d’autorisation. Par ailleurs, la banque centrale a plusieurs fois abaissé les taux directeurs ces derniers mois. Il devrait par conséquent être possible d’éviter un atterrissage brutal dans un avenir proche.L’élément problématique tient au fait que les impulsions de politique conjoncturelle renforcent les faiblesses structurelles du modèle économique chinois. Les investissements sont surdimensionnés du fait de l’ingérence de l’État (le taux d’investissement atteint près de 50% du PIB) et entraînent des surcapacités et une allocation inappropriée des ressources (p. ex. dans des projets prestigieux mais non rentables). Les nouveaux projets d’infrastructures freinent, plus qu’ils ne promeuvent, la transition du modèle actuel, reposant sur les investissements et les exportations, vers un modèle économique fondé davantage sur la consommation.

Encadré 2: Le passage au principe du pays d’origine élimine l’excédent commercial avec la Chine

Le passage au principe du pays d’origine élimine l’excédent commercial avec la Chine


Depuis le début de 2012, l’Administration fédérale des douanes (AFD) détermine l’origine géographique des marchandises sur la base du pays d’origine, plus sur celui de production. Dorénavant, un pays dans lequel une marchandise a été dédouanée avant son entrée en Suisse n’est plus considéré comme pays de production. Au lieu de cela, la marchandise est considérée comme étant originaire du pays dans lequel elle a été intégralement produite ou a subi la majorité de sa transformation. Cette modification se reflète en particulier sur la statistique des échanges commerciaux avec la Chine. L’ancienne méthode de calcul permettait à la Suisse d’être l’un des rares pays non expor-tateurs de matières premières à afficher une balance excédentaire (parmi les autres, on compte certains des pays développés d’Asie qui se sont spécialisés dans l’exportation de biens intermédiaires vers la Chine, ainsi que la Finlande et le Groenland, dont l’excédent est toutefois faible). Cet excédent ne tenait pas essentiellement au niveau élevé des exportations comme on le croit souvent. La quote-part de la Chine dans les exportations de nombreux pays – dont l’Allemagne, la Finlande ou les États-Unis – est nettement plus élevées qu’en Suisse. Les produits chinois ne constituent, en revanche, qu’une faible partie des importations suisses (3,6%), un chiffre extraordinairement bas comparé à la moyenne de l’OCDE (hors Asie), qui dépasse les 11%.Après le passage au principe du pays d’origine, les importations en provenance de Chine s’élèvent à présent à quelque 3,4 milliards de francs supplémentaires; leur quote-part dans les importations totales a augmenté pour s’inscrire à 5,6% et la balance commerciale avec la Chine est passée d’un excédent de 2,2 milliards de francs en 2011 à un déficit estimé à 1,2 milliard de francs. Si l’on regroupe la Chine et Hong Kong, les exportations demeurent nettement excédentaires, mais le taux d’importations n’est plus si faible. L’attribution correcte des destinations commerciales dans le cadre international demeure problématiquea); l’excédent des exportations de la Suisse avec la plaque tournante commerciale de Hong Kong reste remarquable.

a Voir Wang, Gehlhar et Yao (2010)
Encadré 3: Bibliographie

Bibliographie


– Barry Eichengreen, Donghyun Park et Kwanho Shin, When Fast Growing Economies Slow Down: International Evidence and Implications for China, NBER Working Papers 16919, 2011.– Nicole Brändle Schlegel et Emilie Gachet, «Les moteurs de croissance de l’industrie suisse», La Vie économique, 5-2012, p. 10–13.– Christian Busch, Die Struktur des Schweizer Aussenhandels mit China – eine vergleichende Analyse, analyses du KOF, printemps 2010.– FMI, Perspectives de l’économie mondiale, avril 2012.– FMI, Perspectives économiques régionales: Asia and Pacific, avril 2012 (en anglais).– Ronald Indergand et Kornel Mahlstein, «Les exportations suisses face au franc fort», La Vie économique, 1/2-2012, p. 8–12.– SECO, Joint Feasibility Study on a ChinaSwitzerland Free Trade Agreement, 2010.– Zhi Wang, Mark Gehlhar et Shunli Yao, «A Globally Consistent Framework for Reliability-Based Trade Statistics Reconciliation in the Presence of an Entrepôt», China Economic Review, vol. 21(1), pp. 161–189.

Proposition de citation: Christian Busch ; Frank Schmidbauer ; (2012). L’évolution économique de l’Asie et ses relations avec la Suisse. La Vie économique, 24. novembre.