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Le marché de l’emploi est toujours tendu pour les spécialités techniques et liées aux sciences naturelles

Les entreprises ne ménagent aucun effort pour recruter des spécialistes en mathématiques, informatique, sciences naturelles et technique. Elles ne demandent pas seulement des diplômés du tertiaire, mais aussi des personnes ayant achevé une formation professionnelle initiale. Il faut donc une politique de formation qui vise à augmenter le nombre de diplômés. La balle est aussi dans le camp des entreprises, qui doivent penser à long terme leur politique du personnel. Les restrictions auxquelles sera soumis le recrutement de main-d’Suvre étrangère compliqueront encore la recherche de personnel.

Voilà déjà longtemps que la demande de spécialistes en mathématiques, informatique, sciences naturelles et technique (Mint) progresse. Cela provient des technologies dont l’usage se répand de plus en plus dans l’industrie et les services, ainsi que de la division internationale du travail, où la Suisse se positionne comme un pôle de haute technologie. L’offre de spécialistes qualifiés ne parvient pas à suivre cette évolution. Depuis une décennie, des débats portent sur l’ampleur de cette pénurie, ses conséquences et les mesures qu’il convient de prendre afin d’orienter un plus grand nombre de jeunes vers les disciplines Mint
1 Gardiol et Gehrig (2010).

La demande en personnel Mint n’a en revanche guère attiré l’attention jusqu’ici. C’est pourquoi nous présentons dans ces pages les dernières tendances sur ce segment particulier de l’emploi, en nous fondant sur les données du Moniteur suisse du marché de l’emploi (MME). Celles-ci sont ensuite comparées à l’évolution enregistrée dans d’autres catégories professionnelles. Nous analysons en outre les écarts au sein du domaine Mint et les traits caractéristiques des offres d’emploi pour ces spécialistes, dans le but d’en dégager des conclusions utiles pour la recherche et la pratique.

La recherche de personnel ne faiblit pas

C’est en comparant la situation dans plusieurs catégories professionnelles que l’on obtient une première impression du marché de l’emploi Mint. Le graphique 1 compare trois périodes. 2007–2008 (avant la crise financière), 2009–2010 (ralentissement conjoncturel) et 2011–2012 (reprise). Un chiffre positif indique une demande supérieure à l’offre et donc une importante tension sur le marché de l’emploi
2 La tension sur le marché de l’emploi se définit ici comme le logarithme naturel du rapport entre emplois vacants et chômeurs à temps complet.
. En revanche, un chiffre négatif révèle un surcroît de main-d’Suvre. Plus l’excédent de la demande est important, plus les entreprises doivent consentir d’efforts pour recruter du personnel. Il ressort du graphique que les professions Mint affichent, pour les trois périodes considérées, la tension la plus élevée. Celle-ci a diminué en 2009–10, comme pour les autres catégories, sans que l’excédent notable de la demande se soit pour autant résorbé pendant la crise financière.

En 2007–08, la tension sur le marché de l’emploi était en moyenne aussi élevée qu’en 2012–13. Les professions médicales et sociales ont enregistré une forte progression en cinq ans, alors que toutes les autres catégories ont reculé. Sur la même période, le niveau de tension est resté stable dans les professions Mint, pour la seule et unique raison que tant l’offre d’emplois que le chômage se sont accrus de plus de 50%. Manifestement, le profil des chômeurs Mint cadre toujours moins avec les exigences des postes vacants, de sorte que l’augmentation de l’offre d’emplois ne se traduit pas nécessairement par un recul du chômage.

La formation professionnelle, une valeur en hausse

Comme le montrent les enquêtes effectuées par le MME, l’évolution de la demande en personnel des professions Mint n’est pas homogène. Au cours des cinq dernières années, c’est dans les activités techniques (+88%) et dans les professions d’ingénieur (+49%) que l’offre d’emplois a le plus progressé. Ces deux catégories viennent aussi en tête pour ce qui est de la tension sur le marché de l’emploi. Pour le reste, la demande a augmenté de 23% dans les professions de l’informatique et de 11% seulement dans les sciences naturelles. La ventilation des offres d’emplois par niveau de formation met aussi en exergue les écarts au sein du domaine Mint (voir graphique 2). En cinq ans, le nombre de postes proposés à des titulaires d’une formation professionnelle initiale a augmenté de 79%, contre 48% pour les diplômés tertiaires et 9% pour les détenteurs d’une formation professionnelle supérieure
3 C’est le niveau de formation minimal exigé par l’offre d’emploi qui est retenu.
. En 2012–13, environ deux tiers des offres d’emploi Mint demandaient un niveau supérieur à la formation professionnelle initiale. Même si cela ne constitue pas une tendance générale en faveur des formations du tertiaire, cette évolution dénote néanmoins l’importance que les filières tertiaires semblent avoir prise au détriment de la formation professionnelle supérieure. C’est toutefois la place croissante de la formation professionnelle initiale dans les professions Mint qui retient le plus l’attention. Elle constitue un passage obligé pour ceux qui veulent suivre une formation professionnelle supérieure ou une haute école spécialisée.

Les grands efforts consentis pour la recherche de spécialistes techniques issus de la formation professionnelle initiale devraient notamment s’expliquer par le fait qu’il est plus difficile de recruter à l’étranger ce type de travailleurs que des universitaires. Ainsi, les entreprises ont également mis au concours à l’étranger un tiers des postes vacants d’ingénieurs et d’informaticiens en 2012, alors que cette proportion n’était que de 7% pour les techniciens
4 Buchs et Sacchi (2011).
. Un même écart se reflète dans les statistiques des actifs: la part d’étrangers titulaires d’une formation professionnelle initiale dans les professions Mint est de 16%, tandis qu’elle est deux fois plus élevée pour les universitaires
5 Espa, 2e trimestre 2012–13.

Des ingénieurs aux postes de cadres

En 2012–13, environ 30% des offres d’emploi qui exigent expressément une formation Mint concernent des professions sans lien direct avec les sciences naturelles ou la technique: elles sont particulièrement fréquentes pour les postes de cadres moyens et supérieurs, mais aussi dans l’administration, dans l’enseignement et dans la vente, où les vendeurs ayant un bagage technique sont très recherchés. Hormis ce dernier domaine, ces professions exigent généralement un diplôme tertiaire. Avec les diplômés en économie et en gestion d’entreprise, les ingénieurs sont – et de loin – les universitaires les plus courtisés pour les postes de cadres.

Les spécialistes Mint ne sont pas seulement appréciés dans leur domaine, comme le confirment les résultats de l’Enquête suisse sur la population active (Espa): de toutes les personnes qui ont indiqué avoir étudié une profession dans ce domaine, 39% travaillent dans un autre métier, tandis que 2,4% sont au chômage et 3,6% n’exercent pas d’activité professionnelle
6 Espa 2e trimestre 2012–13, sans retraités ni personnes en formation. À titre de comparaison, de toutes les personnes qui ont indiqué avoir étudié une profession médicale ou sociale, 30% travaillent dans un autre métier, 2,5% sont au chômage et 7,2% n’exercent pas d’activité professionnelle.
. Ces résultats surprennent tant par la proportion importante de spécialistes Mint actifs dans d’autres professions que par le faible pourcentage de personnes sans activité professionnelle. En d’autres termes, les professions Mint ne disposent pas d’une «réserve occulte» de spécialistes pouvant réintégrer le marché de l’emploi en cas de besoin.

Des emplois très qualifiés à plein temps

Pour conclure, arrêtons-nous sur deux spécificités des offres d’emploi Mint: le surcroît de qualifications exigé et le travail à temps partiel. De façon générale, les employeurs sont de plus en plus rares à demander uniquement un diplôme de fin d’études ou d’apprentissage
7 Sacchi et Salvisberg (2011).
; ils exigent toujours davantage une expérience professionnelle, une formation continue ou les deux. De la sorte, les jeunes en fin de formation n’ont guère de chances de pouvoir postuler. Selon les données du MME, ce constat vaut pour 81% des postes Mint vacants (et même 87% pour ceux d’ingénieurs), contre 75% pour les autres métiers. Les professions Mint sont donc particulièrement exigeantes à cet égard et peu accessibles aux débutants.

Les professions Mint ne sont pas plus attrayantes pour les postes à temps partiel. Bien que la demande soit forte – surtout du côté des femmes, mais aussi toujours plus des hommes très qualifiés –, on n’en trouve guère dans le domaine Mint: en 2012–13, seuls 2% des postes mis au concours prévoyaient un taux d’activité inférieur à 90%, alors que ce pourcentage était, pour les postes qualifiés, de 15% dans les autres catégories et même de 60% dans le cas des professions médicales et sociales.

Agir au niveau de la politique de formation et des entreprises

Le secteur Mint se caractérise par la hausse continue du nombre de postes offerts et par la persistance d’une tension élevée. Il faudra poursuivre les recherches, notamment pour expliquer la croissance simultanée du chômage et des postes vacants. Ce phénomène signale l’efficience décroissante du marché de l’emploi, sur fond de décalage croissant en matière de qualification
8 Autrement dit l’inadéquation entre les qualifications de la main-d’Suvre sur le marché de l’emploi et celles exigées par les entreprises.
. L’augmentation des besoins en personnel très spécialisé, de toute évidence – n’explique certainement pas à elle seule les difficultés de recrutement des entreprises:

1. La «chasse aux talents» est aggravée par la grande demande en dehors du secteur Mint. Ce constat vaut tant pour les spécialistes expérimentés ayant une formation tertiaire que pour les personnes au bénéfice d’une formation professionnelle technique. Les entreprises apprécient particulièrement les collaborateurs alliant savoir-faire technique et compétences dans les domaines du conseil, de la vente ou de la conduite du personnel. Autant dire que des professions récentes, comme celle de médiamaticien, vont dans la bonne direction. Au degré tertiaire, des filières de formation ayant une vocation plus générale pourraient, dans certaines circonstances, attirer davantage de jeunes ne s’intéressant pas uniquement au domaine technique proprement dit.

Les exigences supplémentaires et les conditions de travail diminuent les chances de recrutement tant de jeunes entrant dans la vie active que de postulants à la recherche d’un travail à temps partiel. Il conviendrait de vérifier si la généralisation de formes de travail plus souples – à l’instar de ce qui se fait en médecine pourrait rendre les filières Mint plus attrayantes pour les femmes.

Les exigences en matière d’expérience et de perfectionnement professionnel révèlent non seulement le niveau de nombreux postes, mais aussi la politique du personnel des entreprises. Ainsi, celles-ci sont manifestement nombreuses à considérer qu’il revient plus cher d’initier et de former correctement les collaborateurs que de les recruter à l’extérieur. Dans ce domaine, les effets futurs de la limitation du recrutement à l’étranger dépendront fortement des dispositions d’exécution.

Encourager l’apprentissage

Le nombre d’apprentis formés semble trop faible par rapport à la forte hausse de la demande de spécialistes au bénéfice d’une formation professionnelle initiale. Selon le Baromètre des places d’apprentissage, publié par le Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation (Sefri), 85% seulement des places d’apprentissage des professions techniques ont été attribuées en 2013
9 La moyenne de toutes les professions est de 91%. Toutefois, la catégorie «Professions techniques» du Baromètre des places d’apprentissage est nettement plus vaste que la catégorie Mint. Il faudrait examiner en détail dans quelles professions un nombre particulièrement bas de places d’apprentissage a été attribué.
. On ne sait pas si les jeunes ne les trouvaient pas très attrayantes ou si les employeurs n’étaient pas convaincus par la qualité des postulations; une des explications serait que les jeunes présentant les meilleurs résultats scolaires optent davantage pour une formation gymnasiale. Dans ces circonstances, les mesures visant à rendre les professions Mint plus attrayantes doivent tenir compte non seulement du degré tertiaire, mais aussi de la formation professionnelle initiale. Il faut en particulier mettre en évidence les possibilités de faire carrière qu’offre l’apprentissage, en menant vers une formation professionnelle supérieure ou vers les hautes écoles spécialisées.

Alexander Salvisberg Moniteur suisse du marché de l’emploi, Institut de sociologie, université de Zurich

Bases de données

Les indications relatives aux postes vacants proviennent des enquêtes que le Moniteur suisse du marché de l’emploi (www.stellenmarktmonitor.uzh.ch) mène régulièrement sur les postes mis au concours, tandis que les statistiques du chômage sont tirées des données Plasta du Secrétariat d’État à l’économie (Seco). L’analyse regroupe les statistiques de mars de deux années consécutives, afin de disposer d’une base de données plus substantielle. Elle englobe toutes les activités professionnelles du secteur Mint pour lesquelles il existe une formation au degré secondaire II et au degré tertiaire. Le document www.stellenmarktmonitor.uzh.ch/publications/smm_mint.pdf fournit des indications détaillées sur la classification des professions Mint et présente quelques autres analyses.

Bibliographie

· Buchs Helen et Sacchi Stefan, Personalsuche und Stellenbesetzung. Kurzreport zur Unternehmensbefragung, université de Zurich, Moniteur suisse du marché de l’emploi, 2011.
· Gardiol Lucien et Gehrig Matthias, «Le manque de personnel qualifié dans les domaines MINT: ampleur, causes et conséquences», La Vie économique, 9-2010, pp. 52–55.
· Sacchi Stefan et Salvisberg Alexander, «L’évolution du marché du travail pour les jeunes entrant dans la vie active», La Vie économique, 4-2011, pp. 31–34.

Institut sociologique de l’université de Zurich

Institut sociologique de l’université de Zurich