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Baromètre de l’innovation: où en sont les entreprises suisses?

Les activités d’innovation des entreprises tendent toujours à diminuer. De 2010 à 2012, le recul touche essentiellement les mandats externes de recherche et de développement, tandis que, parallèlement, les entreprises innovatrices ont intensifié leurs activités de recherche, ce qui devrait multiplier les nouveaux produits. Le principal frein à l’innovation demeure la question des coûts, en particulier dans le secteur industriel. Voilà en substance les résultats qui ressortent de la toute récente étude sur l’innovation, réalisée par le Centre de recherches conjoncturelles KOF de l’EPFZ sur mandat du Secrétariat d’État à l’économie.

L’enquête structurelle du KOF vise d’abord à suivre l’évolution des activités d’innovation déployées par l’économie suisse en fonction d’indicateurs intrants et extrants. Elle doit, ensuite, mettre en lumière les freins à l’innovation ressentis par les entreprises1.

Moins de sociétés actives dans la R&D, même si certaines investissent davantage dans ce domaine

Les activités de recherche et de développement (R&D) continuent de reculer, ce qui confirme la tendance de la période précédente (voir graphique 1). De 2010 à 2012, la part des entreprises encore actives dans ce domaine a atteint 16,6%. De 2002 à 2008, les mandats de R&D externalisés auprès de tiers ou de filiales étrangères ont certes augmenté, mais on note un certain ralentissement depuis quelques années. La R&D externe a fortement reculé durant la dernière période d’analyse: de 2010 à 2012, seules 11,1% des entreprises externalisent encore leurs activités de R&D en Suisse et 5,7% à l’étranger. Particulièrement marquée dans les branches peu axées sur l’innovation, cette régression est beaucoup moins sensible dans les technologies de pointe, un domaine où la R&D externe est subsidiaire à la R&D interne. L’externalisation de ce type d’activités a donc perdu de son attrait au fil des dernières années.

Si la R&D a perdu en incidence (part des entreprises investissant ce domaine), elle a en revanche gagné en intensité (dépenses de R&D rapportées au chiffre d’affaires), surtout ces dernières années (voir graphique 2). Le renforcement de l’intensité de la R&D confirme la tendance observée depuis 2001, alors que l’intensité de l’innovation, mesurée d’après les dépenses en ce domaine
Dépenses primaires pour la recherche et le développement, auxquelles s’ajoutent les investissements dans la conception, le design et les prestations secondaires liées à l’innovation.
rapportées au chiffre d’affaires, amorçait un virage. Depuis 2001, la différence entre l’intensité de la R&D et de l’innovation s’est tassée, ce qui indique une augmentation de la part des dépenses R&D dans l’ensemble des dépenses d’innovation. Or, depuis 2010, cette tendance s’est inversée: les dépenses d’innovation augmentent de nouveau de manière disproportionnée, essentiellement sous l’effet des dépenses de conception et de design. En 2012, les entreprises ont investi en moyenne 5,3% de leur chiffre d’affaires dans des projets d’innovation, le secteur R&D absorbant environ la moitié de ces dépenses. L’augmentation relevée dans ce domaine pourrait s’expliquer par le fait que les entreprises, confrontées à une concurrence accrue générée par la crise, cherchent de toute évidence à mieux profiler leurs produits au niveau de la conception et du design pour en améliorer l’attrait.

Globalement parlant, les deux intrants de l’innovation (incidence et intensité) présentent un profil évolutif différent. Cette disparité est particulièrement sensible au niveau des dépenses en R&D. On constate que, pour la plupart des indicateurs décrivant les intrants de l’innovation, les tendances demeurent relativement stables sur le long terme et qu’elles n’ont pratiquement pas été influencées par la crise de ces dernières années.

Plus de produits innovants dans la chiffre d’affaires des entreprises innovatrices

La quote-part des entreprises engagées dans l’innovation et de celles qui innovent sur le plan des produits et des procédés tend à reculer légèrement depuis la période 2000 à 2002 (voir graphique 3). À la différence des sociétés actives dans la R&D, dont le nombre diminue également, l’érosion des entreprises innovatrices s’est estompée, du moins partiellement, durant la dernière période d’observation. En effet, leur quote-part est de 39,4% pour la période 2010 à 2012; le recul est donc léger par rapport à la période précédente. Quant aux quotes-parts des entreprises innovant sur le plan des produits et des procédés, elles atteignent respectivement 31,9% et 19,2%, ce qui confirme leur tendance légèrement négative. Il en va de même pour la quote-part des firmes déposant des brevets, qui était pratiquement constante auparavant. Déjà régressive de 2009 à 2011 et de 2010 à 2012, cette quote-part n’atteint plus que 3,2% pour la dernière période d’observation.

Tandis que le pourcentage d’entreprises innovatrices a diminué légèrement depuis la période 2000–2002, la quote-part des produits novateurs dans le chiffre d’affaires a gravité autour des 30% durant la même période (voir graphique 4). Elle est légèrement remontée à 34,9% durant la dernière période. Globalement, les entreprises sont un peu moins nombreuses à mettre sur le marché des produits novateurs, mais ceux-ci leur permettent d’engranger en moyenne une part relativement élevée et constante de leur chiffre d’affaires, laquelle a même quelque peu augmenté durant la dernière période. Cette tendance est susceptible de se maintenir à l’avenir. Nous observons certes un recul de la quote-part des entreprises actives en R&D au niveau des intrants, mais

l’intensité de la R&D augmente en parallèle, ce qui devrait accroître le nombre de nouveaux produits mis sur le marché par les entreprises innovatrices. L’augmentation de la quote-part des produits novateurs au chiffre d’affaires est imputable à des produits nouveaux pour les entreprises. La quote-part de ces produits au chiffre d’affaires a augmenté durant la dernière période au point de compenser la réduction de la quote-part des nouveautés du marché au chiffre d’affaires.

Une base plus étroite pour les activités d’innovation

Si l’écart entre le chiffre d’affaires des produits nouveaux seulement pour l’entreprise et celui généré par des nouveautés pour le marché s’accroît encore, ce sera inquiétant pour l’innovation suisse. Cela signifiera qu’elle aura baissé de niveau. Une indication que cet écart ira en grandissant peut se lire dans le fait que la part des dépenses d’innovation liées à la construction et au design a fortement augmenté par rapport à l’ensemble des dépenses en R&D durant la période précédente. Finalement, l’intensification à long terme de la concurrence internationale en matière d’innovation entraîne une diminution du pourcentage de sociétés pratiquant la R&D et des entreprises innovantes (en moins grand nombre, dans ce cas). Il en résulte une concentration des activités innovantes en Suisse, les sociétés concernées s’impliquant davantage dans ce domaine. La base de l’innovation tend, dès lors, à se rétrécir, surtout en ce qui concerne les PME.

Les freins à l’innovation

Les freins à l’innovation sont très différents selon qu’il s’agit du secteur industriel ou tertiaire. Le graphique 5 illustre dans quelle proportion les activités d’innovation pratiquées en entreprise sont confrontées à des difficultés majeures durant la période 2010–2012.

Industrie: prééminence des coûts

Dans le secteur industriel, les coûts à l’innovation affichent plus de 10 points d’écart sur les autres facteurs faisant obstacle à l’innovation. C’est donc, et de loin, le principal frein à l’innovation pour environ 35% des sociétés. Ce problème a des causes multiples. Au niveau des petites entreprises, l’indivisibilité de certains facteurs, par exemple la taille minimale d’un projet d’innovation, peut jouer un rôle. Pour l’industrie pharmaceutique, c’est la longueur des phases de maturation qui est lourde à supporter financièrement. L’étalement des durées d’amortissement et le risque de marché élevé viennent respectivement au deuxième et au troisième rang. La deuxième préoccupation est liée au problème qu’il faut souvent attendre pour qu’une innovation soit rentable. Le risque de marché se rapporte aux incertitudes qui entachent ce retour sur investissement.

Vu la facilité avec laquelle les innovations sont copiées (18%), force est de constater que les mécanismes de protection – brevets, droits de marque, droit de reproduction, maintien du secret, avance technologique, complexité de la conception du produit ou du processus, fidélisation du personnel spécialisé à long terme – font défaut ou demeurent totalement inefficaces. Cette situation sape la motivation des entreprises à se lancer dans l’innovation. Il serait judicieux de les encourager en améliorant l’efficacité des mécanismes de protection par des mesures adéquates (par exemple en facilitant l’aboutissement des revendications de brevet).

Les problèmes d’ordre financier jouent également un rôle important durant la période 2010–2012. Les entreprises suisses financent l’innovation en grande partie grâce à leur trésorerie. Les petites sociétés sont souvent plus affectées par cette problématique que les grandes, d’autant qu’elles manquent de fonds propres et ont davantage de difficultés à financer leurs activités d’innovation en faisant appel aux marchés des capitaux.

Le manque de personnel en R&D et de spécialistes (facteur invoqué par environ 15% des entreprises) demeure un problème encore relativement fréquent, en dépit de la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’UE. Toutes les autres catégories de freins à l’innovation – par exemple: lacunes d’information, problèmes d’acceptabilité, dysfonctionnements internes et normes étatiques, ce dernier facteur étant particulièrement pertinent au niveau de la politique économique – sont pratiquement négligeables dans le secteur industriel.

Secteur tertiaire: des obstacles en général moins aigus

Dans l’ensemble, les freins à l’innovation sont nettement moins importants dans le secteur tertiaire que dans l’industrie. Le classement des obstacles à l’innovation y est, toutefois, très similaire. Malgré la différence fondamentale entre produits industriels et prestations, l’esprit d’innovation semble suivre des schémas de pensée analogue de part et d’autre. Ce qui frappe au premier abord, c’est la moindre importance des risques de marché et des risques techniques. Cette caractéristique s’explique très probablement par la différence de nature entre une prestation de service et un produit physique. Alors que celui-ci parvient chez le client sous une forme très peu modifiable, la prestation de service prend souvent forme à la faveur d’un échange direct avec le client, ce qui réduit dans une certaine mesure l’incertitude par rapport aux résultats escomptés.

Si les obstacles à l’innovation sont moins élevés dans le secteur tertiaire que dans l’industrie, c’est aussi parce que la quote-part d’entreprises innovatrices y est moins importante. Une entreprise n’est guère en mesure d’apprécier correctement les freins à l’innovation lorsqu’elle n’a pas pour stratégie d’innover. Les données collectées dans le cadre de notre enquête révèlent des disparités considérables entre les entreprises qui innovent et les autres en ce qui concerne l’évaluation des freins à l’innovation. Ceux-ci sont pratiquement toujours ressentis à un degré plus élevé par les entreprises innovatrices. De nombreuses entreprises perçoivent les obstacles lorsqu’elles y sont confrontées dans le cadre de leurs activités d’innovation, alors que les sociétés qui n’innovent pas ne réalisent même pas leur existence. Globalement, la plupart des obstacles à l’innovation ont perdu de l’importance depuis la période 2003–2005, y compris pendant la crise qui a duré de 2008 à 2011.

Spyros Arvanitis Responsable du domaine de recherche Économie de l’innovation, KOF, EPF Zurich

Florian Seliger Collaborateur scientifique KOF, EPF Zurich

Andrin Spescha Collaborateur scientifique KOF, EPF Zurich

Tobias Stucki Collaborateur scientifique KOF, EPF Zurich

Kushtrim Veseli Collaborateur scientifique KOF, EPF Zurich

Martin Wörter privat-docent Collaborateur scientifique senior, KOF, EPF Zurich

En 2012, les entreprises ont investi en moyenne 5,3% de leur chiffre d’affaires dans des projets d’innovation, le secteur R&D absorbant environ la moitié de ces dépenses.

Photo: Keystone

Collaborateur scientifique senior, Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l'EPFZ

Collaborateur scientifique au Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’EPF Zurich

Collaborateur scientifique, Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)

Collaborateur scientifique senior, KOF Centre de recherches conjoncturelles, EPF ­Zurich

Collaborateur scientifique senior, Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l'EPFZ

Collaborateur scientifique au Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’EPF Zurich

Collaborateur scientifique, Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)

Collaborateur scientifique senior, KOF Centre de recherches conjoncturelles, EPF ­Zurich