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La situation des jeunes sur le marché du travail en comparaison internationale

Malgré une amélioration des niveaux de formation, le thème du chômage des jeunes a pris une ampleur planétaire depuis la dernière crise économique. Rares sont les pays qui parviennent à les intégrer efficacement sur le marché de l’emploi. Dans ce domaine, la Suisse fait figure d’exemple international. C’est pourquoi de nombreux pays s’intéressent aux raisons de son succès. La formation professionnelle joue un rôle important à cet égard. L’article ci-contre montre comment on peut analyser la situation des jeunes sur le marché du travail et quels défis pose la comparaison entre les différents systèmes de formation professionnelle.

Cours dispensé à de futurs cuisiniers à Flensburg. L’indice KOF de l’emploi des jeunes indique que le système d’enseignement professionnel allemand est comparable au suisse en ce qui concerne la qualité et l’intégration. (Photo: Keystone)

Depuis la parution de l’étude de l’OCDE Learning for Jobs[1] , la formation professionnelle fait l’objet d’un débat international. Les projecteurs sont braqués sur la Suisse, car elle réussit à bien intégrer ses jeunes sur le marché du travail. De nombreuses délégations étrangères s’y rendent pour comprendre ce qui caractérise son système de formation professionnelle et pour trouver des recettes sur la manière d’éliminer les faiblesses qui entachent le leur. L’analyse de la création et du fonctionnement de structures éducatives montre toutefois que l’on ne peut pas exporter un système de formation professionnelle. En effet, «un système national d’éducation est une chose vivante, le fruit de combats oubliés, de difficultés et de batailles menées il y a longtemps. Il contient quelques rouages secrets de la vie nationale»[2]. Néanmoins, les comparaisons peuvent aider un pays à mieux comprendre son propre système, à en identifier les forces et les faiblesses, et à mieux se positionner sur le plan international.

Lorsqu’on compare différents types de formation professionnelle, l’une des difficultés tient aux concepts utilisés. Les termes d’apprentissage, de compétences ou de qualifications n’ont pas le même sens dans tous les pays[3]. Ce sont des constructions sociales. Les défis sont encore plus grands lorsqu’il s’agit de donner une explication causale aux performances inégales de ces systèmes. Généralement, on cherche à déterminer dans quelle mesure les pays réussissent à insérer leur jeunesse dans la vie active. En effet, les systèmes de formation professionnelle ont notamment pour fonction de «fournir les compétences requises sur le marché du travail, garantissant ainsi le volume et la qualité de la main-d’œuvre qui sont nécessaires à la prospérité et au développement de la société»[4]. Ils y parviennent plus ou moins bien, car nombre de pays ont omis de créé, comme la Suisse, un lien institutionnel entre leurs systèmes d’éducation et de formation professionnelle.

Un système d’indicateurs relatifs à la situation des jeunes sur le marché de l’emploi

Pour commenter l’efficacité des filières que recèle la formation professionnelle, il faut commencer par comprendre la situation des jeunes sur le marché du travail. Le taux de chômage est un indicateur couramment utilisé. Cependant, il ne suffit pas pour mesurer toute la complexité de cette problématique. Le Centre de recherches conjoncturelles de l’EPF Zurich (KOF) a élaboré un instrument qui permet de l’analyser sous plusieurs angles: l’indice KOF de l’emploi des jeunes[5]. À titre d’exemple, le graphique 1 présente les indicateurs qu’il a retenus pour l’Allemagne, l’Irlande, l’Espagne et la Suisse. Plus leur valeur est élevée, plus la situation est avantageuse.

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Douze indicateurs, quatre dimensions

On peut attribuer ces douze indicateurs à quatre dimensions qui éclairent différents aspects de l’emploi des jeunes. Ainsi, le taux de chômage est affecté à la dimension «État de l’activité». Il indique le degré d’insertion sur le marché du travail en termes quantitatifs. De ce point de vue, les jeunes sont bien lotis en Allemagne et en Suisse, tandis qu’en Irlande et en Espagne, ils ont de la peine à trouver en emploi. Le taux de chômage assoupli présente une image semblable. Il inclut également les personnes qui voudraient travailler, mais qui ont renoncé à chercher un emploi, faute de perspectives sur le marché. S’agissant du taux de NEET[6] – c’est-à-dire de jeunes qui n’ont pas d’emploi et ne sont pas en formation –, la situation est bonne en Allemagne, mais l’Espagne et l’Irlande affichent de mauvais résultats.

La dimension «Conditions de travail» contient des indicateurs qui reflètent la qualité des contrats. En ce qui concerne le taux de travailleurs temporaires – soit la proportion de jeunes engagés pour une durée inférieure à 18 mois –, l’Irlande se place aussi bien que la Suisse et l’Allemagne. En revanche, les jeunes Espagnols doivent souvent se contenter d’emplois temporaires. Par ailleurs, tant l’Espagne que l’Irlande enregistrent un taux élevé d’emploi à temps partiel involontaire. Cet indicateur mesure la proportion de jeunes qui voudraient travailler à plein temps, mais n’ont trouvé qu’un poste à temps partiel. Le pourcentage de jeunes devant travailler le dimanche, la nuit ou par équipes (horaires atypiques) est également faible en Allemagne et en Suisse. En Espagne, il n’est que légèrement plus élevé, mais l’Irlande fait un mauvais score. Sur deux autres indicateurs, les proportions divergent relativement peu: il s’agit des jeunes qui, malgré leur emploi, parviennent tout juste à joindre les deux bouts (risque de pauvreté au travail) et de ceux qui sont mal protégés légalement, car ils ont un statut d’indépendants ou effectuent des travaux non rémunérés au sein de la famille (emplois précaires).

La dimension «Éducation» se réfère directement au système éducatif et au comportement en matière de formation. En ce qui concerne la part de jeunes qui suivent une formation formelle (éducation et formation formelles), les écarts sont relativement minces. Un autre indicateur mesure si les taux de chômage sont comparables à différents niveaux de formation, donc si les diplômes délivrés correspondent à la demande (inadéquation des qualifications). La Suisse obtient en l’occurrence de très bons résultats, alors que l’Espagne, l’Allemagne et l’Irlande affichent des déséquilibres relativement importants.

Enfin, la dimension «Fluidité de la transition» concerne les difficultés du passage de l’éducation au marché du travail. Le taux de chômage relatif – soit celui des jeunes par rapport à celui des adultes – est plutôt faible dans les quatre pays. Par contre, le taux de chômage de longue durée parmi les jeunes est nettement plus rare en Allemagne qu’en Espagne et en Irlande.

Ces résultats montrent que si le taux de chômage constitue un indicateur important de la situation des jeunes sur le marché du travail, il ne peut pas en refléter les multiples aspects. L’indice KOF de l’emploi des jeunes agrège les quatre dimensions pour établir un chiffre de référence par pays. Le graphique 2 illustre son évolution au fil du temps, les barres représentant le nombre d’indicateurs disponibles pour une année.

renold_bolli_gra2_fr[1]

Les comparaisons entre les systèmes de formation professionnelle nécessitent une typologie

En se basant sur l’indice KOF de l’emploi des jeunes, on peut analyser les causes des disparités interétatiques. Le KOF examine actuellement deux hypothèses. La première veut que la réglementation du marché du travail (protection contre les licenciements, règles sur les contrats à durée déterminée, salaire minimum, etc.) influe sur la situation des jeunes. Selon la seconde, les écarts sont dus aux spécificités des différents systèmes éducatifs.

L’analyse de ces hypothèses repose sur le concept appelé «Curriculum Value Chain», qui étudie les caractéristiques de chacune des phases composant le processus de formation dans les différents pays. Cette chaîne va de l’élaboration d’un programme d’études («Curriculum Design») à ses résultats («Curriculum Outcome»), en passant par sa mise en œuvre dans la pratique («Curriculum Application»). Étant donné que les systèmes éducatifs dépendent de nombreuses données nationales, les caractéristiques des différentes phases sont très hétérogènes. Il s’agit de les classer de manière systématique.

C’est ce qu’illustre le graphique 3. Il divise les approches de la formation professionnelle en quatre catégories schématiques. L’axe horizontal montre quelle est la place des filières professionnelles dans le système éducatif national. Les formations spécifiques à des entreprises, à des tâches ou à des emplois y sont faiblement représentées. Elles se caractérisent par une forte fragmentation des qualifications. Les programmes axés sur le concept de profession répondent à des normes nationales de qualification et sont intégrés dans le système éducatif du pays. En règle générale, ils donnent accès à des filières supérieures. La Grande-Bretagne, qui a défini plus de 18 000 qualifications professionnelles nationales («National Vocational Qualifications», NVQ), se place dans le premier quadrant. L’Allemagne et la Suisse se situent dans le quatrième, avec respectivement 350 et 230 formations professionnelles initiales. Étant donné la forte augmentation du chômage des jeunes à travers le monde, des décideurs s’inspirent du modèle de formation professionnelle appliqué par la Suisse et l’Allemagne. Ces deux pays atteignent des performances comparables en matière d’intégration, comme le montre l’indice KOF de l’emploi des jeunes. Ils le doivent à la qualité de leur système et à leur concept national de profession.

Le partenariat social et les associations professionnelles ont d’importantes fonctions

Le rôle du secteur privé dans la formation de la relève varie également d’un pays à l’autre. Aux États-Unis, sa contribution est insignifiante, alors qu’en Suisse, les entreprises jouent un rôle fondamental dans la formation professionnelle. En d’autres termes, si ces dernières veulent profiter des avantages d’un système axé sur le marché du travail, elles doivent fortement s’impliquer. C’est toutefois difficile dans les pays anglo-saxons, où le partenariat social et la coopération interentreprises sont peu développés[7]. Ces deux conditions sont indispensables au succès d’un système dual de formation professionnelle.

Comme le montre le graphique 3, il s’agit aussi de reconnaître que les normes de qualification doivent être axées sur les besoins de l’économie et sur son stade de développement technologique (axe vertical)[8]. La Suisse dépasse ses concurrents par la qualité, non par les prix. C’est pourquoi ses entreprises sont tributaires d’une main-d’œuvre hautement qualifiée à tous les niveaux d’aptitude. Tel n’est pas le cas dans d’autres pays, où, faute d’associations professionnelles, on ne parvient pas à déterminer clairement les marchés auxquels s’adresse la formation. Un chercheur aux États-Unis, Mark Tucker, déplorait récemment l’absence de consensus dans son pays par rapport à la Suisse quant à savoir si la concurrence doit s’exercer par les prix ou par la qualité. Autrement dit, l’économie étasunienne doit-elle disposer d’une main-d’œuvre hautement qualifiée à tous les niveaux d’aptitude? La Suisse, elle, a fixé des normes internationales à chacun des échelons de son système éducatif[9].

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Valorisation de la pratique professionnelle

Des analyses plus approfondies seront nécessaires pour expliquer les liens de causalité entre les filières de formation et la situation des jeunes sur le marché de l’emploi. On pourra ainsi se débarrasser des comparaisons basées sur les intrants (par exemple le nombre d’années de formation) ou les diplômes. Les composantes relevant de la pratique professionnelle gagneront en importance. Cela contribuera à mieux positionner la valeur élevée de la formation professionnelle suisse dans le contexte international.

  1. OCDE (2010). []
  2. Bereday (1964). Traduction par la rédaction. []
  3. Brockmann et al. (2008). []
  4. Klieme et al. (2006). []
  5. Cet instrument est disponible à l’adresse suivante: www.kof.ethz.ch/de/indikatoren/ylm-index. La méthodologie est décrite dans Renold, Bolli, Pusterla et Egg (2014). []
  6. NEET = Not in Education, Employment or Training. []
  7. Hall et Soskice (2001). []
  8. Voir Hall et Soskice (2001). []
  9. Tucker (2014). []

Cheffe du domaine de recherche Système de formation, Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’EPFZ

Bibliographie

  • Bereday George Z. F., «Sir Michael Sadler’s ‹Study of Foreign Systems of Education›», Comparative Education Review, vol. 7, n° 3, 1er février 1964, p. 310.
  • Brockmann Michaela, Clarke Linda et Winch Christopher, «Knowledge, Skills, Competence: European Divergences in Vocational Education and Training (VET) – the English, German and Dutch Cases», Oxford Review of Education, vol. 34, n° 5, 15 septembre 2008, pp. 547–567.
  • Renold Ursula, Bolli Thomas, Pusterla Filippo et Egg Maria Esther, «On the Multiple Dimensions of Youth Labour Markets: A Guide to the KOF Youth Labour Market Index», KOF-Studie, n° 51, 2014, kof.ethz.ch/de/publikationen/p/kof-studien.
  • Hall Peter A. et Soskice David W., Varieties of Capitalism: The Institutional Foundations of Comparative Advantage, Oxford University Press, 2001.
  • Klieme Eckhard, Avenarius Hermann, Baethge Marin, Döbert Hans, Hetmeier Heinz-Werner, Meister-Scheufelen Gisela, Rauschenbach Thomas et Wolter Andrä, «Grundkonzeption der Bildungsberichterstattung in Deutschland», Zeitschrift für Erziehungswissenschaft. Bildungs- und Sozialberichterstattung, 6, 2006, pp. 129–145.
  • OCDE, Learning for Jobs, 2010.
  • Tucker Marc, «College: The Key to Prosperity – or Is It?», Education Week, 17 juin 2014.

Cheffe du domaine de recherche Système de formation, Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’EPFZ