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En quoi consiste la finance durable ?

La finance durable vise à générer un rendement non seulement financier, mais également écologique et social. Pour atteindre ce but, il existe diverses stratégies d’investissement. Ces approches diffèrent également par leurs objectifs. État des lieux.

Les investissements qui ciblent les énergies renouvelables sont dits thématiques. Montage de panneaux solaires en Chine. (Photo: Keystone)

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La finance durable est une approche de financement à long terme, dans laquelle les investisseurs s’assurent que leurs placements respectent certains critères de durabilité. On estime qu’environ 60 % des capitaux gérés professionnellement dans le monde sont investis de la sorte. En ce qui concerne la réalisation des objectifs sociaux et écologiques, les différentes approches ne présentent toutefois pas la même efficience. Le filtrage est la méthode la plus répandue, mais aussi celle qui a le moins d’influence. Les études comparatives de fonds de placement traditionnels et durables ne montrent généralement pas de différence significative entre ces deux stratégies d’investissement. À l’échelle des entreprises, il apparaît en revanche que les firmes durables affichent de meilleures performances en matière d’investissement. La Suisse se démarque surtout des autres pays par sa proportion élevée de petits investisseurs. En comparaison, la part des institutionnels y est faible. La croissance rapide de la finance durable, la qualité élevée des services financiers et la sensibilité de notre pays à ce phénomène constituent autant de promesses pour le renouvellement du secteur financier suisse.

Le concept de finance durable, également connu sous son appellation anglaise de « sustainable finance », est souvent utilisé dans des acceptions différentes. Des éléments fondamentaux se retrouvent toutefois dans la plupart des définitions. Selon l’organisation faîtière Swiss Sustainable Finance (SSF), par exemple, la finance durable est une approche en matière d’investissement et de financement qui se veut à long terme. La prise en compte de critères environnementaux, sociétaux et liés à la gouvernance – appelés facteurs ESG – revêt une importance déterminante dans le processus de décision. En pratiquant la finance durable, on essaie de générer un rendement non seulement financier, mais également social et écologique.

Toutes les stratégies ne sont pas aussi efficaces

Cependant, les facteurs ESG ne sont pas appliqués avec la même rigueur et les investisseurs n’ont pas la même influence sur les entreprises dans toutes les stratégies d’investissement. L’organisation faîtière internationale Sustainable Investment Alliance (GSIA)[1] distingue les approches suivantes :

  1. Le filtrage (ou « screening ») est une stratégie d’investissement dans laquelle on décide d’exclure ou au contraire de privilégier un titre financier sur la base de critères normatifs et orientés vers la durabilité. Avec le filtrage négatif, des entreprises sont d’emblée exclues du processus d’investissement en raison de leur impact néfaste sur la société ou l’environnement. L’investisseur peut par exemple écarter les usines d’armements, les fabricants de tabac ou des firmes dont les pratiques commerciales nuisent à l’environnement.
  2. À l’inverse, le filtrage positif, également nommé approche du meilleur de la classe (ou « best-in-class »), vise à investir davantage dans des entreprises qui se caractérisent par des processus et des pratiques commerciales particulièrement durables. Dans ce cas, les investisseurs utilisent un mélange de filtres basés sur des normes éthiques et orientés vers la durabilité. Un critère éthique peut être, par exemple, le choix d’entreprises qui ne recourent pas au travail des enfants. Parmi les critères de durabilité, on peut citer l’utilisation durable de l’eau, l’efficacité climatique, la sécurité de la production ou encore la satisfaction des clients et des collaborateurs.
  3. Contrairement au filtrage, les investissements thématiques se concentrent sur les questions intéressant le développement durable. Ils se dirigent par exemple vers des projets durables dans le domaine de l’énergie ou de l’agriculture, ou vers les technologies vertes et respectueuses de l’environnement.
  4. Dans l’approche de l’intégration, les décisions d’investissement se basent sur une analyse intégrée de l’aspect financier et de la durabilité. L’investisseur relie l’analyse de données concernant les finances et la durabilité, afin de prendre ses décisions de manière intégrée.
  5. Les stratégies de l’investissement d’impact (ou « impact investing ») et de l’engagement actionnarial (ou « corporate engagement ») sont utilisées différemment des approches ci-dessus pendant et après le processus d’investissement. L’investissement d’impact jouit depuis quelque temps d’une popularité croissante. Il cherche autant à atteindre des objectifs sociaux et écologiques qu’à générer des rendements financiers. Dans ce contexte, les structures d’affectation de titres financiers, comme les emprunts d’impact, peuvent dépendre explicitement de la réduction des émissions de gaz à effet de serre ou de la réalisation d’autres objectifs environnementaux. Apparemment, la mesurabilité du succès écologique et sociétal place les investisseurs devant d’importants défis.
  6. Dans la stratégie de l’engagement actionnarial, les investisseurs tentent d’influencer de manière ciblée les dirigeants d’une société, pour les amener aussi bien à préserver les intérêts des actionnaires qu’à adopter des pratiques commerciales durables.

En ce qui concerne la réalisation d’objectifs sociaux et écologiques, les différentes approches n’ont pas la même efficacité. Le filtrage est la méthode la moins efficace de toutes : en renonçant à investir, les investisseurs ne peuvent avoir qu’une influence minime sur les entreprises non durables. À l’inverse, des approches plus actives, comme l’investissement d’impact, les investissements thématiques et l’engagement actionnarial, peuvent générer un effet social et écologique beaucoup plus large.

Les critères d’exclusion sont les plus répandus

Le volume de la finance durable varie fortement en fonction de la stratégie utilisée. Si l’on considère les capitaux soumis à des critères d’exclusion négatifs, on a l’impression qu’une grande partie des actifs gérés de manière professionnelle sont aujourd’hui déjà investis dans des placements durables. Cela tient notamment au fait que les grandes caisses de pension et les investisseurs publics appliquent parfois des filtres d’exclusion pour des raisons éthiques.

D’après les estimations du GSIA, les actifs soumis à un filtrage négatif représentaient, rien qu’en Europe, un montant d’environ 9 billions d’USD en 2014. Les proportions sont nettement inférieures pour des approches telles que l’investissement thématique et l’investissement d’impact : le GSIA chiffre à seulement 275 milliards d’USD les capitaux investis dans le monde selon ces deux stratégies.

Les capitaux investis au niveau mondial conformément à toutes les stratégies de finance durable prises en compte par le GSIA atteignaient environ 40 billions d’USD en 2014 (voir tableau 1). Si l’on compare cette somme aux estimations concernant le volume total des actifs gérés professionnellement, il apparaît qu’environ 60 % de ces derniers relèvent aujourd’hui de la finance durable[2].

Tableau 1. Évolution des stratégies appliquées en matière de finance durable au niveau mondial, en milliard d’USD

2012 2014 Croissance
Filtrage normatif 3,038 5,534 82%
Filtrage négatif 8,280 14,390 74%
Filtrage « meilleur de la classe » 999 992 -1%
Intégration 5,935 12,854 117%
Investissements thématiques 70 166 136%
Investissement à impact 86 109 26%
Engagement actionnarial 4,589 7,045 54%

Source : GSIA / La Vie économique

 

Les investissements dans des entreprises durables sont souvent plus performants

Il existe deux types d’études scientifiques sur les performances de la finance durable. Une possibilité consiste à comparer la structure risque-rendement des fonds d’investissement traditionnels et durables. D’autres travaux mesurent les différences entre des entreprises dont les processus et les pratiques commerciales sont plus ou moins durables.

En règle générale, les études qui comparent les fonds traditionnels et durables ne font apparaître aucune différence significative entre ces deux stratégies d’investissement sur le plan de la rentabilité. Remarquons à ce propos qu’une comparaison de fonds d’investissement durables et non durables ne permet pas de dire si la durabilité accroît le succès économique. Cela provient essentiellement du fait que le succès d’un fonds dépend surtout de l’habilité et de la chance de son gérant.

Par contre, les études qui examinent directement les entreprises sous l’angle de leur durabilité sont nettement plus pertinentes en termes d’impact financier. Une méta-analyse parue récemment[3], qui a passé en revue les résultats de plus de 200 travaux de recherche, montre que la durabilité se répercute très positivement sur la performance économique. Selon environ 90 % des études considérées, les entreprises ayant de solides pratiques en la matière obtiennent de meilleurs résultats que les autres, y compris dans leurs activités opérationnelles principales. En outre, environ 80 % des études analysées attestent d’une corrélation positive entre les pratiques durables et la performance des investissements.

Il est intéressant de constater qu’un nombre croissant d’études, principalement ces dernières années, ont révélé un lien positif entre la durabilité et la performance financière. Cela tient certainement aussi au fait que la durabilité est aujourd’hui plus facile à mesurer qu’il y a dix ans. Toutefois, la majorité de ces travaux ne peuvent pas prouver l’existence d’un lien de causalité entre cette dernière et le succès financier. Le raisonnement a contrario, qui invoque le fait qu’une corrélation existe pour affirmer qu’un tel rapport existe, n’est pas valable.

Une proportion élevée de clients privés en Suisse

Une étude[4] du Forum européen de l’investissement responsable (Eurosif) – organisation faîtière européenne des placements durables – montre qu’en Suisse aussi, la majeure partie des actifs gérés de manière durable font l’objet de stratégies d’exclusion, autrement dit de filtrage (voir tableau 2).

Tableau 2. Évolution des stratégies appliquées en matière de finance durable en Suisse, en millions de francs

2011 2013 Croissance
Filtrage « meilleur de la classe » 28,072 31,216 11%
Investissements thématiques 13,467 13,579 1%
Filtrage normatif 233 12,833 5408%
Intégration 9,128 24,441 168%
Engagement actionnarial 17,406 28,501 64%
Exclusions de produits 25,068 35,066 40%

Source : Eurosif / La Vie économique

 

En 2013, environ 80 milliards de francs étaient investis selon une stratégie de filtrage négatif ou l’approche du meilleur de la classe. Comme dans d’autres pays, les pratiques d’engagement actionnarial et d’intégration arrivent en deuxième et troisième positions par ordre d’importance.

La Suisse se caractérise par une proportion relativement élevée de petits investisseurs sur le marché de l’investissement durable. Ainsi, 59 % des placements durables y sont effectués par des investisseurs privés. Les institutionnels ne détiennent que les 41 % restants. Cela contraste fortement avec d’autres pays européens, comme la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas, où les investisseurs institutionnels représentent parfois plus de 90 % de ce marché. Le grand nombre de personnes fortunées explique peut-être cette proportion élevée d’investisseurs privés dans la finance durable en Suisse.

La Suisse, une place financière durable

De manière générale, la finance durable se caractérise par une dynamique de croissance très positive : entre 2011 et 2013, ce type d’investissement a augmenté d’environ 60 %. Pendant la même période, les investissements traditionnels n’ont progressé, eux, que d’environ 20 %[5].

À l’étranger, les services financiers suisses sont réputés d’excellente qualité. Notre pays est perçu comme respectueux de l’environnement et du développement durable. Il fait même parti des rares États à avoir ancré la durabilité dans leur Constitution. L’article 73 de la Constitution fédérale exige en effet que la Confédération et les cantons œuvrent à l’établissement d’un équilibre durable entre la nature, en particulier sa capacité de renouvellement, et son utilisation par l’être humain.

Il est donc évident que la finance durable représente une stratégie prometteuse pour le renouvellement du secteur financier suisse. En relation avec une stratégie transparente d’argent propre, la finance durable « swiss made » pourrait certainement devenir un bien d’exportation très coté.

  1. Global Sustainable Investment Alliance, Global sustainable investment review, 2014. []
  2. Dans son rapport Global Asset Management 2014, l’entreprise Boston Consulting Group estime à environ 65,8 billions d’USD le total des actifs gérés de manière professionnelle. La société de conseils PWC parvient à un résultat analogue dans son étude Asset Management 2020 : A Brave New World qui chiffre ces placements à 64 billions d’USD en 2012. []
  3. Clark G. L., Feiner A. et Viehs M., From the Stockholder to the Stakeholder : How Sustainability Can Drive Financial Outperformance, 2014. []
  4. Eurosif, European SRI study 2014. []
  5. Voir Boston Consulting Group, Global Asset Management, 2014, et Eurosif, European SRI study 2014. []

Professeur d’économie financière à l’université de Genève et au Swiss Finance Institute

Professeur d’économie financière à l’université de Genève et au Swiss Finance Institute