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À en croire les médias, 2016 entrera dans les annales comme l’année de l’antimondialisation renaissante. Le Brexit, l’élection de Donald Trump à la tête des États-Unis ou la montée en force des partis nationalistes-conservateurs en Europe seraient autant de signes prémonitoires de la « démondialisation ».

Dans cette appréciation, le fait que la dernière vague de critique antimondialiste n’apporte rien de nouveau n’est pas très gênant. On a manifestement oublié les grandes manifestations qui ont accompagné la conférence de l’OMC à Seattle au début du millénaire, les rencontres du G8 à Gênes et à Évian, tout comme celles qui, tous les ans, étaient organisées en marge du Forum économique mondial de Davos. Ce qui est plus ennuyeux, c’est l’affirmation récurrente selon laquelle la critique actuelle de la mondialisation est une suite logique et donc une réaction justifiée des « perdants » de l’économie mondiale.

Ce sont probablement le sport, les élections ou les classements en tous genres qui nous conditionnent à penser que s’il y a des gagnants, il y a forcément des perdants. Il est par conséquent presque inconcevable que, si le développement économique reposant sur la concurrence crée des gagnants, il ne crée pas aussi des perdants. Transposée à la mondialisation, cette approche nous porte ainsi à penser qu’une évolution modérée du salaire dans les pays industrialisés est le corollaire du succès des pays émergents.

Comparaison n’est pas raison

Certes, l’emploi est en recul dans l’industrie américaine depuis l’an 2000 et les salaires n’ont pas beaucoup augmenté dans le secteur secondaire. Parallèlement, la production industrielle et la rémunération des salariés en Chine ont littéralement explosé. Bon nombre d’analyses en concluent que les progrès remarquables de l’Empire du Milieu sont directement corrélés à la faible dynamique de l’emploi et des salaires aux États-Unis. Ce type d’études soulève deux réserves de taille.

Il faut, d’une part, faire la distinction entre croissance et niveau. Entre 1988 et 2008, le revenu par habitant a augmenté, en Chine, de plus de 340 %. Durant la même période, aux États-Unis, la croissance n’a été « que » de 40 % ; les habitants de ce pays y auraient donc perdu. Cependant, ces chiffres ne disent rien du fait qu’en 2008, le salaire annuel par habitant était de 53 000 USD aux États-Unis, soit près de sept fois plus qu’en Chine. La croissance absolue du revenu a donc été beaucoup plus importante aux États-Unis. Désigner un perdant et un gagnant en pareilles circonstances est loin d’être évident.

D’autre part, il est difficile, d’un point de vue méthodologique, d’évaluer les relations causales lors de comparaisons directes de ce type, faute d’objet de comparaison. Comment dire si le citoyen lambda serait aujourd’hui en meilleure posture en travaillant encore dans son ancienne industrie sidérurgique étasunienne ou dans une industrie textile, aujourd’hui délocalisée, plutôt que dans des branches à la pointe du tertiaire ?

Accès au marché pour tous

Certes, la mondialisation présente des inconvénients sur le plan économique. Il est également vrai que la grande majorité des économistes s’accordent à dire que le libre-échange est globalement bénéfique pour une économie, même si, à court ou moyen terme, certains peuvent en pâtir (théorème de Stolper-Samuelson). Cela étant, on ne peut pas simplement répercuter le schéma gagnants/perdants de notre quotidien, en particulier sur des secteurs qui ont (trop) longtemps été protégés de la concurrence internationale. Il est bien trop simpliste d’imputer les problèmes que traversent les pays industrialisés à la seule mondialisation.

Dans bon nombre de pays de l’OCDE, ce qui aiderait le plus les populations défavorisées serait une meilleure formation (de base et continue), un marché du travail flexible, une infrastructure plus performante ou un système de santé de qualité. Tout pays riche peut donner suite lui-même à ces attentes justifiées, avec ou sans mondialisation. Faire des échanges commerciaux internationaux un bouc émissaire n’aide pas les populations défavorisées.

Chef de la Direction de la politique économique et directeur suppléant, Secrétariat d’État à l’économie (Seco), Berne

Chef de la Direction de la politique économique et directeur suppléant, Secrétariat d’État à l’économie (Seco), Berne