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Les relations économiques entre la Suisse et l’Amérique latine : des hauts et des bas

Depuis 2004, l’Amérique latine a connu une croissance économique hors norme. La Suisse en a retiré un solide excédent commercial. Ce « boom » a pris fin dix ans plus tard. La reprise des négociations de libre-échange avec le traité du Mercosur offre l’occasion d’approfondir ces relations.

L’Amérique latine est un important fournisseur de matières premières. Mines de fer au Brésil. (Photo: Alamy)

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Les relations économiques entre la Suisse et l’Amérique latine se sont intensifiées entre 2004 et 2015. C’est surtout le commerce extérieur qui en a bénéficié bien qu’au départ, son niveau était de faible importance. En 2004, la part de l’Amérique latine dans les importations suisses s’élevait à 0,8 % et les exportations à 2,4 %. Ces chiffres ont augmenté jusqu’en 2015 pour passer à 1,6 et 3,1 %. On constate une stagnation des investissements directs, en raison de leur volatilité élevée. Pour développer les relations économiques, il faudrait tirer profit de manière systématique des ouvertures qu’offrent les accords de libre-échange en vigueur et étendre leur réseau. En effet, malgré la faible croissance actuelle, il est possible de renforcer les relations économiques avec la région.

Ces dernières années, la croissance a été plus dynamique dans de nombreux pays émergents et en développement, surtout en Asie, que dans les pays industrialisés traditionnels. Il en va de même de l’Amérique latine[1] qui a connu un « boom » économique entre 2004 et 2015. Celui-ci revient d’abord au Brésil qui réalise près de 40 % du produit intérieur brut régional. Ce pays est suivi du Mexique, qui représente un quart de la performance économique et de l’Argentine (10 %).

La forte demande de produits agricoles et miniers provenant de pays émergents, comme la Chine, a accentué le dynamisme latino-américain. La viande de volaille et de bœuf, le café, le soja, les agrumes et le sucre sont, par exemple, des biens d’exportation de premier plan pour la région. L’Amérique latine est aussi un fournisseur important de matières premières minérales, comme la bauxite, le minerai de fer, le cuivre, le lithium ou l’étain. À cela s’ajoute l’envolée du prix des matières premières à l’échelle mondiale, qui a commencé en 2004 et qui a favorisé la croissance économique. L’augmentation de la demande intérieure a, enfin, joué un grand rôle. Certains de ces facteurs ont nettement décliné à partir de 2011. L’économie a stagné et est même en recul depuis 2014.

L’évolution des relations économiques entre la Suisse et l’Amérique latine dans la période 2004-2015 est présentée ci-après. Elle se décompose en trois phases : avant la crise financière et économique mondiale (2004-2008), la crise de 2009 et les années d’après-crise (2010-2015).

Comme les relations économiques internationales se partagent entre commerce et investissements, l’article se concentre sur les deux aspects des affaires économiques extérieures réelles : les échanges de marchandises et les investissements directs. Il se fonde sur les statistiques de l’Administration fédérale des douanes (AFD) et de la Banque nationale suisse (BNS).

Forte croissance des importations

En 2015, la Suisse a importé pour 166 milliards de francs de marchandises, dont seuls 2,7 milliards provenaient d’Amérique latine (1,6 %). Ce dernier chiffre a été multiplié par 2,5 entre 2004 et 2015, ce qui dénote une exceptionnelle dynamique (voir illustration 1). À titre de comparaison, les importations suisses ont augmenté de 21 % au total.

Ces importations provenaient principalement du Mexique (40 %), du Brésil (29 %) et de Colombie (6 %).

Ill. 1. Le commerce extérieur entre la Suisse et l’Amérique latine (2004-2015)

Source : AFD (2017), calculs Hauser / La Vie économique

Durant les années qui ont précédé la crise financière et économique mondiale, les importations provenant du Brésil ont presque doublé : elles ont donc été nettement plus dynamiques que celles du groupe des pays hispanophones. Avec la crise, les importations du Brésil ont chuté considérablement, alors que celles des autres pays – qui étaient aussi en crise – ont continué à progresser. Par la suite, les importations des pays hispanophones ont évolué avec nettement plus de dynamisme que celles du Brésil. On constate, toutefois, qu’elles ont commencé à stagner depuis 2013.

Les exportations suisses vers l’Amérique latine ont connu également une croissance hors norme en comparaison mondiale, puisqu’elles ont progressé de 76 % entre 2004 et 2015. L’ensemble des exportations suisses a augmenté de 39 % pendant la même période. En 2015, les exportations mondiales s’élevaient à 203 milliards et quelque 6,2 milliards concernaient l’Amérique latine (3,1 %). Un tiers d’entre elles ont été réalisées vers le Brésil, 23 % vers le Mexique et 13 % vers l’Argentine.

Une analyse intrarégionale montre qu’entre 2007 et 2012, les exportations vers le Brésil ont été plus soutenues que celles vers le groupe des pays hispanophones de la région. Ce phénomène est dû au fait que l’économie brésilienne a connu une croissance particulièrement dynamique dans la seconde moitié de la dernière décennie ; en comparaison avec l’économie des autres pays latino-américains, elle n’a guère subi l’influence de la crise financière et économique mondiale.

Les investissements directs reculent depuis 2012

Outre le commerce extérieur, les investissements directs sont un élément central dans les relations économiques internationales. Si les entreprises exportent des capitaux à l’étranger, c’est d’abord parce qu’elles reprennent partiellement ou entièrement une entreprise étrangère existante. C’est aussi parce qu’elles créent à l’étranger leurs propres firmes dépendantes ou indépendantes juridiquement, sous la forme de succursales ou de filiales. À la fin de 2015, sur les 1100 milliards de francs que pesaient les investissements directs suisses, un peu plus de 30 milliards circulaient en Amérique latine (2,6 %). Contrairement au commerce extérieur, les investissements y ont progressé à un niveau inférieur à la moyenne mondiale. Leur volatilité est étonnamment élevée (voir illustration 2) : jusqu’en 2012, les investissements directs ont plus que triplé, pour reculer depuis lors.

Ill. 2. Les investissements directs suisses en Amérique latine (de 2004 à 2015, fin d’année)

Source : BNS (2017), calculs Hauser / La Vie économique

À la fin de 2015, le Brésil abritait 31 % du capital suisse circulant dans la région, le Mexique un quart et l’Argentine un sixième. Après une évolution par moments extrêmement dynamique, les investissements étaient cinq fois et demie plus élevés au Brésil à la fin de 2010 qu’en 2004. Si l’on tient compte de leur recul à partir de l’année suivante, on constate qu’ils ont doublé en 2015 par rapport à l’année de référence. L’augmentation était de 56 % dans les autres pays latino-américains sur toute la période.

Environ 2 millions de personnes travaillaient pour le compte d’entreprises suisses à l’étranger à la fin de 2015. Quelque 180 000 étaient actives en Amérique latine, ce qui correspond à un bon 9 %. Après une hausse continuelle entre 2004 et 2013, le nombre des emplois a baissé fortement une année plus tard. À la fin de 2015, on constatait encore un avantage de 40 % par rapport à l’année de référence. La hausse se situait à 49 % au niveau mondial.

Le Brésil représentait 38 % des emplois, ce qui lui conférait une longueur d’avance en Amérique latine. À la fin de 2015, une proportion de 19 % des salariés travaillant pour des entreprises suisses dans la région se trouvaient au Mexique et 7 % en Argentine. Entre 2004 et 2008, l’évolution du nombre d’emplois au Brésil et dans le groupe des pays hispanophones a eu lieu essentiellement en parallèle. De 2009 à 2012, les effectifs dans le premier cas se sont envolés par rapport au second. En 2014, ils se sont par contre nettement amoindris au Brésil. À la fin de 2015, ils étaient seulement supérieurs de 16 % à l’année de référence. L’augmentation était de 60 % dans les autres pays.

Une évolution dynamique jusqu’en 2014

On peut dire en résumé que les relations économiques entre la Suisse et l’Amérique latine se sont intensifiées entre 2004 et 2015, que ce soit pour le commerce extérieur ou les investissements directs. L’évolution n’a pourtant pas toujours été positive. Il y a eu bien souvent des années pendant lesquelles les relations économiques se sont approfondies, en alternance avec des périodes de stagnation et de recul. La crise financière et économique mondiale n’a causé qu’une brève chute du commerce et n’a eu que très peu de répercussions sur les investissements directs suisses. Cependant, à partir de 2014, le fléchissement de la dynamique économique en Amérique latine s’est traduit par une stagnation des relations économiques.

Entre 2004 et 2015, un sixième de l’excédent dégagé par la balance commerciale suisse provenait d’Amérique latine. Pendant la période considérée, les exportations suisses de marchandises dans cette région ont dépassé de 40 milliards de francs les importations. L’asymétrie structurelle des relations économiques en est la première cause. Alors que la Suisse possède une économie hautement développée, l’industrialisation est nettement moins marquée dans la plupart des pays d’Amérique latine.

On observe des différences au niveau des pays. Le Mexique possède actuellement une structure économique que l’on peut tout à fait comparer à celle des pays industrialisés traditionnels. Le Brésil, en revanche, a vu les matières premières prendre davantage de poids dans son économie, en raison du « boom » que celles-ci ont connu ces dernières années. Cela s’est fait au détriment de l’industrie manufacturière. De plus, la croissance florissante de l’Amérique latine a fait apparaître de nouveaux besoins. De nouveaux marchés se sont créés. Ils offrent aux entreprises suisses la possibilité de placer des solutions et des produits innovateurs et de haute qualité. Il existe là un potentiel permettant aux relations économiques de s’étendre.

Les accords de libre-échange : un sésame

Actuellement, la Suisse a des accords de libre-échange avec le Chili, la Colombie, le Mexique, le Pérou et quelques États d’Amérique centrale. En plus du traité commercial du Mercosur, qui comprend l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, il existe une déclaration de coopération avec l’AELE.

À l’avenir, pour intensifier les relations économiques, il faudra tirer parti des possibilités qu’offrent les traités en vigueur. On peut, en parallèle, continuer à développer le réseau régional d’accords de libre-échange et l’étendre. Les entretiens à ce sujet ont repris avec le Mercosur dans le cadre du Forum économique mondial de 2017. Si le faible niveau de croissance que l’Amérique latine connaît actuellement devait perdurer ou même s’aggraver, il faut s’attendre, malgré tous les efforts consentis, à ce que les relations économiques s’en ressentent.

  1. L’article se réfère à vingt États : Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Colombie, Costa Rica, Cuba, Équateur, Guatemala, Haïti, Honduras, Mexique, Nicaragua, Panama, Paraguay, Pérou, République dominicaine, Salvador, Uruguay et Venezuela. Dans le cadre de l’analyse, Haïti est rangé dans le groupe des pays hispanophones. []

Professeur d’économie d’entreprise générale et de management international, Institut suisse pour l’entrepreneuriat (Sife), Haute école technique et économique (HTW) de Coire

Bibliographie

  • Administration fédérale des douanes, Statistique du commerce extérieur, 2017.
  • Fonds monétaire international, World Economic Outlook Database, octobre 2016.
  • Banque nationale suisse, Investissements directs suisses en Amérique latine, (évaluation spéciale), 2017.

Professeur d’économie d’entreprise générale et de management international, Institut suisse pour l’entrepreneuriat (Sife), Haute école technique et économique (HTW) de Coire