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Cet article fait partie de la thématique «Comment réussir l’intégration sur le marché du travail ?»

Travailler plus longtemps ? Avec plaisir !

Environ 40 % des actifs âgés de 50 à 64 ans en Suisse souhaiteraient travailler au-delà de l’âge de la retraite. Cette tendance est plus marquée parmi les personnes hautement qualifiées.

Ron Wood (à gauche) et Mick Jagger sont encore sur scène à 70 ans passé avec les Rolling Stones. (Photo: Keystone)

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Selon un sondage mené par Deloitte Suisse, 40 % de la population active âgée de 50 à 64 ans souhaiteraient continuer à travailler au-delà de l’âge de la retraite. Si cette volonté est plus présente en Suisse alémanique qu’en Suisse romande, la disposition à travailler plus longtemps augmente également en fonction du niveau de formation et du degré de satisfaction au travail. Ce potentiel supplémentaire pourrait permettre d’atténuer considérablement la pénurie de main-d’œuvre attendue. Les entreprises et l’État joueront un rôle décisif face au souhait de rester actif plus longtemps.

La Suisse se dirige vers une crise démographique : une forte croissance de la proportion de retraités dans la population totale est attendue ces prochaines années. Alors que l’on compte aujourd’hui encore trois actifs pour un retraité, ce ratio devrait tomber à deux pour un dans 20 ans. Cette évolution entraînera des difficultés financières pour les caisses de pension et une grave pénurie de personnel sur le marché suisse du travail. La grande banque UBS estime qu’il manquera jusqu’à un demi-million de travailleurs sur le marché suisse en 2030[1].

Il serait possible de surmonter cette difficulté en faisant un meilleur usage du potentiel de main-d’œuvre des plus de 50 ans. Un sondage en ligne du cabinet d’audit et de conseil Deloitte Suisse a montré que 40 % de la population active âgée de 50 à 64 ans souhaitait continuer à travailler au-delà de l’âge officiel de la retraite (voir illustration)[2]. Extrapolé à l’ensemble de la population active, ce groupe représente près d’un demi-million de personnes. Une large majorité de sondés souhaitent toutefois pouvoir prolonger leur vie professionnelle en ne travaillant qu’à temps partiel.

L’imminence de la retraite ne semble pas diminuer la disposition des travailleurs à poursuivre leur activité : 40 % des 60–64 ans souhaitent demeurer actifs au-delà de l’âge de la retraite. Il n’existe pas non plus de différences significatives entre hommes et femmes.

Part d’actifs souhaitant poursuivre leur activité professionnelle au-delà de l’âge de la retraite (2019)

Remarque : Deloitte a interrogé 1000 personnes résidant en Suisse et âgées de 50 à 64 ans. Le sondage mené en juin 2019 est représentatif en fonction de l’âge, du sexe et de la région linguistique.

Source : Deloitte Suisse (2019a) / La Vie économique

Des différences selon les régions

Les préférences varient toutefois selon les régions linguistiques. Alors que 44 % des 50–64 ans souhaitent pouvoir travailler plus longtemps en Suisse alémanique, cette proportion descend à 34 % en Suisse romande. Un autre sondage de Deloitte[3] montre en outre que les seniors romands portent un regard plus critique sur l’augmentation de l’âge de la retraite que leurs compatriotes alémaniques.

Comment expliquer cet écart ? La réponse n’est pas simple dans la mesure où différents facteurs jouent un rôle. Premièrement, les indicateurs clés du marché du travail sont moins bons dans les régions francophones. L’arc lémanique et les cantons de Neuchâtel et du Jura ont un taux de chômage supérieur et un taux d’activité inférieur à la moyenne nationale. Or, la population inactive est moins susceptible de travailler après l’âge de la retraite ou d’accepter une augmentation de l’âge de la retraite.

Deuxièmement, les conceptions de l’État diffèrent. Alors que les Alémaniques accordent généralement plus d’importance à la sécurité du financement des retraites, les Romands ont tendance à attendre davantage de prestations de l’État et sont ainsi moins disposés à travailler plus longtemps ou à accepter de repousser l’âge de la retraite[4]. Troisièmement, l’état de santé pourrait également jouer un rôle. Selon une étude des universités de Lucerne et de Berne, les germanophones déclarent se sentir en meilleure santé que les Romands – bien que l’écart soit minime[5].

Des différences significatives apparaissent par ailleurs en fonction du niveau de formation. Alors que la moitié des 50–64 ans bénéficiant d’un niveau de formation élevé souhaite pouvoir travailler plus longtemps, cette part n’est que de 24 % parmi les représentants moins qualifiés de la même tranche d’âge. De façon générale, plus leur formation est poussée, plus les travailleurs sont disposés à poursuivre leur activité au-delà de l’âge de la retraite. Le niveau de satisfaction au travail produit le même effet : plus les 50–64 ans sont contents de leur emploi et motivés, plus ils sont enclins à prolonger leur activité. Ces corrélations ne sont toutefois guère surprenantes.

Des souhaits à la réalité

Il s’agit là de bonnes nouvelles pour les entreprises suisses, à deux égards : si 40 % des 50–64 ans restaient effectivement actifs dans leur emploi au-delà de l’âge de la retraite, les entreprises pourraient non seulement atténuer les conséquences de la pénurie de main-d’œuvre, mais également bénéficier des services d’employés plus qualifiés et plus satisfaits que la moyenne.

Le nombre effectif de personnes ayant atteint l’âge de la retraite actives sur le marché du travail fait toutefois naître le doute quant aux possibilités réelles de prolonger sa vie professionnelle. En 2018, seuls 23 % des 65–69 ans exerçaient une activité rémunérée. De plus, 30 % seulement des personnes interrogées souhaitant continuer à travailler ont estimé qu’elles le feraient véritablement.

Un tel écart entre les souhaits et la réalité anticipée n’a cependant rien d’étonnant. Tout d’abord, l’âge fixe de la retraite en Suisse a créé des représentations durables dans l’esprit de nombreux employés. Depuis des années, il est d’usage que les personnes qui atteignent l’âge de 64 ans (pour les femmes) et de 65 ans (pour les hommes) quittent la vie active pour partir à la retraite, même si elles sont prêtes à travailler plus longtemps. Deuxièmement, de nombreuses entreprises semblent avoir des réticences et ne proposent que peu de solutions pour retenir leurs employés seniors. Cela s’explique par l’habitude mentionnée d’un âge fixe de départ à la retraite, par les cotisations plus élevées pour la prévoyance professionnelle (LPP) ou encore par des préjugés sur la motivation et les performances des travailleurs plus âgés. Enfin, les incitations financières sont parfois insuffisantes : s’ils n’y voient pas d’avantage financier, peu d’actifs continueront à travailler au-delà de l’âge de la retraite, quand bien même ils l’auraient souhaité.

Dès lors, que faire ? Les leviers qui peuvent permettre à ceux qui le souhaitent de travailler plus longtemps existent aux niveaux politique et économique. D’une part, les entreprises devraient revoir leur politique en matière de personnel pour développer et adapter de manière conséquente leur offre pour les collaborateurs les plus âgés. D’autre part, l’État devrait améliorer les conditions-cadres applicables, par exemple en supprimant l’âge fixe de la retraite et en améliorant les incitations financières à la poursuite de l’activité. Travailler plus longtemps doit permettre d’obtenir une meilleure rente – et inversement. Enfin, les cotisations LPP fixées en fonction de l’âge devraient être ajustées. C’est la seule façon d’exploiter pleinement le potentiel supplémentaire de main-d’œuvre des seniors.

  1. UBS (2017). []
  2. Deloitte (2019a). []
  3. Voir Deloitte (2019b). []
  4. Henchoz et al. (2019). []
  5. Roser et al. (2019). []

Économiste, Deloitte Suisse, Zurich

Économiste en chef, Deloitte Suisse, Zurich

Bibliographie

Économiste, Deloitte Suisse, Zurich

Économiste en chef, Deloitte Suisse, Zurich