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Cet article fait partie de la thématique «Comment estimer l’écart de production ?»

Un écart de production record ?

Indicateur clé de la conjoncture, l’écart de production mesure la différence entre la création de valeur et la production potentielle. Il atteint actuellement des niveaux extrêmes en raison de la crise de la Covid-19.

Le marché hebdomadaire de Lucerne, sur les rives de la Reuss, début mai. (Photo: Keystone)

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La crise de la Covid-19 devrait entraîner en 2020 l’un des reculs les plus importants du produit intérieur brut depuis des décennies. L’économie suisse se retrouve dans une phase de sous-exploitation des capacités en raison de la baisse de la demande et des restrictions imposées de l’offre. Sur le plan de la politique économique, la question de l’ampleur des mesures à prendre se pose. Pour proposer des politiques fiscales et monétaires adaptées, il est essentiel d’évaluer l’écart de production – soit le taux d’utilisation des capacités de l’ensemble de l’économie. Le Secrétariat d’État à l’économie publie depuis décembre 2019 une mesure de cet écart calculée selon plusieurs méthodes établies. Ces chiffres doivent toutefois être interprétés avec une certaine retenue dans le contexte actuel, compte tenu de l’énorme différence entre l’offre potentielle et l’offre effective.

Imaginez-vous le marché du samedi d’une ville suisse. Cent marchands y vendent chaque semaine leurs produits et créent ainsi une valeur ajoutée totale moyenne de 100 000 francs. La valeur créée par ces producteurs varie chaque semaine en fonction de la météo, alors que leur potentiel – résultant des moyens de production dont ils disposent (travail, capital et technologie) – n’évolue que lentement au fil du temps.

L’« écart de production » mesure la différence entre la valeur ajoutée générée et le potentiel de production disponible. En cas d’écart positif, la demande dépasse l’offre, il y a moins de marchandises sur le marché et les prix montent. L’écart est en revanche négatif s’il pleut et que les clients se font rares, laissant les marchands avec un surplus de produits sur les bras.

Cet exemple illustre ce qui vaut pour l’ensemble de l’économie : si la performance économique réelle dépasse sensiblement le potentiel de production, l’économie se trouve dans une phase de boom, créant une pression inflationniste. Si, à l’inverse, la performance économique tombe nettement en dessous du potentiel, l’économie se retrouve en situation de ralentissement, voire de récession, et le risque de chômage et de déflation augmente.

Les politiques économiques visent, par des mesures de politique conjoncturelle, à éviter les surchauffes importantes tout comme les situations de large sous-utilisation des moyens de production. En cas de récession, la banque centrale peut par exemple abaisser les taux d’intérêt pour stimuler la demande alors que l’État peut augmenter les dépenses publiques. En cas de boom, en revanche, la banque centrale aura la possibilité d’augmenter les taux et l’État de faire des économies et de se désendetter pour limiter la surchauffe et l’inflation. Dans un cas comme dans l’autre, l’écart de production sert de repère aux politiques fiscales et monétaires, en permettant de situer l’économie dans le cycle conjoncturel.

Treize approches en une

Le Secrétariat d’État à l’économie (Seco) publie depuis décembre 2019 des données trimestrielles sur l’écart de production de l’économie suisse. Leur élaboration pose toutefois un important défi : alors que le produit intérieur brut (PIB), en tant que somme totale de la valeur ajoutée, est calculé régulièrement, il n’existe pas de telles données observables sur le potentiel de production – et donc sur l’écart de production. Ces données doivent donc être obtenues à partir d’estimations.

Comme l’écart de production ne peut être directement mesuré même a posteriori, il est difficile d’évaluer de manière définitive les résultats d’une méthode d’estimation par rapport à une autre. Il est également impossible d’identifier avec certitude la méthode la plus fiable. C’est pourquoi le Seco a basé son calcul sur 13 méthodes différentes. Outre plusieurs techniques de filtrage univariées et multivariées, il utilise également deux approches fondées sur la fonction de production. Toutes distinguent une composante de tendance et une composante cyclique de la production économique globale. La tendance est utilisée pour interpréter le potentiel de production de l’économie, la composante cyclique pour fournir une mesure de l’écart de production[1]. Les résultats sont ensuite regroupés et publiés sous forme de moyenne pondérée (voir illustration).

Depuis les années 1980, il y a eu trois phases d’écart de production nettement positif : l’économie était en surchauffe à la fin des années 1980, au tournant du millénaire et durant la période qui a précédé la crise financière internationale de 2008–2009. À l’inverse, au milieu des années 1980 et 1990, puis durant l’éclatement de la bulle Internet de 2003–2004 et la crise financière de 2008-2009, la Suisse a connu un écart de production négatif. De 2010 à 2019, cet écart est resté relativement proche de zéro jusqu’à la pandémie de Covid-19.

Écart de production de la Suisse (1980–2020)

Source : Seco / La Vie économique

La Covid-19, une crise historique

Du fait de la pandémie de Covid-19, l’économie suisse se retrouve désormais à la veille d’une quatrième phase de nette sous-utilisation des capacités. Les prévisions actuelles annoncent pour 2020 le plus fort recul du PIB depuis des décennies. Cet indicateur a déjà plongé de 2,6 % au premier trimestre 2020. L’écart de production s’est par conséquent aussi creusé pour atteindre -2,5 %, soit sa baisse la plus marquée depuis 2003. Il devrait reculer encore davantage au second trimestre 2020 au vu du plongeon de l’économie attendu durant cette période.

Dans le contexte actuel, l’écart de production doit cependant être interprété avec prudence. Pourquoi ? Revenons à notre exemple du marché du samedi et imaginons qu’une pandémie causée par un nouveau virus touche notre ville : des mesures sanitaires sont alors prises, prévoyant que seuls les marchands ne vendant ni viande ni produits laitiers ont le droit de proposer leurs denrées. Dans ce cas, le potentiel reste en principe inchangé selon les méthodes de calcul habituelles, car les marchands souhaitant vendre leurs produits restent au nombre de 100. Cependant, les restrictions imposées causent une diminution de l’offre effective.

Parallèlement, la demande connaît une forte baisse : le revenu de nombreux clients a diminué en raison de la mauvaise situation économique et une partie de la population préoccupée par sa santé renonce à ses courses hebdomadaires en ville. Ainsi, même les marchands autorisés à poursuivre leur activité vendent moins de produits que d’habitude et la valeur ajoutée réalisée sur le marché hebdomadaire est également moins grande.

Cet exemple montre que la sous-utilisation des capacités est énorme par rapport au potentiel inchangé des 100 marchands et que la pandémie a engendré un écart de production mesuré fortement négatif. À première vue, la nécessité d’agir sur le plan de la politique économique peut sembler immense dans une telle situation.

La prudence est toutefois de mise, car une stimulation massive de la demande (par exemple par une distribution de bons) pourrait notamment causer une forte hausse des prix en raison de l’offre limitée. Une politique réagissant mécaniquement à l’écart de production manquerait donc son but.

Le potentiel initialement peu affecté

Les méthodes d’évaluation de l’écart de production appliquées par le Seco dans le contexte de la pandémie de Covid-19 admettent également que, dans un premier temps, la crise affectera peu le potentiel de l’économie en dépit de la forte limitation de l’offre effective temporairement engendrée par les mesures sanitaires. Dans le contexte actuel, l’écart de production mesuré par le Seco reflète ainsi non seulement la baisse de la demande, mais également la contraction de l’offre.

Alors que cette mesure de l’écart de production reflète bien la perte de revenu causée par la crise de la Covid-19, ce signal doit aujourd’hui être interprété avec prudence au niveau de la politique économique. C’est pourquoi il est encore plus important que d’habitude de disposer d’une large image basée sur d’autres indicateurs (comme le niveau d’utilisation des capacités) et sur les interactions économiques afin d’analyser la conjoncture économique et de déterminer les réponses de politique économique appropriées.

Cette problématique devrait toutefois être limitée dans le temps. L’assouplissement puis la levée des mesures sanitaires vont permettre à la production de redémarrer. L’écart de production coïncidera par conséquent à nouveau davantage avec la sur- ou la sous-utilisation des capacités de production liée au niveau de la demande. Cet indicateur devrait alors fournir des signaux plus clairs concernant la politique économique et l’évolution des prix.

  1. Voir l’article de Ronald Indergand et Simon Jäggi (Seco) dans cette édition. []

Collaboratrice scientifique, secteur Conjoncture, Secrétariat d’État à l’économie (Seco), Berne

Collaboratrice scientifique, secteur Conjoncture, Secrétariat d’État à l’économie (Seco), Berne

Collaborateur scientifique, secteur Conjoncture, Secrétariat d’État à l’économie (Seco), Berne

Collaboratrice scientifique, secteur Conjoncture, Secrétariat d’État à l’économie (Seco), Berne

Collaboratrice scientifique, secteur Conjoncture, Secrétariat d’État à l’économie (Seco), Berne

Collaborateur scientifique, secteur Conjoncture, Secrétariat d’État à l’économie (Seco), Berne