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Les baromètres de l’économie mondiale du KOF à l’épreuve de la pratique

La demande de prévisions économiques fiables est forte, surtout dans le contexte actuel. Selon un nouvel indicateur du Centre de recherches conjoncturelles de l’EPFZ, le creux de la vague de la récession mondiale due à la Covid-19 a déjà été franchi.

Une file d’attente devant un magasin de bricolage à Brême, dans le nord de l’Allemagne. À partir de mars, les baromètres conjoncturels mondiaux ont signalé une récession d’ampleur internationale. (Photo: Keystone)

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Le Centre de recherches conjoncturelles de l’École polytechnique fédérale de Zurich publie depuis janvier 2020 deux indicateurs composites de la conjoncture mondiale, l’un coïncident, l’autre avancé. Ces deux baromètres mondiaux sont calculés la première semaine de chaque mois, ce qui garantit leur flexibilité. Ces derniers mois, ils ont très vite révélé l’effondrement économique lié à la propagation de la Covid-19. La disponibilité rapide des données sous-jacentes issues d’enquêtes conjoncturelles permet désormais aux baromètres de montrer que le creux de la vague lié à l’effondrement économique mondial a déjà été atteint en mai. La récession due à la Covid-19 a ainsi offert un test pratique inattendu à ces nouveaux baromètres.

Le nombre d’enquêtes conjoncturelles a nettement augmenté ces derniers temps dans le monde entier[1]. En outre, les interactions économiques internationales toujours plus fortes ont renforcé l’intérêt pour des informations en temps réel sur l’évolution globale de l’économie, en particulier depuis l’effondrement dû à la pandémie de Covid-19. C’est pourquoi le Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) a mis au point des « baromètres mondiaux » en collaboration avec la haute école brésilienne Fundação Getúlio Vargas.

Publiés pour la première fois en janvier 2020, ces deux indicateurs composites ont été conçus pour observer et prédire l’évolution de l’économie mondiale. Le premier est un indicateur « coïncident » qui renseigne sur la situation actuelle de l’économie mondiale : il n’émet pas de prévisions, mais tente de répliquer la situation économique du moment, alors que celle-ci n’est généralement connue officiellement que des mois plus tard, lors de la publication des statistiques du produit intérieur brut (PIB). L’autre indicateur anticipe d’environ six mois l’évolution économique et donne ainsi des indications sur l’avenir.

L’introduction de deux baromètres mondiaux s’explique par le fait que les indicateurs avancés sont généralement moins précis que les indicateurs coïncidents. Considérés conjointement, ils renseignent aussi bien sur la situation actuelle de l’économie mondiale que sur son évolution future, garantissant ainsi davantage de sécurité.

Cinquante pays, 1700 indicateurs

Les données de plus de 50 pays sont prises en compte pour estimer comment évolue la conjoncture mondiale avec ces deux baromètres mondiaux : il s’agit d’enquêtes auprès de consommateurs, d’entreprises et de spécialistes desquelles sont tirés quelque 1700 indicateurs qui sont supposés être corrélés avec la conjoncture mondiale[2]. Les données issues d’enquêtes ont l’avantage d’être disponibles rapidement, alors qu’il faut attendre entre un et six mois jusqu’à ce que les chiffres officiels du PIB d’un pays soient publiés par les services statistiques nationaux. Aussi les premières tendances économiques sont-elles décelables dans les données issues d’enquêtes, qui sont disponibles pratiquement immédiatement, parfois nettement avant les premières statistiques officielles.

Les enquêtes conjoncturelles ont une longue tradition en Europe. Presque tous les pays européens, y compris les plus petits, réalisent leurs propres enquêtes. C’est pourquoi plus de la moitié des données du KOF proviennent d’Europe. Ce volume ne correspond toutefois pas à la part de l’Europe dans l’économie mondiale, car celle-ci est nettement moindre. Pour éviter une surreprésentation du Vieux Continent dans les baromètres mondiaux, l’influence des variables européennes est adaptée en conséquence. À l’inverse, les données des deux autres espaces économiques mondiaux – soit « l’hémisphère occidental » (Amérique du Nord et du Sud, Caraïbes incluses) et le « reste du monde » (Asie, Afrique et Océanie) – sont plus fortement pondérées.

Deux sous-groupes sont déterminés par un procédé statistique à partir des quelque 1700 indicateurs compilés issus des enquêtes. Le premier comprend les variables qui présentent une corrélation étroite avec les fluctuations de la conjoncture mondiale et qui « l’anticipent » ainsi de quelques mois ; le second intègre les variables qui évoluent pratiquement en parallèle avec la conjoncture mondiale. Un autre procédé statistique[3] permet ensuite de recombiner ces deux groupes en deux nouvelles variables : les baromètres mondiaux coïncident et avancé[4].

La valeur de référence permettant de mesurer la qualité des deux indicateurs est une série temporelle calculée chaque mois par le KOF. Pour ce faire, il se fonde normalement sur le taux de croissance du PIB mondial réel que le Fonds monétaire international (FMI) évalue chaque trimestre. Mais comme le FMI a interrompu la publication de cette série temporelle fin 2018, les chercheurs du KOF l’estiment eux-mêmes sur la base des statistiques nationales officielles, puis convertissent ensuite la série prolongée en taux de croissance mensuels.

Une construction en temps réel simulé

Ces calculs sont mis à jour de mois en mois. Les variables pertinentes changent constamment et le résultat affiché par les baromètres est ainsi automatiquement adapté aux évolutions et corrélations mises en évidence.

Pour tester à quel point les deux baromètres mondiaux ont correctement reflété le cycle conjoncturel mondial par le passé, des simulations en temps réel sont réalisées pour chacun d’entre eux. Celles-ci consistent à calculer, pour tous les mois affichés par les baromètres, les résultats qui auraient été publiés antérieurement en utilisant exactement les mêmes méthodes de choix et d’agrégation des variables. En d’autres termes, la meilleure congruence (« best fit ») est simulée pour chaque mois écoulé avec les informations alors disponibles.

Ce faisant, il s’avère que le baromètre avancé anticipe comme souhaité aussi bien la série de référence que le baromètre coïncident (voir illustration 1). Ce dernier réplique pratiquement en simultané l’évolution de la conjoncture mondiale, comme le montre la coïncidence des principaux points de bascule. Par ailleurs, le baromètre avancé est manifestement plus volatile que le baromètre coïncident. C’est là le « prix » de la prévision : la corrélation avec la conjoncture mondiale est un peu moins forte, d’où une prédiction légèrement plus incertaine.

Ill. 1. Évolution des baromètres mondiaux en temps réel simulé (2002–2018)

Source : FMI, KOF / La Vie économique

La récession due au coronavirus, une épreuve de vérité

En février dernier, des médias rapportaient que la Covid-19 était hors de contrôle en Chine et se répandait à l’extérieur du pays. Des mesures ont alors été prises dans le monde entier pour contenir la propagation du virus. Les entreprises et les consommateurs ont en outre changé de comportement. Les baromètres mondiaux auraient donc déjà pu signaler à l’avance que tout cela aboutirait à limiter de nombreuses activités économiques. Mais l’ont-ils fait ?

Les baromètres mondiaux ont en effet rapidement signalé, en mars 2020 déjà, une récession mondiale (voir illustration 2). Le cours de l’économie a chuté encore plus brutalement que lors de la grande récession de 2008–2009 qui avait suivi la crise économique et financière mondiale. Selon les baromètres, l’économie mondiale a probablement franchi le creux de la vague en mai de cette année. Les deux baromètres se situent cependant toujours environ 30 points en dessous de la moyenne des dix dernières années et soulignent ainsi le caractère dramatique de la situation actuelle.

Ill. 2. Évolution des baromètres mondiaux en période de récession (janvier 2007 – juillet 2020)

Source : KOF / La Vie économique

En répliquant et en prédisant avec précision l’état de l’économie mondiale, les baromètres mondiaux mis au point par le KOF ont résisté à l’épreuve de la pratique. Le baromètre coïncident a par exemple décrit la situation actuelle avant même que la statistique officielle du PIB ne soit publiée. La longueur d’avance temporelle est encore plus grande avec le baromètre avancé, qui affiche toutefois une précision moindre. Les deux baromètres ont signalé dès début mars 2020 l’effondrement abrupt de la conjoncture mondiale dû à la pandémie et indiquaient début juin que le creux de la vague avait probablement déjà été franchi. Il apparaît donc globalement que les nouveaux baromètres mondiaux développés par le KOF constituent des indicateurs informatifs et rapides de la conjoncture mondiale.

  1. Vous trouverez une version complète de cet article dans les « KOF Analysen », vol. 2020 : n° 2 – voir Abberger, Graff, Müller et Sturm (2020b). Des analyses approfondies des propriétés des baromètres mondiaux figurent dans Abberger et al. (2020a). []
  2. Vous trouverez les variables actualisées sur www.kof.ethz.ch[]
  3. Pour simplifier l’interprétation, ces deux variables sont graduées afin que leur valeur médiane des dix dernières années soit chaque fois 100 et que l’écart-type soit chaque fois 10. []
  4. Les procédés statistiques mentionnés sont des corrélations croisées et une forme spéciale d’analyse factorielle (moindres carrés partiels). Davantage de détails dans Abberger, Graff, Müller et Sturm (2020b). []

Professeur d’économie politique, responsable de la division de recherche Conjoncture, Centre de recherches conjoncturelles (KOF), École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)

Collaborateur, Services centraux, Centre de recherches conjoncturelles (KOF), École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)

Directeur du Centre de recherches conjoncturelles (KOF) et professeur de macroéconomie appliquée, École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)

Responsable des enquêtes conjoncturelles, Centre de recherches conjoncturelles (KOF), École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)

Bibliographie

Professeur d’économie politique, responsable de la division de recherche Conjoncture, Centre de recherches conjoncturelles (KOF), École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)

Collaborateur, Services centraux, Centre de recherches conjoncturelles (KOF), École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)

Directeur du Centre de recherches conjoncturelles (KOF) et professeur de macroéconomie appliquée, École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)

Responsable des enquêtes conjoncturelles, Centre de recherches conjoncturelles (KOF), École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)