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Plateforme de politique économique

La main invisible

Dans une économie de marché constituée de millions d’acteurs, les échanges sont d’une grande complexité. Aucune « main organisatrice » ne devrait pour autant essayer de les coordonner.

« Le signal-prix garantit une coordination plus efficace qu’une réglementation étatique. » (Photo: Jonah Baumann)

Si vous aviez pour mission de créer de toutes pièces un système économique permettant un niveau de vie aussi élevé que possible, ce n’est probablement pas l’économie de marché qui vous viendrait à l’idée : il s’agit là d’un système dans lequel les entreprises et les particuliers suivent avant tout leur propre intérêt et où les échanges s’effectuent sur des marchés anonymes ; un système dans lequel les dizaines de millions de décisions ayant un impact économique sont prises quotidiennement et coordonnées sans que personne ne soit chargé de cette organisation.

L’économiste écossais Adam Smith est considéré comme le père des sciences économiques, notamment parce qu’il est le premier à avoir pu expliquer de manière convaincante pourquoi ce système a priori chaotique est le mieux adapté pour ordonner efficacement une économie incroyablement complexe basée sur la division du travail. Sa principale contribution se résume dans la célèbre image de « la main invisible ».

Un signal-prix décentralisé

Pourquoi la coordination du système par une autorité de planification cherchant à se substituer à la main invisible ne fonctionnerait-elle pas ? C’est très simple : la tâche est tellement complexe que cette autorité ne pourrait qu’échouer. Essayez d’imaginer combien de décisions coordonnées entre l’offre et la demande cette autorité devrait gérer chaque jour, ne serait-ce que pour les activités économiques d’une petite ville. Rien d’étonnant à ce que toutes les tentatives de planification de l’économie aient été synonymes d’inefficacité et de chaos économique. Un système décentralisé, dans lequel les décisions des individus sont guidées par la main invisible – pour reprendre l’image d’Adam Smith –, est bien plus efficace, les prix se formant spontanément et librement par la rencontre entre des milliers d’offreurs et de demandeurs sur des milliers de marchés interconnectés.

Lorsqu’ils s’établissent ainsi, les prix sont un indicateur de la rareté des biens et guident efficacement les décisions – on parle alors de signal-prix. En effet, si le prix d’un bien augmente, c’est un signal pour les acheteurs qui, à budget égal, peuvent acheter moins de ce bien. Du côté de l’offre, une augmentation du prix indique aux producteurs qu’à coût égal, il vaut la peine d’offrir davantage de ce bien sur le marché.

Ces deux réponses permettent une répartition efficace des ressources fondée sur la rareté des biens. Or, ce résultat n’est pas le fruit de la volonté consciente d’acteurs du marché soucieux de contribuer à l’efficacité du système, mais bien d’un calcul « égoïste » de leur part. Ce fondement – aussi surprenant que contre-intuitif –, Adam Smith l’a résumé dans ce qui est probablement sa citation la plus connue : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. » En ne recherchant que son intérêt propre, l’individu œuvre davantage pour la société que s’il en avait vraiment l’intention.

La répartition des ressources

Dans une économie de marché, les prix permettent également la « répartition des ressources », c’est-à-dire déterminent ce pour quoi les moyens par définition limités sont utilisés. Ce n’est pas là le prix absolu d’un bien qui est déterminant, mais son prix par rapport aux prix d’autres biens. C’est pourquoi il est souvent question de « prix relatifs ».

La fonction centrale des prix comprend quatre volets distincts. Premièrement, ils fournissent des informations sur la rareté : un prix relativement bas donne le signal que ce bien est plutôt abondant. Deuxièmement, grâce à cette indication, les prix permettent une répartition efficace des ressources : les moyens sont engagés là où règne la plus grande rareté. Troisièmement, les prix ont une fonction de coordination : ils sont les garants de l’efficacité des échanges en coordonnant les décisions individuelles des offreurs et des demandeurs. Quatrièmement, les signaux de rareté donnés par les prix indiquent dans quels domaines l’innovation est intéressante : ils contribuent ainsi au progrès technique, lui-même facteur de croissance économique.

Le choc pétrolier des années 1970 illustre de manière exemplaire les différentes fonctions des prix au niveau mondial. L’augmentation des prix du pétrole donne un signal : elle informe les acteurs du marché que le pétrole se fait plus rare sur les marchés mondiaux. Ce signal incite les consommateurs (qu’il s’agisse de particuliers ou d’entreprises utilisant le pétrole comme matière première) à réduire leur consommation puisqu’ils peuvent s’acheter moins de ce bien avec le même budget. Parallèlement, l’augmentation du prix incite les producteurs à produire davantage. L’exploitation de certains gisements de pétrole jusque-là trop onéreuse, par exemple en mer du Nord, devient rentable. La nouvelle donne en matière de rareté induit alors une nouvelle répartition des ressources, l’ancienne n’étant plus efficace dans ces circonstances. Les particuliers achètent des voitures plus petites et moins gourmandes, tandis que les entreprises cherchent à consommer moins de pétrole pour produire leurs biens. En raison de la hausse des prix, les réactions individuelles et indépendantes des producteurs de pétrole, des fournisseurs d’énergie de substitution et des consommateurs sont coordonnées efficacement par le jeu de cette fameuse « main invisible ». Enfin, l’augmentation du prix du pétrole provoque un double élan d’innovation. Les énergies de substitution deviennent plus intéressantes, ce qui renforce la recherche dans ce domaine, et la quête de méthodes de production moins gourmandes en énergie est également stimulée.

Et le rôle de l’État ?

L’analyse économique montre que l’État ne doit pas intervenir pour coordonner l’utilisation de ressources par définition limitées. Elle va même plus loin : sur un marché qui fonctionne, toute intervention de l’État dans la formation des prix conduit à un gaspillage des ressources. Le signal-prix garantit une coordination plus efficace qu’une réglementation étatique. Il serait toutefois précipité de dire que l’État ne joue aucun rôle dans une répartition efficace des ressources. C’est en effet doublement faux.

Premièrement, un système fondé sur des marchés décentralisés ne fonctionne que lorsque les droits de propriété des biens négociés sont clairement définis et garantis : il faut donc un organe central ayant le monopole de puissance publique et, dès lors, un État qui fonctionne. Deuxièmement, il existe ce qu’on appelle des « défaillances du marché », c’est-à-dire des situations dans lesquelles le prix des biens ne reflète pas leur rareté réelle. Dans ces cas bien définis – et uniquement dans ces cas –, l’intervention ciblée de l’État peut renforcer l’efficacité du système.

Un prochain article de cette série abordera la problématique environnementale qui découle de ce qui est probablement la principale défaillance du marché. Dans la très grande majorité des cas, toutefois, la main invisible des signaux-prix – indicateurs de la rareté relative des biens – garantit une utilisation des ressources limitées bien plus parcimonieuse que ne pourrait le faire un organe étatique.

Professeur au Département des sciences économiques, université de Berne

Série : « L’économie en bref »

Dans notre cycle de six articles « L’économie en bref », Aymo Brunetti éclaire les notions essentielles des sciences économiques de manière compréhensible pour tous. Professeur d’économie à l’université de Berne, il se base notamment sur son manuel « Sciences économiques – Secondaire II et formation continue ». Les articles « De quoi s’occupent les sciences économiques ? » et « Croissance et conjoncture » sont déjà parus. À suivre : Les banques et les crises financières, Politique monétaire extraordinaire et L’écologie et l’économie.

Professeur au Département des sciences économiques, université de Berne