La Vie économique

Plateforme de politique économique

Cet article fait partie de la thématique «L’entrepreneuriat dans le sang»

L’entrepreneuriat a le vent en poupe

Les activités de création d’entreprises ont atteint en 2019 un niveau record en Suisse. Les conditions-cadres s’avèrent favorables en comparaison internationale et le regard de la société sur les entrepreneurs a changé.

Toujours plus de personnes font le choix de l’indépendance sans craindre l’échec entrepreneurial. Un cuisiner au Street Food Festival de Zurich. (Photo: Keystone)

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Le Moniteur mondial de l’entrepreneuriat prend chaque année le pouls de la place économique de 54 pays, dont la Suisse. Les derniers résultats montrent que l’activité entrepreneuriale a atteint son plus haut niveau en Suisse depuis le début des mesures. Elle est cependant plus prononcée aux Pays-Bas et nettement plus forte aux États-Unis. La Suisse figure toutefois au sommet du classement en ce qui concerne les conditions-cadres. Un chômage stable, la bonne situation économique et une connotation sociale plus favorable de l’entrepreneuriat y contribuent : les entrepreneurs jouissent en effet aujourd’hui d’une bonne réputation, même si beaucoup continuent de penser que créer une société n’est pas un choix de carrière judicieux. Fortes de leur clientèle internationale, les entreprises suisses figurent également en bonne posture. Un besoin de rattrapage est néanmoins visible en matière de numérisation.

L’influence d’entreprises jeunes et souples ainsi que leur compréhension de l’esprit d’entreprise suscitent un intérêt croissant. Un large éventail de projets locaux et nationaux a ainsi été lancé dans toute la Suisse pour promouvoir l’activité entrepreneuriale, à l’instar de l’Entrepreneurship Training de l’agence fédérale pour l’encouragement de l’innovation Innosuisse, ou des Impact Hubs dans différentes villes du pays.

Les conditions-cadres sont aujourd’hui déjà très favorables aux entreprises, comme le confirme le Moniteur mondial de l’entrepreneuriat (GEM, voir encadré)[1] : la Suisse obtient le meilleur score des 54 pays sur ce point, suivie de près par les Pays-Bas[2]. Selon l’indice, le contexte est moins attrayant dans les autres pays d’Europe, aux États-Unis et au Canada.

Une influence sur les créations d’entreprises

Les conditions-cadres ont indéniablement une influence indirecte sur le nombre de création d’entreprises. Les démarches en ce sens dépendent aussi fortement de la situation sur le marché du travail et de la conjoncture économique générale.

Une analyse rétrospective des données de 2002 à 2019 confirme ainsi que l’activité de création d’entreprises (« total early stage entrepreneurial activity », TEA) suit les taux de croissance annuels du produit intérieur brut (PIB) plutôt que d’en prédire la tendance[3]. Le taux TEA mesure la part de la population active qui a démarré une activité entrepreneuriale au cours des sept précédents semestres ou qui a participé activement à la planification de la création d’une entreprise au cours des douze derniers mois. Selon l’étude, le taux TEA diminue lors d’un ralentissement économique et augmente avec une reprise[4].

Le nombre de nouvelles entreprises créées dépend également du taux de chômage : si ce dernier augmente, on assiste généralement à une progression des « créations d’entreprises par nécessité » (« necessity entrepreneurship »). Cette évolution à la hausse stimule globalement les activités entrepreneuriales – sauf en Suisse, où ces démarches par contrainte économique restent notablement rares, même en comparaison avec d’autres pays à haut revenu. Ainsi, lors de la crise financière, la progression du PIB suisse a ralenti en 2008 et était même négative en 2009. Le taux TEA a alors atteint un plancher historique en 2010. Les activités entrepreneuriales « par nécessité » n’ont guère augmenté malgré une légère dégradation du marché de l’emploi.

Une intense activité entrepreneuriale

Le TEA a atteint 9,8 % en Suisse en 2019, son plus haut niveau depuis le début des mesures il y a 20 ans. Le pays a ainsi dépassé de 1,3 point de pourcentage le pic de 2017 et de 2,6 points la marque de 2002 (voir illustration 1).

Ill. 1. Activités entrepreneuriales et développement économique en Suisse (2002–2019)

Source : Moniteur mondial de l’entrepreneuriat, Baldegger et al. (2020) / La Vie économique

Les activités entrepreneuriales ont nettement augmenté dans la plupart des économies analysées[5], en dépit de quelques fluctuations. La plus forte croissance a été enregistrée aux États-Unis, dont le taux TEA a plus que doublé, passant de 8 % en 2009 à 17,4 % aujourd’hui. Les Pays-Bas ont également connu une progression marquée, partant de 7,2 % en 2009 pour atteindre un plafond historique de 12,3 % en 2018.

Comment expliquer ce soudain essor de l’entrepreneuriat ? Jusqu’à la pandémie du coronavirus, les conditions-cadres économiques qui influencent habituellement le taux de création d’entreprises n’avaient pas fondamentalement changé en Suisse. La situation sur le marché du travail était notamment stable depuis des années : le taux de chômage était comparativement faible et le manque de personnel qualifié important, tandis que les coûts d’opportunité en cas de transition vers l’indépendance n’avaient pas baissé de façon notable pour les salariés hautement qualifiés et à hauts salaires, rendant ce choix à peine plus attrayant.

Entrepreneurs estimés

L’augmentation du taux de création d’entreprises ne semble donc pas découler d’un changement des conditions-cadres. En revanche, l’entrepreneuriat est davantage présent dans les médias et connoté plus positivement qu’il y a 20 ans. La perception de la société a elle aussi changé, selon le GEM. Les indicateurs se sont en effet beaucoup améliorés entre 2018 et 2019. En 2019, les sondés n’étaient ainsi plus que 24 % à déclarer avoir peur de l’échec en tant qu’entrepreneurs ; 76 % estimaient en outre que les créateurs d’entreprises qui réussissent jouissent d’une grande réputation dans la société et 63 % que la création d’entreprises est un thème récurrent dans les médias nationaux.

Cela suffit-il à caractériser la Suisse comme « un pays de jeunes pousses » ? Pas nécessairement, car seuls 40 % des personnes interrogées considèrent que créer sa propre entreprise est un bon choix de carrière. Les sondés pensent également que relativement peu de personnes saisissent les opportunités commerciales en Suisse. Mais le plus frappant est que le taux TEA du pays (9,8 %) reste inférieur à la moyenne par rapport au Canada (18,2 %), aux États-Unis (17,4 %), à la Corée du Sud (14,9 %), à Israël (12,7 %), à l’Irlande (12,4 %) et à l’Australie (10,5 %).

Le nombre de créations d’entreprises n’est toutefois pas le seul critère utilisé pour mesurer l’activité entrepreneuriale d’un pays. Le profil des fondateurs, leurs attentes en matière de croissance, les innovations visées et leurs activités internationales sont tout aussi importants. Les données sur la probabilité de survie des nouvelles sociétés et les motivations se révèlent elles aussi utiles.

La richesse, pas la motivation principale

Le taux de détention d’entreprises établies (« established business ownership », EBO) s’avère également important pour la Suisse. Il complète les indications sur la création de sociétés en recensant celles qui ont plus de trois ans et demi d’existence, ce qui reflète la probabilité de survie des entreprises créées. Selon le GEM, la Suisse occupe ici le premier rang devant les États-Unis et les Pays-Bas. En outre, le taux des entreprises établies n’a augmenté nulle part ailleurs aussi vite qu’en Suisse, passant de 8,4 % en 2009 à 11,6 % en 2019. Il n’a cessé de progresser et a presque doublé depuis 2002 (6,8 %).

Mais quelles sont la motivation et la vision d’avenir des créateurs d’entreprises ? Pour environ la moitié des fondateurs actifs et des entrepreneurs déjà établis en Suisse, l’activité indépendante constitue simplement une autre forme de travail ; 43 % aspirent ainsi à changer quelque chose dans le monde, en particulier les fondatrices. Quant aux motivations, la Suisse se situe dans la moyenne des pays à haut revenu. En comparaison mondiale, toutefois, la part des entrepreneurs qui aspirent à « une grande prospérité ou à de très hauts revenus » est notablement inférieure à la moyenne (38,1 %). « Perpétuer la tradition familiale » constitue également une moindre motivation (17 %). Cette part est par exemple nettement plus importante en Allemagne et en Irlande (environ 69 %). Pour la Suisse, il serait pourtant essentiel qu’un plus grand nombre d’entrepreneurs aient des visées successorales lorsqu’ils créent une société. Les fondations par reprise de biens pourraient en effet s’appuyer sur la réputation déjà acquise et renforcer ainsi le système des petites et moyennes entreprises (PME) si important pour le pays.

Des perspectives de croissance volatiles

Un peu plus de la moitié des entrepreneurs estiment réaliste de pouvoir créer au moins un emploi dans les cinq ans. Une majorité d’entre eux pensent que ce nombre ne dépassera pas cinq nouveaux emplois. Le tableau est similaire en Allemagne, en Israël, en Suède, en Italie, en Grande-Bretagne et aux États-Unis.

Seuls 28 % des personnes actives dans la création d’entreprises misent sur une forte croissance à cet égard, avec six nouveaux emplois ou plus dans les cinq années à venir. Le même ordre de grandeur s’observe au Royaume-Uni (28,4 %) et aux États-Unis (32,5 %), les Irlandais (40,9 %) étant les seuls à viser plus haut.

En Suisse, la proportion de fondateurs tablant sur une forte croissance de l’emploi est toutefois exceptionnellement volatile depuis le début de l’enquête GEM. Elle a atteint son niveau le plus bas (9,4 %) en 2010 dans le sillage de la crise financière, puis a connu une progression régulière jusqu’à 33,2 % en 2017, avant de fléchir légèrement. Une nouvelle baisse n’est pas exclue en fonction de la durée et de l’impact de la crise sanitaire actuelle. Il faudra alors analyser si ce recul est de nature cyclique ou structurelle.

Une clientèle internationale

Le GEM mesure également le degré d’internationalisation, à l’aide du nombre de clients étrangers que les jeunes pousses s’attendent à servir. Globalement, deux entreprises sur trois créées en Suisse espèrent réaliser une partie de leur chiffre d’affaires avec des clients étrangers. Un bon quart d’entre elles présentent un fort degré d’internationalisation et pensent générer plus de 25 % de leurs revenus avec des clients étrangers. Pour près de 40 %, moins d’un quart des revenus escomptés seront d’origine étrangère. Les entreprises suisses ont donc une très forte orientation internationale dans la phase de démarrage par rapport à d’autres pays (voir illustration 2).

Généralement, la part des entrepreneurs orientés vers les marchés internationaux est plus élevée dans les petites économies, notamment européennes. La Suède, l’Irlande et la Slovénie accompagnent la Suisse en tête de liste des nations de jeunes pousses à forte vocation exportatrice. Des pays comme le Royaume-Uni et l’Allemagne, qui bénéficient de marchés intérieurs importants, sont également bien placés, tandis que les jeunes pousses de Corée du Sud, des États-Unis ou de Norvège sont moins axées sur l’exportation.

Ill. 2. Créations effectives et futures d’entreprises (TEA), selon le degré d’internationalisation (2019)

Source : Moniteur mondial de l’entrepreneuriat, Baldegger et al. (2020) / La Vie économique

Retard en matière de numérisation

Ces dernières années, en particulier depuis la crise financière mondiale de 2007–2008, on observe également en Suisse que la société ne peut plus compter uniquement sur les grandes entreprises ou l’État comme moteur de l’emploi. Il s’agit désormais de promouvoir un écosystème entrepreneurial agile composé de PME pour dynamiser l’économie.

Le GEM montre qu’un renforcement du réseau de PME dans l’univers des fondateurs est essentiel : cette mise en relation crée à long terme des liens personnels et de nouveaux réseaux dont les entrepreneurs peuvent bénéficier lors d’une transmission d’entreprise. Les sociétés familiales ont en outre un besoin de rattrapage en matière de numérisation, dont elles n’ont pas encore pleinement exploité les possibilités. Les transmissions d’entreprises dans les prochaines années connaîtront donc sans doute une certaine évolution, d’autant que la nouvelle génération passe pour « cybercompétente ».

Selon les premières analyses de cet été pour le prochain GEM, les experts et les fondateurs appellent à une coopération ciblée entre les jeunes entreprises et l’État afin de mieux coordonner les idées et les réglementations. On peut également mentionner la stabilité du milieu suisse des créateurs de sociétés ainsi que ses efforts pour exploiter le potentiel d’entrepreneuriat et aborder les changements comme une chance. Le développement de nouveaux modèles d’affaires ou leur adaptation à la nouvelle situation apparaissent en outre nécessaires pour pouvoir commercialiser avec succès les produits et services sur les nouveaux marchés.

  1. Voir Bosma et Kelley (2019). []
  2. Bosma et al. (2020), p. 71. []
  3. Voir Bosma et Kelley (2019). []
  4. La TEA inclut également les personnes qui ont mis fin à une activité entrepreneuriale au cours des douze derniers mois. []
  5. Notamment : Allemagne, Brésil, Chili, Colombie, Croatie, Espagne, États-Unis, Grèce, Iran, Irlande, Pays-Bas, Royaume-Uni, Slovénie, Suède, Suisse, Taïwan. []

Directeur de la Haute école de gestion de Fribourg (HEG-FR), professeur de stratégie, d‘entrepreneuriat et d’innovation

Moniteur mondial de l’entrepreneuriat

Le Moniteur mondial de l’entrepreneuriat (« global entrepreneurship monitor », GEM) est la plus importante étude internationale en la matière. Plus de cinquante pays sont analysés chaque année. Depuis 2009, la Haute école de gestion de Fribourg gère la partie sur la Suisse et collabore avec plusieurs partenaires. Quelque 2500 personnes sont interrogées dans tout le pays. Les conditions-cadres sont évaluées par des experts. Depuis deux décennies, l’étude a permis de mieux comprendre comment les activités entrepreneuriales se développent, quel regard la société porte sur l’entrepreneuriat et quelles sont les caractéristiques individuelles des entrepreneurs.

Bibliographie

Directeur de la Haute école de gestion de Fribourg (HEG-FR), professeur de stratégie, d‘entrepreneuriat et d’innovation