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Cet article fait partie de la thématique «Obligation d’annonce : quel bilan ?»

Aucun impact sur le chômage et l’immigration n’a été constaté à ce jour

L’obligation d’annoncer les postes vacants visait à améliorer le placement des chômeurs. Toutefois, le problème auquel les demandeurs d’emploi sont confrontés n’est pas de trouver un emploi, mais de le conserver.

Le taux de chômage est élevé dans les professions du secteur des services soumises à l’obligation d’annonce. Toutefois, les personnes en recherche d’emploi dans les professions soumises à cette mesure trouvent en moyenne un poste un peu plus rapidement que dans celles qui n’y sont pas soumises. (Photo: Keystone)

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L’obligation de communiquer les postes vacants entrée en vigueur en juillet 2018 doit améliorer le placement des demandeurs d’emploi dans les professions qui connaissent un taux de chômage élevé. L’objectif est de mieux utiliser le potentiel de main-d’œuvre indigène. Cela pourrait avoir pour conséquence que les entreprises suisses recrutent moins de main-d’œuvre à l’étranger pour les professions soumises à l’obligation d’annonce. Toutefois, plusieurs analyses n’ont pas révélé d’impact statistiquement démontrable de l’obligation d’annonce sur le chômage et l’immigration. Les auteurs du présent article supposent que ce résultat est dû à l’ambiguïté des taux de chômage élevés, qui peuvent être imputables d’une part à une longue période de chômage, et d’autre part à un risque de chômage élevé.

Lors de sa phase d’introduction de juillet 2018 à décembre 2019, l’obligation d’annoncer les postes vacants s’appliquait exclusivement aux professions dont le taux de chômage moyen était supérieur à 8 % entre avril 2017 et mars 2018. La valeur seuil ordinaire a été abaissée à 5 % en janvier 2020. Cette mesure vise à améliorer le placement des chômeurs qui cherchent un emploi dans ces professions. Parallèlement, il s’agit de mieux utiliser le potentiel de main-d’œuvre indigène, ce qui pourrait également entraîner un recul du recrutement de travailleurs à l’étranger.

Sur mandat du Secrétariat d’État à l’économie (Seco), le Centre de recherche en économie du marché du travail et de l’industrie (FAI) de l’Université de Bâle a examiné dans quelle mesure l’obligation de communiquer les postes vacants a effectivement eu un impact sur le chômage et l’immigration pour les professions soumises à cette mesure durant sa phase d’introduction.[1] Les professions non soumises à cette obligation ont servi de groupe de comparaison.

Qui est soumis à l’obligation d’annonce ?

Les professions soumises à l’obligation d’annonce se différencient des autres professions à plusieurs égards. Premièrement, elles sont fortement surreprésentées parmi les chômeurs : alors que seuls 8 % environ de l’ensemble des personnes actives occupées exercent une profession soumise à l’obligation d’annonce, 24 % des chômeurs proviennent de ces professions. Autrement dit, cette proportion est trois fois plus élevée. Deuxièmement, les caractéristiques typiques des chômeurs dans ces professions s’écartent également de la norme. Il s’agit majoritairement de travailleurs peu qualifiés, qui viennent souvent de pays situés en dehors de la zone nord de l’UE/AELE et qui recherchent un emploi temporaire dans les secteurs de la construction ou de l’hôtellerie-restauration.

Les professions soumises à l’obligation d’annonce attirent nettement plus de travailleurs étrangers que les autres. Toutefois, la plupart des travailleurs qui émigrent en Suisse occupent des emplois dans des professions à faible taux de chômage, car ces professions sont nettement plus nombreuses. Si les professions soumises à l’obligation d’annonce font certes appel à des travailleurs étrangers dans une proportion supérieure à la moyenne, la grande majorité des travailleurs immigrés opte pour des professions où le taux de chômage est faible et où l’on peut supposer qu’il y a pénurie de main-d’œuvre.

Une corrélation importante

L’équation suivante, courante dans la recherche sur le marché du travail, a permis d’examiner l’impact sur le chômage :

 

Taux de chômage = Risque de chômage x Durée du chômage

 

Selon cette équation, le taux de chômage est le produit de deux composantes : le risque de chômage et la durée du chômage. La première indique la probabilité qu’une personne active se retrouve au chômage au cours d’une période donnée (par exemple un mois) ; la seconde mesure la longueur moyenne d’un épisode de chômage. Ainsi, un taux de chômage de 3 % peut résulter d’un risque de 0,5 % par mois et d’une durée de 6 mois.

Cet exemple met en évidence une corrélation importante : il montre qu’un taux de chômage élevé peut avoir pour origine à la fois une incidence élevée (risque) et un épisode de chômage de longue durée (durée). Le niveau du taux de chômage n’indique cependant pas lequel de ces facteurs est déterminant.

L’aide au placement des chômeurs visés par l’obligation de communiquer les postes vacants a principalement un effet direct sur la durée de la recherche d’emploi : elle a pour but de la raccourcir. La durée du chômage a donc été prise comme variable d’effet ; l’impact de l’obligation d’annonce a ensuite été mesuré par rapport à cette grandeur.

Il est toutefois concevable que l’obligation de communiquer les postes vacants influence également le risque de chômage : étant donné que l’obligation d’annonce rend les fluctuations de personnel plus coûteuses en raison de la charge administrative supplémentaire, elle pourrait d’une part se traduire par un nombre accru de placements de plus longue durée et, par ricochet, réduire le risque de chômage. D’autre part, une faible fluctuation du personnel réduirait non seulement le nombre de licenciements, mais aussi le nombre de nouvelles embauches. Il en résulterait un allongement de la durée du chômage. Quel que soit l’effet prédominant, la durée du chômage se présente dans les deux cas comme une variable d’effet.

Pas de résultats significatifs

L’analyse montre que les professions soumises et non soumises à l’obligation d’annonce se distinguent principalement par leur niveau de risque de chômage. Concrètement, le risque de perdre son emploi est le plus grand dans les professions où le taux de chômage est le plus élevé, alors qu’il est plus faible dans les professions où le taux de chômage est plus bas (voir illustration 1). En ce qui concerne la durée du chômage, la relation est diamétralement opposée : dans les professions où le taux de chômage est le plus haut, la durée moyenne de chômage est la plus courte – bien que les différences soient ici beaucoup moins marquées (voir illustration 2). On peut en conclure que le taux de chômage élevé dans les professions soumises à l’obligation d’annonce est principalement dû à la grande instabilité des modèles d’emploi (risque de chômage) dans ces métiers. La durée du chômage ne joue ici aucun rôle.

Ill. 1. Risque de chômage corrigé des effets saisonniers (janvier 2010 – décembre 2019)

Risque de chômage : probabilité individuelle d’être touché par le chômage durant le mois civil considéré.

Source : Seco, Plasta / calculs des auteurs / La Vie économique

Ill. 2. Durée du chômage corrigée des effets saisonniers (janvier 2010 – décembre 2019)

Durée du chômage : durée prévue des épisodes de chômage débutant au cours du mois civil considéré, calculée en fonction du champ au-dessous de la fonction résiduelle applicable au même mois.

Source : Seco, Plasta / calculs des auteurs / La Vie économique

L’approche des doubles différences a ensuite permis de tester statistiquement si la tendance précédemment parallèle des durées de chômage des emplois soumis et non soumis à l’obligation d’annonce (voir illustration 2) se maintenait après l’entrée en vigueur de l’obligation de communiquer les postes vacants en juillet 2018. Tout écart est interprété comme une conséquence de cette mesure. Pour exclure les influences perturbantes telles que des revirements conjoncturels ou des changements institutionnels, l’analyse se limite aux 18 mois précédant et suivant l’entrée en vigueur de l’obligation d’annonce en juillet 2018. La base de données est constituée de près d’un million d’épisodes individuels de chômage survenus entre janvier 2017 et décembre 2019. La grande taille de l’échantillon garantit des résultats très précis et robustes.

Malgré le volume considérable de données, aucune preuve statistiquement étayée n’a toutefois pu confirmer que l’obligation de communiquer les postes vacants a eu une influence sur la durée du chômage dans les professions soumises à l’obligation d’annonce. Des écarts par rapport à la tendance parallèle de la durée du chômage ont certes été relevés après l’introduction de l’obligation d’annonce, mais ils se sont avérés insignifiants du point de vue statistique.

L’impact de l’obligation de communiquer les postes vacants sur l’immigration de main-d’œuvre étrangère a également été analysé avec la même méthode. Dans ce cas également, rien ne prouve que l’immigration dans les professions soumises à l’obligation d’annonce évolue différemment depuis l’entrée en vigueur de cette mesure par rapport aux professions qui n’y sont pas soumises. Comme il a déjà été constaté que l’obligation d’annonce n’a aucune influence sur le succès du placement des demandeurs d’emploi indigènes (et donc sur le degré d’utilisation du potentiel de main-d’œuvre indigène), ce résultat n’est pas surprenant.

Une analyse des besoins fait défaut

L’effet statistiquement insignifiant de l’obligation de communiquer les postes vacants ne semble pas être la conséquence d’une mise en œuvre lacunaire. En effet, selon le premier rapport de monitorage du Seco de 2019, l’obligation d’analyse a été introduite avec succès et bien accueillie par les employés et les employeurs concernés. La cause doit donc être cherchée ailleurs. Les auteurs du présent article estiment que le problème provient de l’absence d’une analyse des besoins.

Comme l’obligation de communiquer les postes vacants fait dépendre l’aide au placement du niveau de chômage (plus de 8 %), elle suppose implicitement que les chômeurs qui cherchent un emploi dans une profession à fort taux de chômage auront davantage de difficultés à en trouver un. Or, l’analyse montre que ces personnes trouvent en moyenne un emploi un peu plus rapidement que les chômeurs qui ne cherchent pas un emploi dans une profession soumise à l’obligation d’annonce (voir illustration 2). Le problème auquel sont confrontés les demandeurs d’emploi dans ces professions n’est pas de trouver un emploi, mais de le conserver.

Il est vrai qu’une obligation de communiquer les postes vacants pourrait également constituer une aide en garantissant des relations de travail de plus longue durée, comme expliqué précédemment. Toutefois, cela ne servirait pas davantage l’objectif déclaré de l’obligation d’annonce, qui est de mieux utiliser le potentiel de main-d’œuvre indigène. Cela ne ferait que réduire les fluctuations de l’effectif des chômeurs et des salariés, renforçant ainsi le clivage entre les titulaires d’un emploi (« insider ») et les non-titulaires d’un emploi (« outsider »). Mais là encore, les calculs montrent que l’obligation d’annonce n’a aucun impact.

Enfin, il convient de noter qu’un surcroît d’informations ne profite pas nécessairement au demandeur d’emploi. Quoi qu’il en soit, la durée plus courte des recherches d’emploi dans les professions soumises à l’obligation d’annonce (voir illustration 2) ne suggère pas que le chômage élevé dans ces professions soit dû à un manque de transparence du marché.

  1. L’étude intégrale est disponible sur Seco.admin.ch. []

Professeur d’économie, directeur du bureau de recherches en économie du marché du travail et de l’industrie (FAI) à la Faculté des sciences économiques (WWZ) de l’université de Bâle

Professeure d’économie du marché du travail, Faculté des sciences économiques (WWZ), Université de Bâle

Professeur d’économie, directeur du bureau de recherches en économie du marché du travail et de l’industrie (FAI) à la Faculté des sciences économiques (WWZ) de l’université de Bâle

Professeure d’économie du marché du travail, Faculté des sciences économiques (WWZ), Université de Bâle