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Cet article fait partie de la thématique «Le produit intérieur brut sous le feu des critiques»

Que peut et que doit mesurer le PIB ?

Le produit intérieur brut mesure la création de valeur de l’économie d’un pays. On ne lui en demande pas plus et les critiques à son encontre sont donc souvent hors sujet.

Le secteur industriel représente environ un quart du PIB suisse. Une salle de test de turbines de l’entreprise Man, à Zurich. (Photo: Keystone)

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Le produit intérieur brut (PIB) reste le meilleur indicateur de la création de valeur de l’économie d’un pays – quoi qu’on en dise. Y intégrer le travail bénévole et d’autres valeurs non monétaires le rendrait plus difficile à mesurer et réduirait sa valeur informative. L’existence de nouvelles offres numériques gratuites n’enlève rien à la validité de ses principes fondamentaux, y compris dans un monde en pleine révolution numérique. Depuis que le PIB existe, il n’a jamais été question d’en faire un indicateur exhaustif du bien-être, bien qu’il soit étroitement lié à certains de ces aspects. La politique économique accorde donc à juste titre une grande importance au PIB dans la plupart des pays, tout en tenant compte de nombreuses autres données.

Le produit intérieur brut (PIB) est critiqué depuis des décennies. On entend souvent qu’il est obsolète et ne mesure pas les bonnes valeurs. Ou que par sa faute, les politiques se concentrent sur l’économie, ignorant à tort les questions d’inégalité de répartition et de durabilité ainsi que d’autres prestations clés de l’économie et de la société.

Que penser de ces critiques ? Le PIB comme indicateur du développement socioéconomique a-t-il vécu ? Non : il reste le meilleur indicateur de création de valeur macroéconomique en permettant les comparaisons internationales. La question se pose plutôt de savoir ce que peut et ce que doit mesurer le PIB.

Le PIB peut se mesurer selon trois approches, qui doivent toutes aboutir au même résultat. L’approche dite « de la production » mesure la production macroéconomique d’une région : elle calcule la production de biens et de services en ôtant les intrants nécessaires à la production. L’approche « de l’utilisation » considère quant à elle l’utilisation de la création de valeur, pour consommer ou investir, notamment. Enfin, l’approche « de la répartition » mesure comment l’utilité correspondante est répartie au sein de l’économie, la principale rubrique étant la rémunération des employés. Pour calculer le PIB, la comptabilité nationale recense donc plusieurs fois chaque transaction, au niveau de la production, de l’utilisation et de la répartition (voir illustration).

Comptes centraux de la comptabilité nationale, en valeur nominale (2019)

Remarque : représentation simplifiée, chiffres arrondis. Les données présentées sont antérieures à la pandémie de coronavirus, car elles sont ainsi plus significatives. Les chiffres pour 2020 sont disponibles sur www.bfs.admin.ch.

Source : OFS / La Vie économique

Pour additionner les différents biens et services (du pain au chocolat à la prothèse de hanche en passant par la coupe de cheveux ou le conseil fiscal), il faut trouver une unité commune adaptée. Le PIB se fonde sur les prix du marché. Ceux-ci fournissent en effet des informations objectivement observables quant à la contre-valeur des différents biens et services économiques et permettent d’agréger de manière cohérente la totalité de la création de valeur macroéconomique.

Travail ou loisirs ?

À l’inverse, le fait de se concentrer sur le prix du marché implique que le travail non rémunéré (tâches domestiques, bénévolat, etc.) n’est pas pris en compte dans le PIB. Ce n’est pas sans raison : il est souvent difficile de faire la distinction entre le travail non rémunéré au sens étroit et les activités de loisirs qui ont une utilité intrinsèque sans rétribution monétaire. Ainsi, s’occuper de son jardin sera un travail pénible pour certains, mais un délassement pour d’autres.

Or, si les loisirs non rémunérés sont pris en compte dans le PIB, ne serait-il pas logique d’y inclure également la discussion avec le voisin devant les boîtes aux lettres, la promenade à vélo jusqu’au lac et toutes les activités qui procurent une satisfaction ou ont une utilité ? Un indicateur aussi exhaustif serait arbitraire (que doit-on prendre en compte ou exclure ?). Il est en outre difficile de quantifier la valeur monétaire du travail non rémunéré ou d’un loisir, puisqu’il n’y a par essence pas de prix, de salaire ou de chiffre d’affaires à prendre en compte. Il faudrait donc évaluer leur valeur en se fondant sur des hypothèses, ce qui implique une certaine subjectivité.

Indépendamment de ces difficultés de définition et de mesure, le fait de tenir compte du travail non rémunéré pourrait avoir des effets considérables sur la valeur informative de la comptabilité nationale. Prenons un exemple : un employé perd son travail et s’occupe désormais lui-même de ses enfants au lieu de les mettre à la crèche. Dans les faits, le revenu du foyer diminue, car l’assurance-chômage ne compense que partiellement le salaire. Si l’on décidait d’inclure la garde des enfants par leur père au niveau de la production dans le PIB, il faudrait aussi inscrire le gain fictif correspondant sous la rubrique du revenu. D’un point de vue purement comptable, le revenu disponible du foyer pourrait alors être supérieur à celui d’avant. Mais un « revenu » calculé de cette manière a-t-il encore une quelconque pertinence ?

C’est pour cette raison qu’aucun pays ne recense le travail non rémunéré dans son PIB, mais dans d’autres statistiques prévues à cet effet[1]. En Suisse, l’Office fédéral de la statistique (OFS) fait figurer le travail non rémunéré et sa valeur monétaire estimée dans le compte satellite de la production des ménages[2].

Des voix critiques pourraient rétorquer que les prestations de l’État figurent dans le PIB alors qu’elles n’ont pas non plus de prix du marché. Mais, contrairement au travail non rémunéré, les dépenses publiques occasionnent des flux monétaires (salaires des fonctionnaires, etc.). Elles doivent donc être répertoriées dans les comptes centraux de la comptabilité nationale[3].

Et les offres « gratuites » ?

On reproche aussi au PIB son manque d’exhaustivité puisque les offres numériques gratuites n’y figurent pas. Il est vrai qu’une recherche sur Internet ou un réseau social génère également une utilité, gratuite pour le consommateur final. Cette réflexion oublie toutefois que c’est souvent la publicité qui fait le chiffre d’affaires des sociétés concernées. Les revenus ainsi générés et le coût des intrants nécessaires peuvent tout à fait être chiffrés et sont pris en compte dans le PIB. De même, certaines chaînes de télévision privées sont gratuites pour les spectateurs, mais leur financement est là aussi assuré par la publicité, en plus des subventions.

Dans le contexte de la numérisation et de l’internationalisation des activités économiques, certaines questions sont tout à fait justifiées. Les processus commerciaux des sociétés sont toujours plus complexes et mondialisés, ce qui peut compliquer leur prise en compte dans le PIB. C’est d’ailleurs pourquoi la comptabilité nationale évolue sans cesse, dans le monde entier.

Quid de l’équité et de la durabilité ?

Une autre critique mentionnée en début d’article relevait que le PIB ignore les questions d’équité, de participation et de durabilité. Qu’en est-il vraiment ?

Le PIB enregistre en premier lieu les transactions commerciales, de sorte que les évolutions sociales et environnementales qui ont lieu hors marché n’y figurent effectivement pas. Si l’assainissement des sols pollués par des entreprises spécialisées est pris en compte, la biodiversité du pays ou la participation politique de sa population en sont exclues. Il ne s’agit toutefois pas d’une « erreur », puisque l’objectif du PIB est uniquement de recenser la création de valeur macroéconomique.

Il en va de même pour les réflexions relatives à la durabilité, au changement climatique ou à l’égalité des sexes, qui ne font pas partie intégrante du PIB. Or, personne ne discute le fait que le bien-être d’une population ne dépend pas que de critères économiques, mais de multiples facteurs. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les responsables politiques ne fondent pas leurs décisions sur le seul PIB par habitant, mais tiennent compte de diverses données et statistiques selon la thématique abordée. D’un point de vue économique, il est notamment important de connaître les données relatives à l’emploi, au chômage, à la formation, à la répartition des revenus ou encore au comportement en matière d’investissement.

Une vaste palette de statistiques sur la satisfaction des individus existe dans la « mesure du bien-être » de l’OFS. Celle-ci englobe une série d’indicateurs de bien-être, certes essentiels, mais incomplets. On y trouve par exemple la fréquence des visites de musées, la confiance dans les institutions ou encore la pollution sonore. La question de la pondération de ces différents aspects reste subjective et doit être abordée dans des discussions concrètes au niveau politique.

Par ailleurs, comme il n’existe aucune unité cohérente et objective pour la mesure du bien-être (à l’instar des prix du marché pour la création de valeur économique), il serait impossible d’intégrer des indicateurs tels que celui de l’OFS dans le PIB. Cela serait même contre-productif et affaiblirait les concepts statistiques du PIB, ce qui restreindrait sa valeur informative. Il n’en reste pas moins que les évolutions dans le domaine de la mesure du bien-être sont à saluer[4].

Une qualité de vie élevée

Les critiques émises à l’encontre du PIB ne sont parfois que l’expression d’un scepticisme global vis-à-vis de la croissance économique et des objectifs de prospérité. Elles se focalisent alors non pas sur ce que le PIB recense statistiquement, mais sur ce vers quoi une société doit tendre. Si ce questionnement est souhaitable et même fondamental, il n’a toutefois rien à voir avec les discussions statistiques sur le PIB en tant qu’indicateur. La statistique du PIB fait ce qu’on lui demande : mesurer la performance économique d’un pays. Quant à savoir s’il faut aspirer à une augmentation de cette performance, il s’agit là d’une question politique.

D’un point de vue économique, il convient encore de relever que le PIB par habitant présente – du moins à long terme – une forte corrélation avec de nombreux autres indicateurs de la qualité de vie de la population. Ainsi, la prospérité de la société augmente lorsque la production de biens et de services progresse[5].

Enfin, un PIB par habitant élevé permet à un État de faire des dépenses qui profitent à la collectivité, par exemple en matière de sécurité publique, d’éducation, de soins ou de couverture sociale. Les pays présentant un PIB par habitant élevé enregistrent généralement moins de pauvreté, une espérance de vie plus élevée et une meilleure qualité de vie de la population à bien des égards. Si le PIB ne constitue pas une mesure du bien-être et n’a pas vocation à refléter tous les aspects de la qualité de vie, force est de constater qu’il reste un indicateur clé dans ce domaine.

  1. Voir la recommandation de la commission « Stiglitz-Sen-Fitoussi » sur le sujet : Stiglitz, Sen et Fitoussi (2009). []
  2. Voir l’article de Jacques Roduit, Ueli Schiess et Jerry Suk (OFS) dans ce numéro. []
  3. Le cas du logement occupé par son propriétaire (« valeur locative ») est également particulier. []
  4. Jorgenson (2018). []
  5. Jones et Klenow (2016). Voir également l’article de Bruno Frey et Fabian Scheidegger (Crema) dans ce numéro. []

Chef du secteur Conjoncture, Secrétariat d’État à l’économie (Seco), Berne

Cheffe suppléante du secteur Conjoncture, Secrétariat d’État à l’économie (Seco), Berne

Bibliographie

Chef du secteur Conjoncture, Secrétariat d’État à l’économie (Seco), Berne

Cheffe suppléante du secteur Conjoncture, Secrétariat d’État à l’économie (Seco), Berne