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Cet article fait partie de la thématique «Le produit intérieur brut sous le feu des critiques»

Le niveau élevé des prix fait grimper le PIB

La plupart des biens et services sont plus chers en Suisse qu’à l’étranger, ce qui se reflète aussi dans le produit intérieur brut. Dès lors, le PIB corrigé du pouvoir d’achat permet des comparaisons internationales plus révélatrices.

C’est en Suisse que le Big Mac coûte le plus cher, selon le magazine « The Economist ». (Photo: Alamy)

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Les valeurs contenues dans le produit intérieur brut (PIB) sont le produit de la quantité multipliée par le prix. Ainsi, plus le niveau des prix est élevé, plus le PIB augmente. Mais en prenant la valeur de marché plutôt que la parité de pouvoir d’achat (PPA), les classements révèlent une image parfois bien différente. Très élevé en termes nominaux, le revenu par habitant devient alors plus modeste en Suisse, tandis que les États-Unis perdent leur place de première économie mondiale, surpassés par la Chine. Pour les comparaisons internationales, il est donc utile de se demander s’il vaut mieux utiliser le PIB nominal ou le PIB ajusté en PPA. Le premier convient notamment pour calculer les contributions aux organisations internationales, le second pour appréhender la prospérité ou la productivité.

Mesurée au produit intérieur brut (PIB) par habitant, la Suisse se classe au deuxième rang des pays les plus riches du monde, derrière le Luxembourg. Mais qu’en est-il lorsqu’on tient compte de la parité de pouvoir d’achat (PPA) ? Celle-ci désigne le taux de change qui permet d’obtenir un prix identique pour un même bien ou une même quantité de biens partout dans le monde.

La PPA la plus simple considère juste le prix d’un produit. Ainsi, si le kilo d’abricots coûte 6,60 francs en Suisse et 2 euros en Espagne, la valeur de marché suisse est trois fois plus élevée avec un taux de change de 1,10 franc pour un euro, alors que la valeur d’usage est pratiquement la même. Du point de vue de la Suisse, la PPA serait alors de 3,30 francs/euro.

L’indice Big Mac du magazine « The Economist » représente une mesure bien connue portant sur un produit unique. Il repose sur le fait que le hamburger phare de la chaîne américaine McDonald’s est commercialisé de manière pratiquement identique (ingrédients, distribution) dans le monde entier. Sur les 57 pays étudiés, c’est en Suisse que le Big Mac était le plus cher en juillet 2021 (6,50 francs). Il coûtait 5,65 dollars aux États-Unis, soit une PPA de 1,15 franc par rapport au dollar. Pourtant, le taux de change réel était de 0,92 franc, soit près d’un quart en dessous de la PPA du Big Mac. Selon l’indice Big Mac, le franc était même surévalué de 40 % par rapport à l’euro.

L’embarras du choix

Pour obtenir des PPA plus représentatives, les calculs s’effectuent avec les prix de plus de 10 000 biens et services par pays. Les données sont fournies par les offices statistiques nationaux et les calculs effectués par des organismes internationaux comme Eurostat, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et le Programme de comparaison internationale (PCI) de la Banque mondiale. Une sélection représentative des produits à considérer et de leur pondération n’est pas aisée. Ils ne sont en effet pas tous disponibles partout et les volumes commercialisés peuvent fortement varier d’un pays à l’autre. Les poissons de mer se vendent davantage dans les pays côtiers que dans les pays enclavés, et les pulls en laine connaissent plus de succès dans les régions froides que dans les pays chauds. À cela s’ajoutent les préférences et tabous culturels, à l’image de la viande de bœuf, très peu consommée en Inde pour des raisons religieuses et donc difficile à obtenir.

Les comparaisons internationales des niveaux de prix nécessitent donc des calculs minutieux[1]. En principe, plus les biens et services habituellement consommés dans deux pays se ressemblent, plus la comparaison est probante. Selon les données 2017 de la Banque mondiale, les parts de dépenses du panier-type suisse et des 174 autres pays du PCI concordaient en moyenne à hauteur de 51 %. Elles se recoupaient le plus avec les États-Unis (89 %), l’Allemagne (88 %) et la Belgique (85 %). À l’autre extrémité de la liste figuraient la Sierra Leone (11 %), le Tchad (10 %) et la Guinée-Bissau (8 %), des pays subsahariens parmi les plus pauvres du monde.

Cherté du secteur de la santé

Pour la Suisse, les PPA avec d’autres pays européens sont particulièrement significatives. Selon l’office statistique de l’Union européenne (UE) Eurostat, la PPA de la Suisse par rapport à la moyenne de l’UE était de 1,71 franc/euro en 2020 – compte tenu du PIB. Par rapport à la zone euro, elle affichait 1,56 franc/euro, soit nettement plus que le taux de change réel, proche de 1,10 franc pour un euro.

En 2020, le niveau des prix en Suisse dépassait de 58 % la moyenne de l’UE et même 80 % si l’on considère uniquement la consommation individuelle. L’écart le plus important concernait les prestations de santé stationnaires (plus du triple de l’UE), suivies de l’éducation (presque 2,7 fois plus), des prestations sur mesure (plus de 2,4 fois plus) et de la viande (près de 2,4 fois plus). Seule la catégorie de produits « Équipements audiovisuels, photographiques et informatiques » était – très légèrement – moins chère que la moyenne de l’UE (1 %).

Salaires élevés et cloisonnement

Pourquoi le niveau des prix est-il aussi élevé en Suisse ? Le pays possède tout d’abord une industrie d’exportation compétitive qui paie des salaires supérieurs à la moyenne. Sur le marché de l’emploi, cela induit une rémunération élevée également dans les secteurs moins productifs. Si ces derniers sont aux prises avec la concurrence étrangère, ils disparaissent du marché, à l’instar de l’industrie textile.

À l’inverse, les secteurs et services protégés de la concurrence étrangère peuvent répercuter les salaires élevés sur les consommateurs. Une coupe de cheveux coûte ainsi bien plus en Suisse qu’à l’étranger. Il en va de même pour les biens susceptibles d’être commercialisés dans le monde entier, mais protégés par des droits de douane et des obstacles non tarifaires, comme les denrées alimentaires. Le commerce de détail fait également partie des secteurs protégés de la concurrence étrangère, à l’exception des magasins situés dans les régions frontalières. Enfin, il ne faut pas oublier les prix du sol, qui se répercutent directement sur les loyers des logements locatifs et des locaux commerciaux. En bref, la hausse des prix est essentiellement due aux biens qui ne sont pas négociés à l’échelle internationale.

La Chine devance déjà les États-Unis

Dans les comparaisons internationales considérant les PPA plutôt que la valeur de marché, les rapports changent parfois radicalement. Ainsi, chacun sait que le rôle des États-Unis comme première économie mondiale touche à sa fin face à l’essor économique de la Chine. Mais personne ne sait exactement quand, car le PIB des États-Unis dépasse toujours de 40 % celui de la Chine en termes nominaux. En examinant le PIB corrigé du pouvoir d’achat, il s’avère toutefois que l’économie chinoise a dépassé les États-Unis en 2017 déjà dans la production de biens et services (voir illustration 1).

Ill. 1. Comparaison du PIB des États-Unis et de la Chine (2021)

Remarque : selon les données de la Banque mondiale, le produit intérieur brut (PIB) en termes nominaux et le PIB ajusté en parité de pouvoir d’achat (PPA) sont identiques pour les États-Unis, car toutes les PPA se réfèrent aux États-Unis.

Source : Indicateurs du développement dans le monde (21 juillet 2021) / La Vie économique

Pour la Suisse également, les comparaisons du PIB ajusté au pouvoir d’achat fournissent des aperçus intéressants. Comme mentionné en introduction, la Suisse – mesurée au PIB par habitant – est l’un des pays les plus riches au monde. Selon les données de la Banque mondiale, seuls Monaco, les Bermudes, le Luxembourg, les îles Caïmans et la zone économique spéciale de Macao ont enregistré des niveaux plus élevés en 2019, dernière année avant la pandémie de coronavirus. Si l’on exclut les micro-États, dont les économies se caractérisant par des casinos ou l’assistance à l’évasion fiscale, seul le Luxembourg devance la Suisse. Suivent l’Irlande, la Norvège, l’Islande et Singapour.

Le tableau change lorsqu’on tient compte des PPA : l’avance du Luxembourg se creuse fortement, tandis que Singapour et l’Irlande passent devant la Suisse (voir illustration 2). L’écart diminue également entre la Suisse et les pays de l’UE comme le Danemark et les Pays-Bas. Le volume de biens et services négociés en Suisse est donc bien plus faible que ne le laisse supposer la comparaison internationale du PIB avec les taux de change respectifs, car le niveau élevé des prix pousse leur valeur de marché à la hausse. Pour les comparaisons de pays, il est donc généralement plus judicieux de prendre en compte la parité de pouvoir d’achat.

Ill. 2. PIB par habitant, en termes nominaux et en parité de pouvoir d’achat (2019)

Remarque : hors micro-États, paradis fiscaux, zones économiques spéciales et États du Golfe exportateurs de pétrole.

Source : Indicateurs du développement dans le monde (21 juillet 2021) / La Vie économique

  1. Voir OFS (2012) et Feenstra et al. (2015). []

Chef de la section Conjoncture suisse, Centre de recherches conjoncturelles (KOF), École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)

Professeur d’économie politique, responsable de la division de recherche Conjoncture, Centre de recherches conjoncturelles (KOF), École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)

Bibliographie

Chef de la section Conjoncture suisse, Centre de recherches conjoncturelles (KOF), École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)

Professeur d’économie politique, responsable de la division de recherche Conjoncture, Centre de recherches conjoncturelles (KOF), École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ)