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La prévoyance vieillesse, sujet de préoccupation des jeunes

En Suisse, l’attitude des jeunes est paradoxale: la prévoyance vieillesse est l’une de leurs préoccupations majeures, mais beaucoup sont incapables d’agir concrètement.
Le thème de la protection de l'environnement suscite un grand intérêt chez les jeunes. Manifestation de cyclistes à Genève en automne 2021. (Image: Keystone)

Ils ont toute la vie devant eux mais s’inquiètent déjà de sa fin: en Suisse, peu de sujets suscitent un aussi grand malaise chez les jeunes que la prévoyance et la sécurité pour leurs vieux jours. Selon le Baromètre des préoccupations 2021 du Credit Suisse, 38% des jeunes de 18 à 29 ans considèrent l’avenir de l’assurance-vieillesse et survivants (AVS) comme l’un des cinq principaux problèmes de la Suisse. Seules la protection de l’environnement (47%) et la pandémie de Covid-19 (43%) sont citées plus souvent par cette tranche d’âge. Quant aux soucis typiques des jeunes tels que le chômage (16%), les drogues et l’alcool (13%) ou l’éducation (10%), ils semblent nettement moins les préoccuper.

Comment se fait-il qu’une génération soupçonnée d’avoir une capacité d’attention inférieure à celle d’un poisson rouge s’inquiète d’un sujet qui ne la concernera pas avant plusieurs décennies ?

Un sujet toujours d’actualité

L’actuel contexte social et politique fournit certains éléments de réponse: le climat économique et culturel, les grandes tendances sociétales et les débats politiques du moment ont une influence sur la formation de l’opinion et sur ce que nous percevons comme étant des préoccupations.

En Suisse, le thème de l’assainissement de la prévoyance vieillesse ne quitte plus le devant de la scène: il est au centre des préoccupations de la population et fait l’objet de débats récurrents dans les milieux politiques. L’échec des tentatives successives de réformes de l’assurance vieillesse crée de l’insécurité depuis des années. Les jeunes interrogés dans le cadre du Baromètre de la jeunesse estiment que la prévoyance vieillesse est devenue un sujet encore plus prioritaire en Suisse depuis la pandémie de Covid-19. Quelque 60% d’entre eux expriment ainsi la crainte que le lourd fardeau financier de la crise sanitaire ne réduise encore la marge de manœuvre pour assainir et garantir la prévoyance vieillesse.

Outre le contexte, le groupe d’âge est un facteur important. Tandis que les personnes nées entre 1980 et 1999, dites de la «génération Y», sont censées avoir grandi dans une sécurité maximale, celles de la génération suivante sont nées sous de moins bons augures. La «génération Z» (les personnes nées à partir de l’an 2000) a été le témoin de crises financières et d’incertitudes géopolitiques pendant les années la menant à l’âge adulte. Sans oublier que, dans les médias sociaux, une source d’information essentielle pour les jeunes, il est difficile de distinguer les faits des fausses informations.

Un avenir incertain

La génération Y est associée aux valeurs de liberté, de flexibilité et d’optimisme, tandis que la génération Z, quant à elle, serait à la recherche de sécurité, de stabilité et de réalisme. Alors que la première a été fortement marquée par le récit des possibilités infinies, seule la moitié des jeunes adultes en Suisse garde aujourd’hui plus ou moins confiance en l’avenir – et cette tendance est à la baisse. Enfin, seuls 27% des jeunes sont vraiment confiants et pensent disposer de suffisamment d’argent pour vivre confortablement à la retraite.

Étant donné que les jeunes de la génération Z sont de plus en plus nombreux à atteindre l’âge adulte, leur vision plutôt pessimiste du monde et leur besoin accru de sécurité devraient influencer toujours davantage la formation de l’opinion en Suisse.

Responsabilité individuelle

Là où il y a des soucis, il faut agir, et lorsque la politique échoue à réformer, la responsabilité devient individuelle. Toujours selon le Baromètre de la jeunesse, deux tiers des jeunes en Suisse estiment ainsi que chacun doit assumer plus de responsabilités dans la gestion de son épargne et de sa prévoyance vieillesse. Ils sont certes moins nombreux qu’aux États-Unis par exemple, où les trois quarts des jeunes sont de cet avis, mais où il n’existe pas de prévoyance vieillesse institutionnalisée comme en Suisse. Il semble clair que les jeunes en Suisse veulent être mieux couverts à l’avenir, sans compter exclusivement sur autrui pour cela.

Toutefois, cette prise de conscience ne va pas de pair avec des actions concrètes. Selon une enquête (en allemand) de 2021 menée par l’institut de recherche gfs.bern sur mandat de l’Institut de politique économique suisse de l’Université de Lucerne (IWP), les 16-30 ans de Suisse s’intéressent bien plus à des thèmes comme la protection du climat, l’égalité ou l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée qu’à la prévoyance professionnelle. La moitié tout de même des personnes interrogées s’intéresse à ce dernier point et à l’AVS.

Beaucoup présument de leurs connaissances

Alors que la prévoyance vieillesse est un domaine complexe, 46% des jeunes ayant participé à l’enquête de gfs.bern estiment avoir de bonnes voire de très bonnes connaissances de l’AVS. Si l’on compare leur niveau estimé de connaissances et leurs réponses à des questions classiques dans divers domaines économiques, on constate cependant un décalage entre la perception subjective et la compétence objective; beaucoup de jeunes surestiment leurs connaissances.

Cependant, la volonté d’apprendre est bien présente: 39% des jeunes manifestent un grand voire un très grand intérêt à l’idée de suivre un cours gratuit de cinq jours sur le thème de la prévoyance vieillesse, tandis que 7% d’entre eux déclarent ne pas s’intéresser du tout au thème de la prévoyance.

Pour conclure, bien que de nombreux jeunes soient très préoccupés par leur avenir, ils ne passent que rarement à l’action. Comme pour la protection du climat, il semble en outre difficile de comprendre et d’intégrer véritablement les coûts futurs des actes présents: malgré la peur de manquer d’argent à la retraite, l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée reste aujourd’hui une priorité pour beaucoup de jeunes.

C’est là que la politique et l’économie peuvent jouer un rôle essentiel en informant les jeunes d’égal à égal, en leur montrant les différentes options qui s’offrent à eux et en favorisant l’acquisition de compétences. Elles soutiendraient ainsi une génération qui – malgré sa prétendue capacité d’attention limitée – est prête à envisager l’avenir même lointain et espère prendre de sages décisions.

Proposition de citation: Cloé Jans ; Manuel Rybach (2022). La prévoyance vieillesse, sujet de préoccupation des jeunes. La Vie économique, 28. mars.