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Matériaux de construction : le recyclage freiné par de mauvaises incitations

Dans le domaine de la construction, l’économie circulaire est ralentie par de mauvaises incitations, mais une taxe de recyclage anticipée pourrait changer la donne.
Que faire des matériaux d’excavation excédentaires? Des matériaux provenant de la construction du tunnel du Gothard sont déposés dans une décharge à Biasca (TI). (Image: Keystone)

La Suisse est pauvre en matières premières mais elle produit des matériaux de construction minéraux tels que les graviers. Parallèlement, les déchets de construction et les matériaux d’excavation représentent la plus grande partie des déchets dans le pays[1]. La production de graviers de chaux et de marne nécessite l’aménagement de sites d’extraction en pleine nature qui génèrent des atteintes environnementales (nuisances sonores, émission de poussières, perturbation des eaux souterraines) toujours plus difficiles à concilier dans un pays densément peuplé comme la Suisse.

Pour réduire ces atteintes à l’environnement et au paysage, il faudrait pouvoir boucler le cycle des matériaux de construction minéraux, c’est-à-dire recycler dans de nouvelles constructions les matériaux de démolition encore utilisables. Le secteur de la construction pourrait continuer de prospérer malgré ce changement de paradigme, puisque l’ensemble de la chaîne de création de valeur des graviers se trouve en Suisse.

De nombreux déchets de construction déjà recyclés

Actuellement, on ne peut pas encore boucler le cycle des matériaux de construction parce que la quantité de déchets de construction est nettement inférieure aux besoins en matériaux de construction pour les nouveaux bâtiments. Cela simplifie considérablement le recyclage, car les possibilités d’utilisation des déchets sont suffisamment nombreuses pour des usages sans exigences particulières (béton maigre par exemple). Aujourd’hui, près de 80% des déchets de construction recyclés retournent dans le secteur de la construction sous forme de matières premières secondaires, mais ils ne couvrent que 18 % environ des besoins en matériaux de construction, car le parc immobilier suisse continue de croître fortement, surtout en zone urbaine[2].

Cependant, la situation évolue bien que lentement. Les mesures d’aménagement du territoire et la forte demande en logements favorisent la démolition d’anciens bâtiments au profit de constructions plus grandes, en particulier dans les zones urbaines, ce qui augmente la part des matériaux recyclés dans la demande globale de matériaux de construction.

Cette évolution est certes réjouissante, mais elle apporte aussi son lot de nouveaux défis techniques et économiques. À l’avenir, les matériaux secondaires devront répondre à des exigences accrues car ils devront remplacer les matières premières primaires dans des constructions techniquement exigeantes. Les déchets s’accumuleront si la branche n’arrive pas à relever ce défi.

La Suisse s’efforce depuis longtemps déjà d’encourager le recyclage des matériaux de construction. Elle l’a même rendu obligatoire pour les matériaux de construction minéraux et entend encore durcir l’ordonnance correspondante[3]. Un projet scientifique du Programme national de recherche «Économie durable: protection des ressources, vision pour le futur et innovation» (PNR 73) étudie dans quelle mesure les réglementations et les incitations pourraient favoriser ce changement dans le secteur de la construction[4].

Illustration: Le cycle des matériaux de construction n’est pas encore bouclé

Source: Kliem, Scheidegger et Kopainsky (2021), p. 2.

Valorisation insuffisante des matériaux secondaires

Côté producteurs, il existe déjà des incitations financières: les déchets de construction en tant que «matières premières secondaires» sont disponibles gratuitement voire à des prix négatifs. En les recyclant, les usines qui collectent économisent sur les coûts de mise en décharge et répercutent cet avantage financier sur les producteurs de matériaux de construction.

Cet avantage financier reste toutefois insignifiant car la majeure partie de la valeur ajoutée de la construction provient du processus de construction lui-même, et non des coûts de fourniture[5]. Les entreprises sont donc peu enclines à opter pour des matériaux secondaires dont le prix représente un avantage pratiquement nul.

De nombreuses entreprises craignent que l’utilisation de matériaux de construction recyclés ne nuise à leur image, n’entraîne des surcoûts liés à la prolongation des travaux ou ne les expose à des risques accrus en cas de dommage[6]. Ces réserves sont imputables à un manque d’expérience dans l’utilisation de matériaux secondaires pour des constructions exigeantes. Il apparaît donc logique d’accélérer le processus d’apprentissage des entreprises à travers des normes de construction, des règles applicables aux marchés publics et des standards de construction durable[7].

Proposer de plus grandes incitations économiques

On pourrait s’attendre à ce que les producteurs de matériaux de construction aient un intérêt économique à recycler les déchets de construction, puisqu’ils disposent de matières premières à bas prix. Les coûts supplémentaires liés à l’achat et au recyclage devraient compenser les coûts de production. Ce n’est cependant guère le cas aujourd’hui, parce que le prix du gravier primaire est très bas. Trois facteurs interviennent ici.

Premièrement, l’extraction de matériaux minéraux primaires est en soi déjà relativement bon marché. Elle est réglementée à l’échelon cantonal et, dans la majorité des cas, les graviéristes ne doivent aucun dédommagement à la collectivité et ne paient pas davantage les coûts environnementaux. Rares sont les communes à demander un dédommagement pour couvrir la mise à contribution du réseau routier communal. La loi sur l’aménagement du territoire prévoit certes une taxe sur la plus-value de compensation des mesures d’aménagement, ce qui permettrait de combler cette lacune, mais cette taxe est applicable uniquement aux nouveaux sites d’extraction, et non de manière globale sur l’ensemble du territoire suisse.

Deuxièmement, le prix du gravier a encore baissé ces dernières années. Les matériaux d’excavation propres servent traditionnellement à combler les gravières épuisées. Or, au fil des ans, leur volume a dépassé celui du gravier primaire dans les centres urbains tels que Zurich ou à la suite de grands projets d’infrastructure (construction de tunnels par exemple). Les possibilités de mettre les matériaux d’excavation en décharge se raréfient et entraînent une hausse des prix de la mise en décharge. Le graviériste a donc tout intérêt à extraire du gravier primaire afin de créer du volume pour la mise en décharge des matériaux d’excavation propres, car cette opération est lucrative. Cette évolution a conduit à l’augmentation de l’offre et à la baisse du prix du gravier.

Troisièmement, la Suisse a une situation géologique privilégiée qui offre d’excellentes ressources locales de gravier, de chaux et de marne. On peut donc y produire d’excellents matériaux de construction à prix avantageux. Étant donné que la Suisse est un petit pays et que l’utilisation du rail est en pleine expansion, le transport de gravier se rentabilise même sur de longues distances; il permet de compenser les pénuries régionales et de maintenir les prix à un niveau bas.

Que faire dans ce contexte?

En Suisse, l’économie circulaire des matériaux de construction passe par l’utilisation prioritaire des matériaux secondaires qui, compte tenu de la constellation des prix expliquée précédemment, est liée à deux conditions: développer l’offre à prix avantageux et initier les professionnels à l’utilisation des matériaux secondaires. Nul besoin d’intervenir au niveau politique: adapter les instruments existants suffirait pour améliorer leur efficacité.

Une possibilité s’offre avec la raréfaction des décharges pour les matériaux d’excavation. Dans certaines régions de Suisse, celle-ci a pour effet d’accentuer l’extraction de gravier et de tasser les prix. Comment y remédier ? D’une part en réduisant les capacités des décharges et, d’autre part, en créant des capacités de dépôt pour le matériau d’excavation propre, par exemple en autorisant des remblayages extensifs. Aujourd’hui, la Suisse est encore réticente à de telles transformations en raison de la protection du paysage. Mais cette démarche non conventionnelle pourrait contribuer à modifier la logique lucrative des graviéristes et à accroître l’attrait des matériaux secondaires[8].

Aujourd’hui, les cantons sont chargés de garantir l’approvisionnement en gravier et les volumes de décharge sur plusieurs décennies en aménageant de nouvelles concessions de gravières et de décharges. Mais les producteurs agissent par-delà les frontières cantonales: ils s’adaptent assez rapidement à l’évolution en exploitant les différences de politiques cantonales. Pour mieux gérer cette situation, il faudrait améliorer nettement la coordination intercantonale.

Des incitations fiscales sont en discussion au niveau cantonal et communal (par exemple à travers les taxes de décharge). Mais une telle approche n’a guère d’emprise et génère des distorsions de la concurrence. En revanche, la taxe anticipée de recyclage est une option intéressante. La Suisse applique déjà ce modèle avec succès pour les déchets tels que les bouteilles ou les appareils électroniques et électriques. Une taxe de cette nature aurait uniquement un impact sur l’utilisation de gravier primaire et pousserait les maîtres d’ouvrage à le remplacer par des matériaux secondaires. Si la taxe était prélevée auprès de l’entreprise de construction, les graviéristes étrangers ne pourraient en tirer aucun avantage concurrentiel. S’il était associé à d’autres systèmes incitatifs – par exemple une norme de construction durable contraignante – ce dispositif pourrait amorcer le changement. Et les coûts de construction n’augmenteraient pas si, dans le même temps, la déconstruction et le recyclage étaient encouragés financièrement.

  1. Rubli et Jungbluth (2005). []
  2. Gauch et al. (2016). []
  3. Voir Ordonnance sur la limitation et l’élimination des déchets (ordonnance sur les déchets, OLED). []
  4. Lire également à ce sujet l’article de Nicola Blum et Harald Desing. []
  5. Meglin, Kytzia et Habert (2022). []
  6. Knoeri et al. (2014). []
  7. Kliem, Scheidegger et Kopainsky (2021). []
  8. Kliem, Scheidegger et Kopainsky (2021). []

Literaturverzeichnis

Proposition de citation: Susanne Kytzia ; Alexander Scheidegger ; Ronny Meglin ; Daniel Kliem (2022). Matériaux de construction : le recyclage freiné par de mauvaises incitations. La Vie économique, 12. avril.