{"id":134377,"date":"2019-09-19T10:00:26","date_gmt":"2019-09-19T10:00:26","guid":{"rendered":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/2019\/09\/wyplosz-10-2019fr\/"},"modified":"2023-08-24T00:04:21","modified_gmt":"2023-08-23T22:04:21","slug":"wyplosz-10-2019fr","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/2019\/09\/wyplosz-10-2019fr\/","title":{"rendered":"La Banque centrale europ\u00e9enne est moins ind\u00e9pendante qu\u2019on ne le croit"},"content":{"rendered":"<p>Sur le papier, la Banque centrale europ\u00e9enne (BCE) est la banque centrale la plus ind\u00e9pendante au monde. Ses statuts ont \u00e9t\u00e9 soigneusement r\u00e9dig\u00e9s en ce sens. Alors que les statuts des autres banques centrales sont en g\u00e9n\u00e9ral \u00e9tablis par le Parlement, qui peut changer d\u2019avis, ceux de la BCE font partie du trait\u00e9 de Maastricht et ne peuvent \u00eatre modifi\u00e9s qu\u2019\u00e0 l\u2019unanimit\u00e9 des pays membres, ce qui est hautement improbable.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nPourtant, l\u2019exp\u00e9rience de la crise des dettes publiques a illustr\u00e9 la diff\u00e9rence entre les textes juridiques et les faits\u00a0: la BCE n\u2019a pas eu les moyens de jouer le r\u00f4le attendu d\u2019une banque centrale.&#13;<\/p>\n<h2>La crise des dettes souveraines<\/h2>\n<p>&#13;<br \/>\nEn\u00a02010, la dette publique grecque repr\u00e9sentait environ 130\u00a0% du produit int\u00e9rieur brut (PIB). C\u2019est un montant \u00e9lev\u00e9, mais pas tr\u00e8s diff\u00e9rent de ce qui s\u2019observe aux \u00c9tats-Unis (100\u00a0% en\u00a02010, 110\u00a0% aujourd\u2019hui) et modeste par rapport au Japon (200\u00a0% \u00e0 l\u2019\u00e9poque, pr\u00e8s de 240\u00a0% aujourd\u2019hui). Pourquoi donc personne ne s\u2019inqui\u00e8te-t-il vraiment des cas am\u00e9ricain et nippon\u00a0?&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nUne partie de la r\u00e9ponse r\u00e9side dans le comportement du gouvernement grec nouvellement \u00e9lu\u00a0: ce dernier a admis \u00e0 l\u2019\u00e9poque que son pr\u00e9d\u00e9cesseur avait masqu\u00e9 les vrais chiffres, ce qui a constitu\u00e9 le facteur d\u00e9clencheur. Que les march\u00e9s financiers aient alors fortement r\u00e9agi est compr\u00e9hensible, mais ce n\u2019est pas toute l\u2019histoire. Si les m\u00eames march\u00e9s se mettaient \u00e0 douter de la dette am\u00e9ricaine ou japonaise, les banques centrales r\u00e9agiraient imm\u00e9diatement en garantissant les dettes de leurs gouvernements et tout s\u2019arr\u00eaterait net. Il a fallu plus de deux ans \u00e0 la BCE pour arriver \u00e0 cette d\u00e9cision. Entretemps, la crise s\u2019est \u00e9tendue \u00e0 d\u2019autres pays.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nComment interpr\u00e9ter cette erreur historique\u00a0? Il est possible que ses dirigeants n\u2019aient pas compris la nature de la crise, ce qui soul\u00e8ve la question de la composition des instances dirigeantes. Officiellement, la BCE craignait que la Gr\u00e8ce ne puisse honorer sa dette. Or, les banques fran\u00e7aises et allemandes avaient beaucoup pr\u00eat\u00e9 au gouvernement grec. Encore fragilis\u00e9es par la crise des \u00ab\u00a0subprimes\u00a0\u00bb (pr\u00eats hypoth\u00e9caires \u00e0 risque), elles \u00e9taient peut-\u00eatre incapables de faire face \u00e0 un d\u00e9faut de paiement grec. La BCE aurait alors d\u00fb voler \u00e0 leur secours, ce qu\u2019elle ne voulait pas envisager. Ce qui est s\u00fbr, c\u2019est que certains pays, l\u2019Allemagne en t\u00eate, \u00e9taient fonci\u00e8rement hostiles \u00e0 ce type de sauvetage indolore. Ces pays ont imm\u00e9diatement adopt\u00e9 une position morale\u00a0: les Grecs ont faut\u00e9 en laissant leur dette publique grimper et en maquillant les chiffres, il fallait qu\u2019ils apprennent leur le\u00e7on, dans la douleur.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nLa Gr\u00e8ce s\u2019est vu imposer des conditions draconiennes en contrepartie de pr\u00eats fournis par les autres pays de la zone euro, tr\u00e8s on\u00e9reux au d\u00e9part et qui ont servi \u00e0 honorer la dette existante. Ces conditions ont port\u00e9 sur les tr\u00e8s nombreux domaines (retraites, collecte des imp\u00f4ts, salaires dans le secteur public, etc.) dans lesquels la gestion \u00e9tait en effet particuli\u00e8rement dysfonctionnelle. Le revenu national a promptement chut\u00e9 d\u2019un quart et est rest\u00e9 \u00e0 ce niveau pendant huit ans. Au total, les Grecs ont perdu l\u2019\u00e9quivalent de deux fois leur revenu, un record historique.&#13;<\/p>\n<h2>Une banque centrale incompl\u00e8te<\/h2>\n<p>&#13;<br \/>\nLa BCE aurait pu \u00e9viter cette trag\u00e9die et la contagion qui a affect\u00e9 l\u2019Irlande, le Portugal, Chypre et l\u2019Espagne. Elle ne l\u2019a pas fait parce qu\u2019elle n\u2019a pas voulu agir en pr\u00eateur en dernier ressort. Ce type d\u2019intervention fait pourtant partie de la panoplie traditionnelle des banques centrales. Face \u00e0 une crise financi\u00e8re, elles seules peuvent pr\u00eater dans l\u2019urgence \u00e0 leurs gouvernements ou \u00e0 leurs syst\u00e8mes bancaires les sommes gigantesques n\u00e9cessaires pour stabiliser la situation, puisqu\u2019elles sont les seules \u00e0 cr\u00e9er de la monnaie. Ce qui distingue la BCE, c\u2019est qu\u2019elle n\u2019est pas la banque centrale d\u2019un seul pays. Si elle intervient comme pr\u00eateur en dernier ressort, elle prend un risque au nom de tous ses pays membres pour prot\u00e9ger un pays ou les banques d\u2019un pays. Or, plusieurs gouvernements ne souhaitaient pas prendre un tel risque.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nDans ce sens, la BCE n\u2019est pas une banque centrale compl\u00e8te. En r\u00e9alit\u00e9, rien ne l\u2019emp\u00eache d\u2019agir comme pr\u00eateur en dernier ressort. Elle a bien fini par le faire deux ans apr\u00e8s le d\u00e9clenchement de la crise, alors que la pression des march\u00e9s ne baissait pas et que la contagion mena\u00e7ait de s\u2019\u00e9tendre \u00e0 l\u2019Italie. Il semble que Mario Draghi, devenu pr\u00e9sident de l\u2019institution en novembre\u00a02011, ait per\u00e7u la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019intervenir. Il lui a fallu des mois pour d\u00e9velopper son talent diplomatique et lever le veto allemand. Et encore, il a pris la pr\u00e9caution de limiter son action aux pays qui avaient d\u00e9j\u00e0 accept\u00e9 un programme de pr\u00eats de la part des autres pays de la zone euro (\u00e0 l\u2019\u00e9poque\u00a0: la Gr\u00e8ce, le Portugal et l\u2019Irlande), ce qui prend du temps \u00e0 n\u00e9gocier, durant lequel la crise s\u2019envenime.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nM\u00eame ainsi, des citoyens allemands ont alors port\u00e9 plainte devant la Cour constitutionnelle allemande, qui a demand\u00e9 l\u2019avis de la Cour europ\u00e9enne de justice. Si celle-ci a approuv\u00e9 l\u2019action de la BCE, la Cour de Karlsruhe doit encore se prononcer sur le fond \u2013\u00a0sa d\u00e9cision est attendue cet automne. Formellement ind\u00e9pendante, la BCE ne peut toujours pas agir comme les autres banques centrales, non pas parce qu\u2019elle n\u2019en a pas le droit, mais parce qu\u2019elle se sent soumise \u00e0 des objections nationales.&#13;<\/p>\n<h2>Une direction sous influence<\/h2>\n<p>&#13;<br \/>\nDe nos jours, les d\u00e9cisions des banques centrales sont prises par un comit\u00e9 dont les membres sont formellement ind\u00e9pendants, car irr\u00e9vocables, et choisis pour leurs comp\u00e9tences. La BCE fonctionne diff\u00e9remment. \u00c0 sa t\u00eate se trouve un comit\u00e9 ex\u00e9cutif de six membres, dont le pr\u00e9sident. Il pr\u00e9pare les d\u00e9cisions qui sont soumises \u00e0 l\u2019approbation du Conseil des gouverneurs. Outre les six membres du comit\u00e9 ex\u00e9cutif, ce conseil comprend les gouverneurs des banques centrales nationales.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nEn th\u00e9orie, toutes ces personnes ne sont pas cens\u00e9es repr\u00e9senter leurs pays. En principe, le Conseil d\u00e9cide par vote, mais c\u2019est rarement le cas. Dans les d\u00e9lib\u00e9rations, le gouverneur de la Banque f\u00e9d\u00e9rale allemande p\u00e8se \u00e9videmment plus que son coll\u00e8gue maltais et d\u00e9fend souvent des positions clairement influenc\u00e9es par les opinions en vogue dans son pays. Durant la crise, Jens Weidmann n\u2019a d\u2019ailleurs pas manqu\u00e9 de faire conna\u00eetre publiquement ses d\u00e9saccords. Il s\u2019est en particulier oppos\u00e9 \u00e0 la d\u00e9cision d\u2019intervenir en pr\u00eateur en dernier ressort, m\u00eame sous condition, alors que la chanceli\u00e8re allemande Angela Merkel avait donn\u00e9 son accord.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nTout cela indique que la BCE ne peut pas se sentir libre d\u2019agir comme elle le souhaite. Pire, elle s\u2019interdit des actions qui suscitent une forte opposition dans un ou plusieurs pays membres. Alors que son ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis des groupes de pression \u2013\u00a0gouvernements et lobbies de tout genre, y compris nationaux\u00a0\u2013 est garantie par le trait\u00e9 de Maastricht, elle ne se sent de fait pas libre d\u2019agir dans les cas les plus difficiles et urgents, pr\u00e9cis\u00e9ment lorsque l\u2019ind\u00e9pendance est essentielle.&#13;<\/p>\n<h2>Le contre-exemple de la BNS<\/h2>\n<p>&#13;<br \/>\nEn Suisse, la Banque nationale (BNS) b\u00e9n\u00e9ficie elle aussi d\u2019un statut d\u2019ind\u00e9pendance. C\u2019est sa direction g\u00e9n\u00e9rale qui prend toutes les d\u00e9cisions. Ses trois membres sont choisis pour leurs comp\u00e9tences et ne peuvent pas \u00eatre r\u00e9voqu\u00e9s. Un exemple illustre parfaitement leur ind\u00e9pendance\u00a0: lors de la crise des \u00ab\u00a0subprimes\u00a0\u00bb, alors que les deux grandes banques \u00e9taient en situation d\u00e9licate, la BNS est rapidement intervenue comme pr\u00eateur en dernier ressort. Elle a promptement re\u00e7u l\u2019accord du Conseil f\u00e9d\u00e9ral, qui a assum\u00e9 sans discuter les risques. Rien ne filtre des d\u00e9lib\u00e9rations de la direction g\u00e9n\u00e9rale, m\u00eame lors de d\u00e9cisions controvers\u00e9es, comme l\u2019abandon du taux plancher en janvier\u00a02015.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nCe qui distingue la BNS de la BCE n\u2019est pas la lettre de la loi, mais la capacit\u00e9 de sa direction g\u00e9n\u00e9rale d\u2019arriver rapidement \u00e0 un consensus et l\u2019absence de d\u00e9saccords id\u00e9ologiques forts dans l\u2019opinion publique. On touche l\u00e0 aux limites d\u2019une union mon\u00e9taire entre pays souverains. Il n\u2019est pas s\u00fbr que la nouvelle pr\u00e9sidente de la BCE, Christine Lagarde, arrivera \u00e0 mieux ma\u00eetriser ces d\u00e9saccords potentiels, qui pourraient r\u00e9appara\u00eetre si, par exemple, l\u2019Italie devait faire face \u00e0 une crise sur son \u00e9norme dette publique.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur le papier, la Banque centrale europ\u00e9enne (BCE) est la banque centrale la plus ind\u00e9pendante au monde. Ses statuts ont \u00e9t\u00e9 soigneusement r\u00e9dig\u00e9s en ce sens. 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On s\u2019attend en g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 ce qu\u2019une banque centrale intervienne comme pr\u00eateur en dernier ressort si la dette publique fait face \u00e0 la d\u00e9fiance des march\u00e9s financiers ou si le syst\u00e8me bancaire est menac\u00e9. Il a fallu plus de deux ans \u00e0 la BCE pour le faire. Durant cette p\u00e9riode, la crise qui avait d\u00e9marr\u00e9 en Gr\u00e8ce s\u2019est \u00e9tendue et, partout, la situation s\u2019est profond\u00e9ment d\u00e9t\u00e9rior\u00e9e. La BCE a \u00e9t\u00e9 paralys\u00e9e par des dissensions entre les pays membres de la zone euro, ce dont son statut d\u2019ind\u00e9pendance est pr\u00e9cis\u00e9ment cens\u00e9 la prot\u00e9ger. Ces dissensions sont fr\u00e9quemment r\u00e9percut\u00e9es au sein du conseil des gouverneurs, l\u2019organisme qui d\u00e9cide de la politique mon\u00e9taire.","magazine_issue":"20191001","seco_author_reccomended_post":null,"redaktoren":[3988,0],"korrektor":4139,"planned_publication_date":"20190924","original_files":null,"external_release_for_author":"19700101","external_release_for_author_time":"00:00:00","link_for_external_authors":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/exedit\/5d516ae2f1161"},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/134377"}],"collection":[{"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4915"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=134377"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/134377\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":187797,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/134377\/revisions\/187797"}],"acf:user":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4139"},{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/0"},{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3988"},{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4915"}],"acf:post":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/main_focus_post\/156867"},{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/main_focus_post\/156086"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/19060"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=134377"}],"wp:term":[{"taxonomy":"post__type","embeddable":true,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/post__type?post=134377"},{"taxonomy":"post_opinion","embeddable":true,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/post_opinion?post=134377"},{"taxonomy":"post_serie","embeddable":true,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/post_serie?post=134377"},{"taxonomy":"post_content_category","embeddable":true,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/post_content_category?post=134377"},{"taxonomy":"post_content_subject","embeddable":true,"href":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/post_content_subject?post=134377"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}