{"id":149698,"date":"2012-12-01T12:00:00","date_gmt":"2012-12-01T12:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/2012\/12\/wiener-2\/"},"modified":"2023-08-24T00:44:14","modified_gmt":"2023-08-23T22:44:14","slug":"wiener-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/2012\/12\/wiener-2\/","title":{"rendered":"Les in\u00e9galit\u00e9s: un risque macro\u00e9conomique aux \u00c9tats-Unis \u00adpeut-il servir de le\u00e7on en Suisse?"},"content":{"rendered":"<p>Les \u00e9conomistes du XIXe si\u00e8cle pressentaient d\u00e9j\u00e0 que les in\u00e9galit\u00e9s de revenu et de fortune peuvent avoir d\u2019importantes cons\u00e9quences macro\u00e9conomiques. Ils avaient \u00e9galement compris que les facteurs institutionnels ont une influence d\u00e9terminante sur la distribution des revenus. Cette double r\u00e9alit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 n\u00e9glig\u00e9e dans les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dant la r\u00e9cente crise \u00e9conomique mondiale. Les \u00c9tats-Unis peuvent servir de cas d\u2019\u00e9cole pour illustrer comment les changements institutionnels contribuent aux in\u00e9galit\u00e9s et quelles en sont les cons\u00e9quences \u00e9conomiques. Nul doute que la Suisse peut en tirer de pr\u00e9cieux enseignements.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n<img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"article_rect\" src=\"\/dynBase\/images\/article_rect\/201212_21_Wiener_01.eps.jpg\" alt=\"\" width=\"370\" height=\"247\" \/>&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nLa distribution des revenus a longtemps \u00e9t\u00e9 le cheval de bataille de l\u2019\u00e9conomie politique. Pour David Ricardo, elle en \u00e9tait m\u00eame l\u2019objet par excellence. Les m\u00e9canismes de distribution de la prosp\u00e9rit\u00e9 nationale entre classes sociales ont donc \u00e9t\u00e9 largement \u00e9tudi\u00e9s, de m\u00eame que leurs cons\u00e9quences sur le d\u00e9veloppement \u00e9conomique. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 partir de l\u2019apr\u00e8s-guerre que nombre d\u2019\u00e9conomistes se sont d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s des questions de distribution. Ils semblaient avoir trouv\u00e9, avec la th\u00e9orie de la productivit\u00e9 marginale des prix des facteurs, une explication suffisante des mod\u00e8les de distribution, \u00e0 savoir que chaque facteur de production est r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 selon la valeur de son produit marginal. De plus, le mod\u00e8le n\u00e9oclassique a d\u00e9montr\u00e9 qu\u2019en pr\u00e9sence de march\u00e9s du cr\u00e9dit parfaits, la distribution des revenus n\u2019a aucune incidence sur la croissance \u00e9conomique. Une opinion largement r\u00e9pandue, pendant des ann\u00e9es, estimait ainsi que la recherche \u00e9conomique devait en priorit\u00e9 s\u2019occuper de croissance \u00e9conomique et non de distribution des revenus. Robert Lucas, nob\u00e9lis\u00e9 en 1995, consid\u00e9rait m\u00eame que se concentrer sur la distribution des revenus \u00e9tait ce qui pouvait arriver de pire aux sciences \u2028\u00e9conomiques.&#13;<\/p>\n<h2>Les tendances en mati\u00e8re de distribution des revenus aux \u00c9tats-Unis et en Suisse<\/h2>\n<p>&#13;<br \/>\nLa crise \u00e9conomique mondiale a remis l\u2019in\u00e9gale distribution des revenus et des richesses \u00e0 l\u2019ordre du jour. Le mouvement de protestation <i>Occupy Wall Street<\/i> s\u2019est nourri du malaise ressenti par une partie de la population am\u00e9ricaine face au recul de la mobilit\u00e9 sociale, aux privil\u00e8ges politiques dont b\u00e9n\u00e9ficie Wall Street par rapport \u00e0 <i>Main Street<\/i> (un raccourci d\u00e9signant l\u2019\u00e9conomie r\u00e9elle et, au-del\u00e0, les int\u00e9r\u00eats de la classe moyenne) et \u00e0 l\u2019aggravation des in\u00e9galit\u00e9s \u00e9conomiques. Les faits sont, en outre, moins controvers\u00e9s sur le plan scientifique: les donn\u00e9es issues des recensements montrent que de 1979 \u00e0 2009 le revenu r\u00e9el moyen des 20% des familles disposant des revenus les plus faibles a recul\u00e9 de 7,4%, tandis que celui des 20% des familles aux revenus les plus \u00e9lev\u00e9s s\u2019est accru de 49%&#13;<br \/>\nUS Census Bureau.. Tous les indicateurs confirment cette \u00e9volution.Comme le montre le <i>graphique 1<\/i>, aux \u00c9tats-Unis, l\u2019in\u00e9galit\u00e9 des revenus bruts dans la moiti\u00e9 sup\u00e9rieure de l\u2019\u00e9chelle de distribution n\u2019a pratiquement pas cess\u00e9 de s\u2019accentuer depuis 1980, alors que dans la moiti\u00e9 inf\u00e9rieure, elle s\u2019est stabilis\u00e9e vers le milieu des ann\u00e9es nonante. Pour la Suisse, les s\u00e9ries chronologiques, bien que plus courtes, montrent clairement que les in\u00e9galit\u00e9s sont non seulement moins marqu\u00e9es qu\u2019outre-Atlantique, mais encore plus stables dans la moiti\u00e9 inf\u00e9rieure de la distribution. Il n\u2019en reste pas moins que l\u00e0 aussi, les revenus les plus \u00e9lev\u00e9s s\u2019\u00e9cartent toujours plus de la moyenne.Ces in\u00e9galit\u00e9s croissantes \u2013 en particulier en ce qui concerne les revenus les plus \u00e9lev\u00e9s \u2013 se refl\u00e8tent dans la part d\u00e9volue aux diff\u00e9rents groupes de revenus \u00e9tasuniens dans le total. Le mouvement <i>Occupy Wall Street<\/i> l\u2019a d\u2019ailleurs fait savoir au monde entier: en 1970, le pourcent de contribuables les plus fortun\u00e9s percevaient 7,8% du total des revenus bruts du pays et, en 2010, pas moins de 17,4%&#13;<br \/>\nAlveredo et al. (2012).. En Suisse, la distribution par groupes de revenus est rest\u00e9e relativement stable au cours du XXe si\u00e8cle&#13;<br \/>\nDell et al. 2005, Schaltegger &amp;amp; Gorgas (2011)..L\u2019analyse des indicateurs d\u2019in\u00e9galit\u00e9s, qui tiennent compte de l\u2019ensemble de la dis-\u2028tribution et non seulement de ses zones \u2028extr\u00eames, donne des r\u00e9sultats comparables. En Suisse, on observe une l\u00e9g\u00e8re augmentation des in\u00e9galit\u00e9s entre 2001 et 2007, suivie d\u2019une nouvelle baisse&#13;<br \/>\nOFS (2012).. En comparaison internationale, la distribution des revenus en Suisse est non seulement relativement stable, mais aussi \u00e9galitaire. Le <i>graphique 2<\/i> montre que la distribution des revenus du travail et des capitaux entre les m\u00e9nages est moins in\u00e9gale en Suisse que dans la moyenne des pays de l\u2019OCDE.La r\u00e9duction des in\u00e9galit\u00e9s par des transferts et par la fiscalit\u00e9 est cependant nettement moins importante en Suisse et aux \u00c9tats-Unis que dans d\u2019autres pays, ce qui \u2028explique qu\u2019en mati\u00e8re de distribution des revenus disponibles, la Conf\u00e9d\u00e9ration ne figure qu\u2019au huiti\u00e8me rang du classement des pays de l\u2019OCDE, alors que pour les revenus des capitaux, elle occupe la premi\u00e8re place (in\u00e9galit\u00e9 la plus faible).&#13;<\/p>\n<h2>Les causes de l\u2019augmentation \u2028des in\u00e9galit\u00e9s<\/h2>\n<p>&#13;<br \/>\nCette \u00e9volution de la situation s\u2019est traduite par un net regain d\u2019int\u00e9r\u00eat des sciences \u00e9conomiques pour les causes et les cons\u00e9quences des in\u00e9galit\u00e9s dans la distribution des revenus. Dans le premier cas, les \u00e9conomistes s\u2019appuient fr\u00e9quemment sur les variantes du mod\u00e8le th\u00e9orique de l\u2019offre et de la demande de travailleurs suivant leur productivit\u00e9. En particulier, la th\u00e9orie dite de l\u2019\u00e9volution des technologies favorisant les emplois qualifi\u00e9s (\u00abskill-biased technological change\u00bb) explique les in\u00e9galit\u00e9s de revenus croissantes par un glissement de la demande en faveur de travailleurs mieux form\u00e9s. Selon cette th\u00e9orie, le progr\u00e8s technique \u2013 en par-ticulier la large diffusion des ordinateurs \u2013 favorise les travailleurs hautement qualifi\u00e9s, dont la productivit\u00e9 augmente plus que proportionnellement, tout en se substituant aux travailleurs les moins qualifi\u00e9s \u0153uvrant dans des travaux de routine.Ce mod\u00e8le th\u00e9orique a \u00e9t\u00e9 souvent critiqu\u00e9 ces derni\u00e8res ann\u00e9es&#13;<br \/>\nHarjes (2007), Dell et al. (2005).. On observe en \u2028effet que la dynamique des in\u00e9galit\u00e9s et l\u2019\u00e9volution technologique ne se recoupent ni dans le temps ni dans l\u2019espace: dans nombre de pays industrialis\u00e9s, les in\u00e9galit\u00e9s ont cr\u00fb dans des proportions diff\u00e9rentes, alors m\u00eame que les profils d\u2019exigences y \u00e9voluaient de la m\u00eame mani\u00e8re&#13;<br \/>\nNeckermann &amp;amp; Torche (2007).. Selon d\u2019autres mod\u00e8les \u2028explicatifs, il y aurait lieu d\u2019ajouter une \u2028analyse approfondie des changements institutionnels. \u00c0 cet \u00e9gard, parmi les facteurs consid\u00e9r\u00e9s comme importants dans diff\u00e9rentes \u00e9tudes figurent notamment le degr\u00e9 de couverture syndicale, la politique de salaire minimal et la fiscalit\u00e9&#13;<br \/>\nVoir par exemple Fortin &amp;amp; Lemieux (1997), Saez (2004).. L\u2019hypoth\u00e8se est la suivante: les institutions du march\u00e9 du \u2028travail au sens large influencent le pouvoir \u2028de n\u00e9gociation des travailleurs&#13;<br \/>\nLevy &amp;amp; Temin (2007).. Un \u00c9tat social bien d\u00e9velopp\u00e9, un droit du travail assurant une bonne protection des travailleurs et des &shy;syndicats influents tendent \u00e0 renforcer la position des travailleurs lors des n\u00e9gociations salariales et peuvent ainsi pr\u00e9venir l\u2019augmentation des \u00e9carts salariaux.Le <i>graphique 3<\/i> pr\u00e9sente l\u2019\u00e9volution de deux facteurs d\u2019influence institutionnels potentiels \u2013 \u00e0 savoir le rapport entre salaires minimal et m\u00e9dian et le taux d\u2019organisation syndicale \u2013 depuis 1970 aux \u00c9tats-Unis. Il laisse supposer que ces facteurs institutionnels pourraient avoir jou\u00e9 un r\u00f4le dans le creusement des in\u00e9galit\u00e9s outre-Atlantique. Dans une r\u00e9cente \u00e9tude empirique, on a par ailleurs examin\u00e9 l\u2019influence de la mondialisation, du progr\u00e8s technologique et de l\u2019\u00e9volution de la r\u00e9glementation sur la distribution des salaires dans 22 \u00c9tats membres de l\u2019OCDE depuis les ann\u00e9es quatre-vingt&#13;<br \/>\nOCDE (2011).. Il appara\u00eet que durant la p\u00e9riode analys\u00e9e, le rapport entre les salaires des neuvi\u00e8me et premier d\u00e9ciles s\u2019est accru de 0,47% par an en moyenne. Selon les estimations de l\u2019OCDE, la d\u00e9r\u00e9glementation des march\u00e9s du travail et des produits d\u2019une part et le progr\u00e8s technologique d\u2019autre part se sont traduits par une augmentation des in\u00e9galit\u00e9s de respectivement 0,42% et 0,32% par an. Les investissements dans la formation les ont en revanche sensiblement att\u00e9nu\u00e9es (-0,50% par an)&#13;<br \/>\nPlusieurs autres facteurs, non significatifs s\u2019ils sont consid\u00e9r\u00e9s isol\u00e9ment, ont entra\u00een\u00e9 ensemble une augmentation des in\u00e9galit\u00e9s de 0,29% par ann\u00e9e..Enfin, l\u2019analyse doit tenir compte des \u2028effets de la d\u00e9r\u00e9glementation des march\u00e9s du travail et des produits sur la participation \u00e0 la vie active et le ch\u00f4mage. On observe ainsi que les mesures prises en mati\u00e8re de d\u00e9r\u00e9glementation s\u2019accompagnent souvent d\u2019une augmentation du taux d\u2019emploi, ce qui r\u00e9duit les in\u00e9galit\u00e9s entre les personnes actives. L\u2019effet global de la d\u00e9r\u00e9glementation n\u2019est donc pas \u00e0 sens unique&#13;<br \/>\nOCDE (2011)..&#13;<\/p>\n<h2>Cons\u00e9quences macro\u00e9conomiques<\/h2>\n<p>&#13;<br \/>\nDepuis que la crise financi\u00e8re mondiale a \u00e9clat\u00e9 en 2007, les \u00e9conomistes se sont davantage pench\u00e9s non seulement sur les causes, mais encore sur les cons\u00e9quences des in\u00e9galit\u00e9s, \u00e9tudiant notamment les probl\u00e8mes qui, au plan macro\u00e9conomique, pouvaient surgir de leur croissance. On sait que la crise \u2013 m\u00eame si elle a ensuite \u00e9volu\u00e9 diff\u00e9remment selon les r\u00e9gions du monde et les pays \u2013 a \u00e9t\u00e9 directement d\u00e9clench\u00e9e par l\u2019\u00e9clatement de la bulle immobili\u00e8re am\u00e9-\u2028ricaine, r\u00e9sultant lui-m\u00eame du fait qu\u2019une multitude de b\u00e9n\u00e9ficiaires de cr\u00e9dits hy-\u2028poth\u00e9caires \u00e0 risque se sont subitement trouv\u00e9s en d\u00e9faut de paiement. Il s\u2019agit donc d\u2019examiner s\u2019il existe un lien entre le creusement des in\u00e9galit\u00e9s et la pr\u00e9carit\u00e9 financi\u00e8re croissante des m\u00e9nages.Aux \u00c9tats-Unis, dans un contexte de chute des investissements et des exportations nettes, le taux de consommation \u00e9lev\u00e9 des m\u00e9nages a longtemps port\u00e9 la demande \u00e9conomique globale. Revers de la m\u00e9daille: l\u2019endettement des m\u00e9nages s\u2019est accru, alors qu\u2019il paraissait solidement couvert par la mont\u00e9e apparemment irr\u00e9sistible des prix de l\u2019immobilier. Le ratio dette\/revenu disponible des m\u00e9nages am\u00e9ricains est ainsi pass\u00e9 de 72,1% en 1980 \u00e0 136,7% en 2006, \u00e0 la veille de la crise. Dans le m\u00eame temps, leur taux d\u2019\u00e9pargne net reculait massivement, passant de 10,1% \u00e0 2,5% (OCDE). Diverses \u00e9tudes montrent que ce sont surtout les m\u00e9nages de l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 inf\u00e9rieure de l\u2019\u00e9chelle de distribution des richesses qui se sont beaucoup endett\u00e9s, tandis que les 5% des m\u00e9nages de l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 sup\u00e9rieure maintenaient leur taux d\u2019endettement aux environs de 70%&#13;<br \/>\nBarba &amp;amp; Pivetti (2009); Kumhof &amp;amp; Ranci\u00e8re (2010); Van Treeck &amp;amp; Sturn (2012)..&#13;<\/p>\n<h2>In\u00e9galit\u00e9s et endettement des m\u00e9nages<\/h2>\n<p>&#13;<br \/>\nEn ce qui concerne l\u2019existence d\u2019un lien entre le creusement des in\u00e9galit\u00e9s et l\u2019endettement des m\u00e9nages, les tentatives d\u2019explications se r\u00e9partissent grosso modo en deux groupes, selon qu\u2019elles sont fond\u00e9es sur l\u2019offre ou sur la demande. Les <i>explications fond\u00e9es sur l\u2019offre<\/i> consid\u00e8rent ce lien comme indirect, voire inexistant. Les \u00e9tablissements financiers pourvoyeurs de cr\u00e9dits pourraient avoir subi, suite \u00e0 l\u2019aggravation des in\u00e9galit\u00e9s, des pressions politiques les poussant \u00e0 compenser la stagnation du revenu r\u00e9el des m\u00e9nages de la moiti\u00e9 inf\u00e9rieure de l\u2019\u00e9chelle de distribution des revenus par l\u2019octroi de cr\u00e9dits faciles. Selon <i>Rajan (2010)<\/i>, les interventions de plusieurs gouvernements am\u00e9ricains \u2013 au demeurant bien intentionn\u00e9s \u2013 visant \u00e0 encourager la propri\u00e9t\u00e9 du logement pour les m\u00e9nages modestes auraient incontestablement contribu\u00e9 \u00e0 former la bulle du march\u00e9 immobilier et \u00e0 d\u00e9teriorer la qualit\u00e9 des cr\u00e9dits. Les premiers responsables seraient donc les milieux politiques et non les \u00e9tablissements financiers. Cette th\u00e8se de Rajan a soulev\u00e9 diff\u00e9rentes critiques: elle surestimerait l\u2019influence politique des classes d\u00e9favoris\u00e9es, sous-estimerait les effets de la d\u00e9r\u00e9glementation des march\u00e9s&#13;<br \/>\nAcemoglu (2011). et n\u00e9gligerait les explications \u00abtraditionnelles\u00bb du \u00abboom\u00bb des cr\u00e9dits, \u00e0 savoir le bas niveau des taux d\u2019int\u00e9r\u00eat et le comportement procyclique d\u00e9crit par Minsky&#13;<br \/>\nBordo &amp;amp; Meissner (2012)..\u00c0 cette explication fond\u00e9e sur l\u2019offre s\u2019oppose une <i>hypoth\u00e8se ax\u00e9e sur la demande<\/i>. Les \u00e9conomistes de l\u2019\u00e9cole classique savaient d\u00e9j\u00e0 que les m\u00e9nages pauvres et les m\u00e9nages riches consacrent des parts diff\u00e9rentes de leur revenu \u00e0 la consommation. Un glissement des revenus d\u00e9tenus par les m\u00e9nages pauvres vers les riches peut donc influencer le taux d\u2019\u00e9pargne du pays. Dans le m\u00eame temps, il peut aussi modifier la propension \u00e0 \u00e9pargner des diff\u00e9rents groupes de revenus.La <i>th\u00e9orie des revenus relatifs<\/i>&#13;<br \/>\nDuesenberry (1949). offre un cadre explicatif possible. Selon celle-ci, les m\u00e9nages les plus modestes tentent d\u2019imiter les plus ais\u00e9s de leur groupe de comparaison et de maintenir leur niveau de vie m\u00eame en cas de diminution de leur revenu. Les m\u00e9nages \u00e0 faible revenu pr\u00e9senteraient donc, par rapport \u00e0 leur population de r\u00e9f\u00e9rence ou \u00e0 un revenu ant\u00e9rieur plus \u00e9lev\u00e9, un taux d\u2019\u00e9pargne moindre que les m\u00e9nages de l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 sup\u00e9rieure de l\u2019\u00e9chelle de distribution des revenus, ce d\u2019autant que les d\u00e9cisions en mati\u00e8re de consommation des m\u00e9nages jouissant d\u2019une aisance sup\u00e9rieure se r\u00e9percuteraient en cascade dans les d\u00e9ciles inf\u00e9rieurs de la distribution. Les m\u00e9nages aux revenus moindres financeraient alors ces d\u00e9penses par une participation plus intensive \u00e0 la vie active, par une diminution de leur \u00e9pargne ou par un endettement sup\u00e9rieur.Une seconde explication ax\u00e9e sur la \u2028demande est de nature politico-\u00e9conomique. Sous la pr\u00e9sidence de Ronald Reagan, on a commenc\u00e9 \u00e0 progressivement d\u00e9manteler l\u2019\u00c9tat social am\u00e9ricain et \u00e0 confier la fourniture des prestations de pr\u00e9voyance sant\u00e9 et vieillesse, ainsi que des prestations de for-mation, au secteur priv\u00e9. Les revenus stagnant, on a alors assist\u00e9 \u00e0 l\u2019essor d\u2019un syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 sociale fond\u00e9 sur la monnaie plastique (\u00abPlastic Social Safety Net\u00bb), autrement dit financ\u00e9 par les dettes auxquelles incitent les cartes de cr\u00e9dit et le cr\u00e9dit \u00e0 la consommation. Les m\u00e9nages s\u2019endettaient non seulement en cas d\u2019\u00e9v\u00e9nement impr\u00e9vu, comme une perte d\u2019emploi, ou d\u2019urgence m\u00e9dicale, mais encore pour leurs besoins quotidiens. Une \u00e9tude r\u00e9alis\u00e9e aupr\u00e8s de m\u00e9nages ayant des dettes envers des \u00e9metteurs de cartes de cr\u00e9dit a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 qu\u2019un tiers d\u2019entre eux avaient d\u00e9j\u00e0 eu recours \u00e0 ce mode de financement pour payer leur loyer, des int\u00e9r\u00eats hypoth\u00e9caires ou des denr\u00e9es alimentaires&#13;<br \/>\nDemos (2005)..En Suisse \u00e9galement, il y aurait lieu d\u2019analyser en d\u00e9tail l\u2019endettement des m\u00e9nages par groupes de revenus. La politique de cr\u00e9dit y \u00e9tant cependant plus prudente, l\u2019\u00c9tat social plus g\u00e9n\u00e9reux et l\u2019augmentation des in\u00e9galit\u00e9s moins importante qu\u2019aux \u00c9tats-Unis, tout semble indiquer que le probl\u00e8me s\u2019y pose avec moins d\u2019acuit\u00e9. Le taux d\u2019\u00e9pargne des m\u00e9nages n\u2019a pratiquement pas vari\u00e9 entre 1995 et 2007, atteignant quelque 12,7% du revenu disponible. En Suisse, le ratio dettes des m\u00e9nages\/PIB est certes relativement \u00e9lev\u00e9, mais cela s\u2019explique notamment par la plus grande valeurs des biens. Notre pays se distingue, en outre, des \u00c9tats-Unis par un taux de propri\u00e9t\u00e9 du logement moins \u00e9lev\u00e9.Le lien entre in\u00e9galit\u00e9s et situation financi\u00e8re des m\u00e9nages reste \u00e0 clarifier plus en d\u00e9tail. Il s\u2019agit notamment de comprendre pourquoi l\u2019endettement des m\u00e9nages n\u2019a pas suivi une \u00e9volution semblable dans tous les pays pr\u00e9sentant une aggravation des in\u00e9galit\u00e9s. Les institutions sociales de l\u2019\u00c9tat ont \u2028certainement beaucoup \u00e0 y voir.&#13;<\/p>\n<h2>Conclusion<\/h2>\n<p>&#13;<br \/>\nL\u2019\u00e9volution de la distribution des revenus devrait \u00eatre attentivement examin\u00e9e, au m\u00eame titre que d\u2019autres grandes variables macro\u00e9conomiques. Intervenir serait en outre possible, le cas \u00e9ch\u00e9ant, par le biais de la fiscalit\u00e9. En Suisse comme aux \u00c9tats-Unis, la concurrence fiscale entre r\u00e9gions s\u2019est traduite, ces derni\u00e8res d\u00e9cennies, par une baisse des taux d\u2019imposition des hauts revenus. On dispose donc de la marge de man\u0153uvre n\u00e9cessaire pour proc\u00e9der \u00e0 une redistribution. Il est, en particulier, indispensable d\u2019\u00e9viter un effritement des bas salaires, tel qu\u2019on l\u2019a observ\u00e9 aux \u00c9tats-Unis. Les institutions du march\u00e9 du travail sont appel\u00e9es \u00e0 jouer \u00e0 cet \u00e9gard un r\u00f4le important.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nGraphique 1: \u00ab\u00c9volution du rapport interd\u00e9cile des revenus bruts des salari\u00e9s travaillant \u00e0 plein temps, 1980\u20132010\u00bb&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nGraphique 2: \u00abCoefficient de Gini relatif \u00e0 la distribution du revenu marchand et du revenu disponible des m\u00e9nages\u00bb&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nGraphique 3: \u00ab\u00c9tats-Unis: salaire minimal, taux d&#8217;organisation syndicale et coefficient de Gini relatif au revenu des &shy;salari\u00e9s \u00e0 plein temps, 1970\u20132010\u00bb&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nEncadr\u00e9 1: Mesure des in\u00e9galit\u00e9s&#13;<\/p>\n<h3>Mesure des in\u00e9galit\u00e9s<\/h3>\n<p>&#13;<br \/>\n\u2212 <i>Coefficient de Gini:<\/i> cette mesure tr\u00e8s r\u00e9pandue des in\u00e9galit\u00e9s peut th\u00e9oriquement varier entre 0 (distribution parfaitement \u00e9gale) et 1 (perception de la totalit\u00e9 des &shy;revenus par une seule personne). On peut dire, en simplifiant, que le coefficient de Gini se calcule \u00e0 partir des diff\u00e9rences entre tous les revenus, de sorte qu\u2019il tient compte de l\u2019ensemble de la distribution. Il est &shy;particuli\u00e8rement sensible aux \u00e9carts dans la\u00a0zone des revenus moyens.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 <i>Rapport interd\u00e9cile:<\/i> cet indicateur est le quotient des revenus correspondant \u00e0 \u2028deux seuils diff\u00e9rents de la distribution. \u2028La mesure P90\/P10, par exemple, divise le revenu des m\u00e9nages du 9e d\u00e9cile (au-dessus &shy;duquel se situent 10% des m\u00e9nages) \u2028par &shy;celui des m\u00e9nages du 1er d\u00e9cile (au-dessous &shy;duquel on trouve 10% des m\u00e9nages). Le rapport interd\u00e9cile est un moyen simple d\u2019analyser des zones diff\u00e9rentes de la distribution, mais il ignore les \u00e9carts que &shy;pr\u00e9sentent les autres zones, en particulier pour les revenus tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s et tr\u00e8s faibles.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\nEncadr\u00e9 2: Bibliographie&#13;<\/p>\n<h3>Bibliographie<\/h3>\n<p>&#13;<br \/>\n\u2212 Acemoglu D., <i>Thoughts on Inequality and the Financial Crisis,<\/i> pr\u00e9sentation du 7 janvier 2011, Denver.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Alvaredo F., Anthony A. B., Piketty T. et Saez E., <i>The World Top Incomes Database,<\/i> 2012. <i>http:\/\/g-<a href=\"http:\/\/mond.parisschoolofeconomics.eu\/\">http:\/\/mond.parisschoolofeconomics.eu\/<\/a>&shy;topincomes<\/i>.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Barba A. et Pivetti M., \u00abRising Household \u2028Debt: Its Causes and Macroeconomic Implications \u2013 A Long-Period Analysis\u00bb, <i>Cambridge Journal of Economics,<\/i> (33), 2009, pp. 113\u2013137.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Bordo M. et Meissner C., <i>Does Inequality Lead to a Financial Crisis?<\/i>, NBER Working Paper 17896, 2012, National Bureau of Economic &shy;Research.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Office f\u00e9d\u00e9ral de la statistique, <i>In\u00e9galit\u00e9 des revenus et redistribution par l\u2019\u00c9tat.<\/i><i>Composition, r\u00e9partition et redistribution des revenus des m\u00e9nages priv\u00e9s,<\/i> Neuch\u00e2tel, 2012, OFS.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Dell F., Piketty T. et Saez E., <i>Income and Wealth Concentration in Switzerland over the 20th Century,<\/i> CEPR Discussion Paper n\u00b0 5090, 2005.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Demos, <i>The Plastic Safety Net. How Households Are Coping in a Fragile Economy,<\/i> New York, 2005.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Duesenberry, J., <i>Income, Savings and the Theory of Consumer Behavior,<\/i> Cambridge (MA), 1949, Harvard University Press.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Fortin N. M. et Lemieux T., \u00abInstitutional Changes and Rising Wage Inequality: Is there a Linkage?\u00bb, <i>The Journal of Economic Perspectives,<\/i> 11:2, 1997, pp. 75\u201396.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Harjes T., <i>Globalization and Income Inequality: A European Perspective,<\/i> 2007, IMF Working &shy;Paper WP\/07\/169.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Kumhof M. et Ranci\u00e8re R., <i>Inequality, Leverage and Crises<\/i>, 2010, IMF Working Paper WP\/10\/268.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Levy F. et Temin P., <i>Inequality and Institutions in 20th Century America,<\/i> Working Paper 07-17, Cambridge (MA), 2007, Massachusetts Institute of Technology.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Neckerman K. et Torche F., \u00abInequality: Causes and Consequences\u00bb, <i>Annual Review of Sociology,<\/i> 33, 2007, pp. 335\u2013357.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 OCDE, <i>Toujours plus d\u2019in\u00e9galit\u00e9. Pourquoi les \u00e9carts de revenus se creusent,<\/i> 2011, \u00e9d. de l\u2019OCDE.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Rajan R., <i>Fault Lines. How Hidden Fractures Still Threaten the World Economy,<\/i> 2010, Princeton University Press.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Saez E., <i>Income and Wealth Concentration in a Historical and International Perspective,<\/i> 2004, Working Paper.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Schaltegger C. A. et Gorgas C., <i>The Evolution of Top Incomes in Switzerland over the 20th century,<\/i> Crema Working Paper n\u00b0 2011\/06, 2011.&#13;<br \/>\n&#13;<br \/>\n\u2212 Van Treeck T. et Sturn S., <i>Income Inequality as\u00a0a Cause of the Great Recession? A Survey of &shy;Current Debates,<\/i> Gen\u00e8ve, 2012, OIT.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les \u00e9conomistes du XIXe si\u00e8cle pressentaient d\u00e9j\u00e0 que les in\u00e9galit\u00e9s de revenu et de fortune peuvent avoir d\u2019importantes cons\u00e9quences macro\u00e9conomiques. Ils avaient \u00e9galement compris que les facteurs institutionnels ont une influence d\u00e9terminante sur la distribution des revenus. Cette double r\u00e9alit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 n\u00e9glig\u00e9e dans les ann\u00e9es pr\u00e9c\u00e9dant la r\u00e9cente crise \u00e9conomique mondiale. 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