{"id":186116,"date":"2023-07-17T10:40:15","date_gmt":"2023-07-17T08:40:15","guid":{"rendered":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/?p=186116"},"modified":"2023-08-24T01:41:01","modified_gmt":"2023-08-23T23:41:01","slug":"quest-ce-quune-bonne-politique-industrielle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/2023\/07\/quest-ce-quune-bonne-politique-industrielle\/","title":{"rendered":"Qu\u2019est-ce qu\u2019une bonne politique industrielle?"},"content":{"rendered":"<p>En f\u00e9vrier 2019, Peter Altmaier (CDU), alors ministre allemand de l\u2019\u00e9conomie, lan\u00e7ait sa proposition de strat\u00e9gie industrielle\u00a02030 (\u00abIndustriestrategie\u00a02030\u00bb). Le projet essuyant de vives critiques en Allemagne, il fallut le remanier sensiblement. Mais le contenu de l\u2019\u00e9bauche initiale n\u2019en demeure pas moins symptomatique de la mis\u00e8re dans laquelle se trouve actuellement la politique industrielle, car ces propositions influencent la politique industrielle actuelle de l\u2019Allemagne, de la France, de l\u2019ensemble de l\u2019Union europ\u00e9enne et d\u2019autres pays industrialis\u00e9s.<\/p>\n<h2 class=\"text__graphic-title\">Six axes malavis\u00e9s<\/h2>\n<p>Le projet d\u2019Altmaier consistait en six axes. Premi\u00e8rement, il pr\u00e9voyait que la part de l\u2019industrie dans la valeur ajout\u00e9e brute de l\u2019Allemagne ne descendrait pas en-dessous de 20%. De fait, l\u2019industrie allemande g\u00e9n\u00e8re une part relativement \u00e9lev\u00e9e du produit int\u00e9rieur brut (PIB)\u00a0du pays: atteignant 20% actuellement, elle est nettement plus \u00e9lev\u00e9e que celle de la France, des \u00c9tats-Unis et du Royaume-Uni, o\u00f9 elle d\u00e9passe l\u00e9g\u00e8rement 10%, tandis qu\u2019elle s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 environ 18% en Suisse. Comme beaucoup consid\u00e8rent que la force de l\u2019industrie allemande est \u00e0 l\u2019origine de l\u2019\u00e9volution relativement favorable de l\u2019\u00e9conomie depuis 2005, il n\u2019est pas surprenant que, dans une p\u00e9riode marqu\u00e9e par les prix \u00e9lev\u00e9s de l\u2019\u00e9nergie, les inqui\u00e9tudes autour de la sant\u00e9 de l\u2019industrie allemand aient d\u00e9cupl\u00e9.<\/p>\n<p>Est-il justifi\u00e9 de d\u00e9finir \u00e0 l\u2019avance la part de l\u2019industrie dans la valeur ajout\u00e9e? Non, car le changement structurel pourrait entra\u00eener une diminution du poids de l\u2019industrie dans l\u2019\u00e9conomie sans induire des pertes de prosp\u00e9rit\u00e9 (par ex. si le secteur des services gagne en importance). Si, avant la r\u00e9volution industrielle, on avait pris la part de l\u2019agriculture dans la valeur ajout\u00e9e\u00a0\u2013 qui \u00e9tait alors beaucoup plus importante qu\u2019aujourd\u2019hui\u00a0\u2013 comme valeur cible de la politique \u00e9conomique, de nombreuses opportunit\u00e9s du d\u00e9veloppement \u00e9conomique n\u2019auraient pas \u00e9t\u00e9 saisies. Par rapport \u00e0 d\u2019autres pays, l\u2019\u00e9conomie allemande b\u00e9n\u00e9ficie certes d\u2019un avantage comparatif, notamment dans les domaines de la production automobile et de la construction m\u00e9canique, mais rien n\u2019est acquis pour l\u2019avenir.<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8mement, le projet de politique industrielle visait \u00e0 identifier des secteurs industriels cl\u00e9s et, troisi\u00e8mement, \u00e0 d\u00e9terminer quelles \u00e9taient les technologies d\u2019importance strat\u00e9gique. Quatri\u00e8mement, pour encourager ces secteurs et ces technologies, il pr\u00e9voyait d\u2019assouplir la l\u00e9gislation de l\u2019Union europ\u00e9enne (UE) relative aux aides d\u2019\u00c9tat. En l\u2019occurrence, \u00ab\u00a0encourager\u00a0\u00bb ne signifie rien d\u2019autre que d\u2019obtenir des avantages concurrentiels sur le plan international au moyen de subventions. Mais ces subventions induisent des distorsions dans l\u2019utilisation de ressources rares, et il est encore plus probl\u00e9matique d\u2019imaginer que des d\u00e9cisions politiques puissent d\u00e9terminer les branches et les technologies porteuses d\u2019avenir: ce n\u2019est que pure pr\u00e9somption de la classe politique.<\/p>\n<h2 class=\"text__graphic-title\">Des d\u00e9veloppements impr\u00e9visibles<\/h2>\n<p>En 2019, nul ne pouvait imaginer que, un an plus tard seulement, l\u2019industrie pharmaceutique deviendrait la principale industrie de l\u2019\u00e9conomie mondiale. Sans l\u2019invention de vaccins contre le Covid-19, il n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9 possible de ma\u00eetriser la pand\u00e9mie si rapidement et l\u2019ouverture \u00e9conomique aurait d\u00fb \u00eatre repouss\u00e9e. Pourtant, la politique industrielle n\u2019est pas intervenue, au contraire: la soci\u00e9t\u00e9 Biontech n\u2019aurait pas surv\u00e9cu sans l\u2019engagement priv\u00e9 des fr\u00e8res Str\u00fcngmann, qui d\u00e9tiennent pr\u00e8s de la moiti\u00e9 des actions.<\/p>\n<p>Dans le projet d\u2019Altmaier et le plan industriel du pacte vert de l\u2019UE, ce sont cependant la production de cellules de batterie et celle de puces \u00e9lectroniques, et non les vaccins, qui sont identifi\u00e9es comme des technologies cl\u00e9s. Les subventions accord\u00e9es par l\u2019\u00c9tat allemand et l\u2019UE aux entreprises de ce domaine sont \u00e9normes: le fabricant am\u00e9ricain de semi-conducteurs Intel doit recevoir plus de 10\u00a0milliards d\u2019euros d\u2019aides, soit environ 1\u00a0million d\u2019euros par employ\u00e9, pour s\u2019\u00e9tablir \u00e0 Magdebourg, en Allemagne. L\u2019UE, qui a d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 consid\u00e9rablement assoupli sa l\u00e9gislation relative aux aides d\u2019\u00c9tat en vue de tels investissements strat\u00e9giques<a href=\"#footnote_1\" id=\"footnote-anchor_1\" class=\"inline-footnote__anchor\">[1]<\/a>, a ouvert la voie aux subventions gr\u00e2ce \u00e0 ses projets importants d\u2019int\u00e9r\u00eat europ\u00e9en commun (PIIEC).<\/p>\n<p>L\u2019importance que rev\u00eat la production de cellules de batterie et de puces \u00e9lectroniques pour l\u2019\u00e9conomie europ\u00e9enne n\u2019est cependant pas clairement \u00e9tablie. Bien que les cellules de batterie soient consid\u00e9r\u00e9es comme un \u00e9l\u00e9ment essentiel de la mobilit\u00e9 \u00e9lectrique et que les puces \u00e9lectroniques entrent dans la composition d\u2019une multitude d\u2019applications num\u00e9riques, notamment dans le domaine de la protection du climat, l\u2019UE est malavis\u00e9e de miser compl\u00e8tement sur la mobilit\u00e9 \u00e9lectrique, dans la mesure o\u00f9 des technologies encore plus respectueuses de l\u2019environnement, inconnues ou immatures \u00e0 ce stade, sont susceptibles de devenir concurrentielles \u00e0 l\u2019avenir. Mais, les micropuces \u00e9tant principalement produites \u00e0 Ta\u00efwan, il faut mettre fin \u00e0 cette d\u00e9pendance unilat\u00e9rale probl\u00e9matique d\u2019un point de vue g\u00e9ostrat\u00e9gique. Or, la production de puces \u00e9lectroniques trouve un nouveau souffle dans nombre de pays, comme aux \u00c9tats-Unis, en raison des tensions avec la Chine et notamment des craintes d\u2019une attaque potentielle contre Ta\u00efwan. De ce fait, les pays producteurs de puces sont d\u00e9j\u00e0 suffisamment diversifi\u00e9s et il n\u2019est donc pas indispensable que l\u2019Allemagne continue de subventionner cette technologie en versant des montants aussi importants que ceux octroy\u00e9s dans le cas d\u2019Intel \u00e0 Magdebourg.<\/p>\n<h2 class=\"text__graphic-title\">Tous pour quelques-uns<\/h2>\n<p>Cinqui\u00e8mement, le projet de strat\u00e9gie de politique industrielle pour l\u2019Allemagne voulait adapter le droit de la concurrence de l\u2019UE et de l\u2019Allemagne afin de favoriser l\u2019\u00e9mergence de \u00abchampions nationaux\u00bb. Fondamentalement, il s\u2019agissait de permettre aux entreprises concern\u00e9es d\u2019occuper des positions de march\u00e9 dominantes dans l\u2019UE pour ensuite b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019une meilleure position concurrentielle sur les march\u00e9s mondiaux. En d\u2019autres termes: les acheteurs de produits fabriqu\u00e9s par des \u00ab\u00a0champions nationaux\u00a0\u00bb devaient payer des prix plus \u00e9lev\u00e9s sur leur march\u00e9 domestique pour assurer \u00e0 ces entreprises des parts de march\u00e9 plus importantes \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Une politique de ce type n\u2019est gu\u00e8re justifiable du point de vue des consommateurs de l\u2019UE, d\u2019autant que des entreprises comme Siemens et Alstom, qui ont r\u00e9cemment fait l\u2019objet de telles discussions, n\u2019ont pas de probl\u00e8mes notables de positionnement sur le march\u00e9. Heureusement, la politique allemande et la politique europ\u00e9enne en mati\u00e8re de concurrence ont r\u00e9sist\u00e9 jusqu\u2019ici \u00e0 ces exigences.<\/p>\n<p>Le sixi\u00e8me et dernier axe du projet d\u2019alors concernait les entreprises allemandes dites traditionnelles, dont la p\u00e9rennit\u00e9 devait \u00eatre assur\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019aide de l\u2019\u00c9tat. Mais qu\u2019est-ce qu\u2019une entreprise allemande traditionnelle? Les entreprises cit\u00e9es dans le projet \u00e9taient toutes cot\u00e9es en bourse, leurs actions \u00e9tant n\u00e9goci\u00e9es sur les march\u00e9s dans le monde entier. Aucune entreprise de taille moyenne n\u2019y est mentionn\u00e9e. En d\u00e9finitive, la protection vis\u00e9e ne faisait qu\u2019inciter les entreprises concern\u00e9es \u00e0 encourir des risques d\u2019investissement suppl\u00e9mentaires parce qu\u2019il est finalement possible de les r\u00e9percuter sur l\u2019\u00c9tat. Quel est le sens d\u2019une telle mesure?<\/p>\n<p>Ce dernier point a lui aussi \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9 du projet. On constate cependant dans la politique climatique de l\u2019Allemagne une tendance \u00e0 accorder d\u2019importantes subventions p\u00e9rennes aux entreprises allemandes \u00e9tablies de longue date. Cette tendance ressort par exemple des discussions concernant les contrats sur diff\u00e9rences ou sur le prix de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 pour l\u2019industrie: des subventions doivent faciliter la transformation vers la neutralit\u00e9 climatique aux entreprises gourmandes en \u00e9nergie.<\/p>\n<h2 class=\"text__graphic-title\">Une politique industrielle l\u00e9gitim\u00e9e sur le plan r\u00e9glementaire<\/h2>\n<p>Cette rapide esquisse de la conception dominante actuelle de la politique industrielle t\u00e9moigne de sa propre mis\u00e8re: la suffisance planificatrice de l\u2019\u00c9tat conduit celui-ci \u00e0 intervenir \u00e0 coups de subventions on\u00e9reuses qui biaisent la concurrence. Cette situation attire les aventureux en qu\u00eate de rente, car il est finalement plus tentant de chercher \u00e0 obtenir de telles subventions que de s\u2019escrimer \u00e0 conqu\u00e9rir le leadership technologique en innovant.<\/p>\n<p>Cette conception est (pr\u00e9tendument) corrobor\u00e9e par les analyses de l\u2019\u00e9conomiste Mariana Mazzucato, qui ne cesse de relever l\u2019importance de la politique industrielle am\u00e9ricaine pour le leadership technologique des \u00c9tats-Unis dans divers domaines. Elle s\u2019appuie pour cela principalement sur l\u2019exemple de l\u2019Agence am\u00e9ricaine pour les projets de recherche avanc\u00e9e en mati\u00e8re de d\u00e9fense qui a initi\u00e9 plusieurs innovations importantes en collaboration avec les forces arm\u00e9es et l\u2019appareil s\u00e9curitaire. Toutefois, eu \u00e9gard \u00e0 son importance imm\u00e9diate pour la politique de s\u00e9curit\u00e9, cet exemple n\u2019est pas transposable \u00e0 la politique industrielle civile.<\/p>\n<p>Pour \u00eatre fructueuse, la politique industrielle civile doit en fin de compte \u00eatre ouverte aux nouvelles technologies: l\u2019\u00c9tat doit soutenir la recherche et le d\u00e9veloppement, mais il faut que ce soutien diminue \u00e0 mesure que grandit l\u2019application g\u00e9n\u00e9rale des r\u00e9sultats de la recherche. Autrement dit, les contributions \u00e9tatiques doivent \u00eatre plus importantes pour la recherche fondamentale que pour la recherche appliqu\u00e9e et la recherche sp\u00e9cifique des entreprises. Pour r\u00e9sumer: une politique industrielle moderne est une politique de recherche et d\u2019innovation.<\/p>\n<ol class=\"footnote\"><li id=\"footnote_1\" class=\"footnote--item\">Voir l\u2019<a href=\"https:\/\/dievolkswirtschaft.ch\/fr\/?p=185641&v\">article<\/a> de Philipp Zurkinden.&nbsp;<a href=\"#footnote-anchor_1\" class=\"inline-footnote__anchor hidden-print\">[<span class=\"icon-arrow-up\"><\/span>]<\/a><\/li><\/ol>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En f\u00e9vrier 2019, Peter Altmaier (CDU), alors ministre allemand de l\u2019\u00e9conomie, lan\u00e7ait sa proposition de strat\u00e9gie industrielle\u00a02030 (\u00abIndustriestrategie\u00a02030\u00bb). Le projet essuyant de vives critiques en Allemagne, il fallut le remanier sensiblement. 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