Rechercher

Pensée à somme nulle: la prospérité au détriment d’autrui?

Pensée à somme nulle: la prospérité au détriment d’autrui?

Environ un tiers des personnes interrogées dans le cadre d’une étude sur la prospérité estime que l’on ne peut gagner que si d’autres perdent. (Image: Keystone)
L’enrichissement personnel implique-t-il l’appauvrissement d’autrui?

Non; notre économie fondée sur la division du travail permet généralement à chacune et à chacun d’améliorer sa situation par le biais de l’échange. Il existe cependant des formes d’interactions, à l’image de la lutte pour des parts de marché, où l’on ne peut gagner que si d’autres perdent. Une telle vision du monde relève d’une pensée à somme nulle prononcée.

Cette conception est-elle répandue en Suisse?

Assurément. Une étude réalisée l’an dernier révèle que 30% des 11 000 personnes interrogées considèrent la création de richesse comme un jeu à somme nulle. Simultanément, près d’un tiers estime que la richesse peut croître et que, donc, tout le monde peut avoir sa part du gâteau. Les autres avis exprimés varient entre ces deux positions.

Dans quels groupes sociaux la pensée à somme nulle est-elle particulièrement répandue?

Cette vision est présente dans tous les groupes d’âge et toutes les couches sociales, même si elle est moins fréquente chez les personnes ayant un haut niveau de formation ou un revenu élevé. Sur le plan politique, aucune tendance claire ne se dégage: des individus partagent cette conception dans tous les grands partis, même s’ils sont légèrement plus nombreux à gauche de l’échiquier politique.

Les personnes adhérant fortement à la pensée à somme nulle ont tendance à être moins satisfaites de leur vie.

Ce mode de pensée rend-il malheureux?

L’étude montre une corrélation claire: les personnes adhérant fortement à la pensée à somme nulle ont tendance à être moins satisfaites de leur vie, indépendamment de leur revenu et de leur niveau de formation. Les données ne permettent pas d’établir les causes de cette corrélation. Il semble toutefois plausible que la perception constante de la pénurie, de la concurrence et de la discrimination contribue au stress, à l’anxiété et à la frustration, ce qui affecte directement le bien-être subjectif.

Pourquoi la pensée à somme nulle est-elle si répandue dans un pays riche comme la Suisse?

Difficile à dire. Si l’expérience de la pénurie et de la concurrence favorise effectivement ce type de raisonnement, nous pouvons interpréter les résultats comme un signal: notre système économique accroît certes la richesse, mais, manifestement, il génère également de nombreuses expériences de ce type, sur le marché du travail ou du logement par exemple. Dans tous les cas, le volume de travail existant est souvent présenté à tort comme une donnée fixe.

Cette vision du monde est-elle instrumentalisée par les milieux politiques?

Au cours des derniers mois, certaines personnalités politiques ont adopté une vision du monde à somme nulle dans leurs discours. Cette approche séduit particulièrement lorsqu’il s’agit de susciter un réflexe de défense. Les succès des autres deviennent alors une menace. Ce phénomène est notamment perceptible dans les politiques commerciales et migratoires.

 

Propos recueillis par «La Vie économique»

Proposition de citation: Éclairage d'Alois Stutzer, Université de Bâle (2026). Pensée à somme nulle: la prospérité au détriment d’autrui? La Vie économique, 26 février.

L'interviewé

Alois Stutzer est professeur d’économie politique à l’Université de Bâle.