Pourquoi un effondrement massif des échanges commerciaux ne se produit que rarement
Malgré le Brexit, le PIB du Royaume-Uni a progressé, mais dans une moindre mesure. (Image: Keystone)
En stimulant les gains d’efficacité, la concurrence et les investissements, le commerce international accroît les richesses, on le sait. C’est la raison pour laquelle les hausses des droits de douane, les fermetures de marchés ou l’application de sanctions déclenchent souvent un flot d’annonces dénonçant les effets catastrophiques qu’auront de telles mesures sur les échanges, la croissance et la prospérité. On a pu le constater notamment lors du Brexit, de l’adoption des sanctions contre la Russie et, plus récemment, de l’augmentation des droits de douane américains décrétée par Donald Trump.
Malgré de très fortes hausses des droits de douane, la Suisse et les États-Unis ont néanmoins enregistré une croissance économique réelle de respectivement 1% et 2% en 2025. De son côté, la Russie affiche un produit intérieur brut (PIB) supérieur d’environ 8% à son niveau d’avant la guerre d’agression contre l’Ukraine, tandis que le PIB du Royaume-Uni a augmenté de 11% par rapport à la période précédant le Brexit, voté en 2016.
Pourquoi l’effondrement tant redouté du commerce ne s’est-il pas produit à ce jour et qu’est-ce que cela nous apprend sur les gains d’efficacité générés par le commerce, les coûts des droits de douane et les risques d’interruption des chaînes d’approvisionnement?
Le lent processus d’adaptation des relations commerciales
Il convient tout d’abord de souligner que les flux commerciaux évoluent dans le temps, poussant les entreprises à développer de nouvelles relations d’affaires et à investir dans de nouveaux marchés. Toutefois, l’émergence de nouvelles entraves aux échanges n’entraîne pas un arrêt brutal des relations commerciales. Les entreprises ont la possibilité de réagir rapidement, par exemple en puissant dans leurs stocks, en ajustant leurs marges ou en répercutant ultérieurement les coûts supplémentaires sur leur clientèle. Les coûts d’entrée sur le marché irrécupérables et les avantages détenus par des entreprises solidement établies sont également des facteurs de maintien des relations commerciales, même en cas de dégradation des conditions[1].
On voit donc qu’un choc commercial peut être amorti à court terme, sans que ses coûts en soient pour autant éliminés. Ainsi, selon les toutes dernières estimations, le commerce mondial a connu en 2025 une croissance de 2,4%, soit une évolution moins dynamique qu’initialement prévu[2]. Par ailleurs, il faut s’attendre à des coûts beaucoup plus élevés à long terme. Il est certes possible d’adapter les chaînes d’approvisionnement au fil du temps, mais seulement dans certaines limites, en particulier quand des barrières commerciales sont imposées à un important partenaire commercial, voire à tout un pan de l’économie mondiale, comme dans les cas du Brexit, des droits de douane américains ou des sanctions contre la Russie. On constate notamment que, malgré le Brexit, l’UE représentait encore une part de 41,2% des exportations britanniques en 2024 (contre 43,8% en 2015), ce qui prouve que, même s’il est devenu plus compliqué pour le Royaume-Uni de commercer avec l’UE, il ne lui a pas été facile de remplacer ce grand marché proche par d’autres partenaires plus lointains.
Selon une étude récente du National Bureau of Economic Research (NBER), les coûts économiques de cette rupture avec l’UE ont été considérables[3]. En 2025, le Royaume-Uni a affiché un PIB inférieur de 6% à 8% à celui qu’il aurait atteint sans le Brexit, tout en encaissant une baisse de 12% à 18% des investissements ainsi qu’un recul de 3% à 4% de l’emploi et de la productivité. S’il n’a pas provoqué un effondrement brutal de l’économie, le Brexit a bien donné lieu, cependant, à un ralentissement de la croissance (voir graphique).
Malgré le Brexit, le PIB du Royaume-Uni continue de croître, mais à un rythme plus lent que dans les autres pays de l’OCDE
Des préjudices qui se manifestent souvent plus tardivement
Quant aux coûts induits par la politique douanière américaine, ils ne devraient se révéler que progressivement. À cause de leurs nouveaux droits de douane, les États-Unis sont dès à présent confrontés à une hausse des coûts de leurs intrants (comme l’aluminium[4]) et, donc, à une baisse de la compétitivité internationale de leurs propres fournisseurs dans des industries en aval. Toutefois, les décisions d’investissement ne sont adaptées qu’au fil du temps, sachant que l’incertitude accrue en matière de politique commerciale est un facteur qui pèse de tout son poids, freinant les investissements et les entrées sur le marché, même si les droits de douane en vigueur restent pour l’instant relativement bas[5]. Comme cela est souvent le cas, le préjudice réel ne se manifestera qu’au fil des ans, sous la forme d’un recul de la productivité et de l’innovation ainsi que d’un ralentissement de la dynamique de croissance.
De même, le fait que l’économie de la Russie ne se soit pas effondrée ne signifie pas que les sanctions à son encontre sont inefficaces, et ce d’autant plus que, dans son cas, d’autres facteurs entrent en jeu. D’une part, l’économie russe est très largement soutenue par l’économie de guerre et l’augmentation des dépenses publiques qui en résulte[6]. D’autre part, comme le montrent des études sur le sujet, l’impact des sanctions dépend surtout du nombre de pays qui les appliquent ainsi que du degré d’effectivité du blocage du commerce de biens essentiels[7]. Quand de nombreux États tiers servent de relais pour l’acheminement de ces biens, les sanctions commerciales s’avèrent nettement moins efficaces[8]. C’est aussi ce qui explique que les effets des sanctions ont été jusqu’à présent limités, en dépit des fortes attentes des milieux politique et médiatique.
Les dépendances ne sont pas nécessairement un risque
Dans le cadre des débats actuels portant sur la sécurité économique et sur les risques liés aux chaînes d’approvisionnement, les constats énoncés ci-dessus ainsi que la littérature scientifique apportent un éclairage précieux: ils montrent que les dépendances à l’égard de l’étranger ne constituent pas automatiquement un risque économique majeur. Les économies modernes disposent en effet de nombreuses possibilités de substitution et d’adaptation, qu’il s’agisse d’opter pour l’un des nombreux autres fournisseurs présents sur le marché, de remplacer un produit manquant par un équivalent ou encore de modifier les processus de production ou les étapes consécutives.
Par conséquent, les coûts économiques des pénuries temporaires sont souvent moins importants qu’il n’y paraît quand on considère une seule chaîne d’approvisionnement[9], raison pour laquelle il faut se garder de tout alarmisme généralisé. Néanmoins, la vigilance reste de mise, car la capacité d’adaptation est cruciale. Permettant d’accroître à la fois l’efficience et la résilience, l’ouverture, la diversification et de bonnes conditions-cadres constituent la principale réponse à apporter aux débats relatifs à la sécurité économique.
En conclusion, la véritable leçon à tirer de l’expérience acquise ces dernières années n’est pas qu’il faut considérer les chocs commerciaux comme inoffensifs, mais que, dans un premier temps, les économies modernes sont souvent capables de mieux les amortir que ne le laissent entendre les gros titres alarmistes. C’est précisément ce qui explique que les coûts induits par les droits de douane, les sanctions et le verrouillage de marchés ne se manifestent bien souvent que tardivement, même s’ils n’en sont pas moins bien réels.
- Voir Baldwin et Krugman (1989), Boehm et al (2023) ainsi que Egger et al (2025). []
- Voir OMC (2025). []
- Voir Bloom et al (2025). []
- Voir US aluminium consumers pay the spiralling cost of tariffs. []
- Voir Caldara et al. (2020). []
- Voir notamment la publication The costs of war are driving the economy: Russia’s economic situation in 2024. []
- Voir Hausmann et al. (2024). []
- Voir également Scheckenhofer et al. (2026) ainsi que Lukaszuk (2021). []
- Voir Bachmann et al. (2024) ainsi que Hausmann et al. (2024). []
Bibliographie
- Bachmann R. et al. (2024). What if? The macroeconomic and distributional effects for Germany of a stop of energy imports from Russia. Economica, 91(364), 1157-1200.
- Baldwin R. et Krugman P. (1989). Persistent trade effects of large exchange rate shocks. The Quarterly Journal of Economics, 104(4), 635-654.
- Bloom N. et al. (2025). The Economic Impact of Brexit (NBER Working Paper No. 34459). National Bureau of Economic Research.
- Boehm C. E., Levchenko A. A. et Pandalai-Nayar N. (2023). The long and short (run) of trade elasticities. American Economic Review, 113(4), 861-905.
- Caldara D. et al. (2020). The economic effects of trade policy uncertainty. Journal of Monetary Economics, 109, 38-59.
- Egger P. et al. (2025). Gravity with history: On incumbency effects in international trade. Journal of the European Economic Association, 23(4), 1350-1396.
- Hausmann R., Schetter U. et Yildirim M. A. (2024). On the design of effective sanctions: The case of bans on exports to Russia. Economic Policy, 39(117), 109-153.
- Lukaszuk P. (2021). You can smuggle but you can’t hide: Sanction evasion during the Ukraine crisis. Aussenwirtschaft, 71(1), 73-125.
- Organisation mondiale du commerce – OMC (2025). Perspectives et statistiques du commerce mondial. Octobre 2025
- Scheckenhofer L. et al. (2026). The effectiveness of EU export bans on military goods (EconPol Policy Brief No. 80).
- Wiśniewska I. (2025). The costs of war are driving the economy: Russia’s economic situation in 2024. OSW Centre for Eastern Studies (OSW Commentary).
Bibliographie
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- Egger P. et al. (2025). Gravity with history: On incumbency effects in international trade. Journal of the European Economic Association, 23(4), 1350-1396.
- Hausmann R., Schetter U. et Yildirim M. A. (2024). On the design of effective sanctions: The case of bans on exports to Russia. Economic Policy, 39(117), 109-153.
- Lukaszuk P. (2021). You can smuggle but you can’t hide: Sanction evasion during the Ukraine crisis. Aussenwirtschaft, 71(1), 73-125.
- Organisation mondiale du commerce – OMC (2025). Perspectives et statistiques du commerce mondial. Octobre 2025
- Scheckenhofer L. et al. (2026). The effectiveness of EU export bans on military goods (EconPol Policy Brief No. 80).
- Wiśniewska I. (2025). The costs of war are driving the economy: Russia’s economic situation in 2024. OSW Centre for Eastern Studies (OSW Commentary).
Proposition de citation: Lukaszuk, Piotr; Schetter, Ulrich (2026). Pourquoi un effondrement massif des échanges commerciaux ne se produit que rarement. La Vie économique, 31 mars.