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Revenus contre prix

Les comparaisons régionales en Suisse ne tiennent généralement compte que des salaires. Il serait toutefois plus pertinent de les associer aux prix.

La Piazza Grande à Locarno. Les biens de consommation sont nettement meilleur marché au Tessin qu’à Zurich. (Photo: Keystone)

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Les auteurs ont établi un indice général des prix pour les sept grandes régions de Suisse. Ils le comparent à un indice régional des salaires et à un indice du revenu disponible. Les résultats montent que les importants écarts salariaux nominaux sont largement compensés par les différences de prix entre les régions. Les prix et les loyers élevés à Zurich annulent les avantages salariaux de cette grande région par rapport aux autres. Seul le Tessin régresse. Si l’on compare les revenus disponibles avec le niveau des prix, Zurich ne se classe qu’au deuxième rang. C’est la Suisse centrale qui occupe la tête du classement, en raison de sa politique fiscale. La Suisse orientale et celle du Nord-Ouest se placent juste derrière Zurich. Elles sont suivies de l’Espace Mittelland et de la région lémanique. Le Tessin arrive loin derrière, avec une différence de -9,1 % par rapport à Zurich. Sur la base de cette enquête, les auteurs proposent de mesurer les écarts de prospérité en Suisse en se basant sur le pouvoir d’achat et pas seulement sur les salaires.

À Zurich, on gagne en moyenne plus que dans le reste de la Suisse. On dépense aussi davantage pour les loyers et les biens de consommation, ne serait-ce que pour une tasse de café. Cela soulève la question suivante : les écarts salariaux entre les grandes régions sont-ils compensés par des niveaux de prix différents ?

Pour y répondre, il faut corriger les salaires moyens régionaux en faisant appel à l’économétrie. Notre évaluation (voir encadré 1) montre que des écarts existent toujours entre Zurich et les autres grandes régions. Avec des salaires inférieurs de 13,2 % à ceux de la principale métropole suisse, le Tessin est le plus mal loti. Les différences perdurent également en Suisse orientale (-6,6 %), dans l’Espace Mittelland (-5,7 %), en Suisse centrale (-3,3 %) et dans la Suisse du Nord-Ouest (-3 %). Dans la région lémanique, les salaires atteignent presque le niveau zurichois (-1,5 %).

La Suisse orientale affiche les prix les plus bas

Du fait qu’il n’existe en Suisse aucun indice du niveau général des prix à l’échelle régionale, nous en avons établi un, synthétique, pour les sept grandes régions, en prenant Zurich comme référence (voir encadré 2). Pour environ la moitié des dépenses typiques des ménages, nous pouvons estimer les prix sur la base des indications statistiques existantes (voir tableau 1). Si l’on constitue un indice régional pour chacune de ces catégories, des différences substantielles de prix apparaissent. À Zurich, les loyers sont ainsi d’environ un cinquième plus chers que dans toutes les autres grandes régions. Les prix des denrées alimentaires et des boissons non alcoolisées y sont toujours 12 % plus élevés.

Dans les trois scénarios utilisés (voir encadré 2), les prix zurichois sont plus élevés que ceux des autres grandes régions. Dans le scénario moyen, par exemple, le groupe comprenant la Suisse centrale, la région lémanique et la Suisse du Nord-Ouest connaissent des prix inférieurs de 4 à 6 % à ceux de Zurich. La différence est même d’environ 10 % au sein du groupe formé par le Tessin, l’Espace Mittelland et la Suisse orientale.

Tableau 1. Composition de l’indice des prix

Enquête directe Part des dépenses Commentaires
Alimentation et boissonsa, Carburants et lubrifiantsa 16,8% Dépenses régionales de consommation, divisées par la quantité consommée
Dépenses de santéb, Communicationsb 8,2% Prix identiques dans toutes les régions
Loyer net / intérêts hypothécairesc 20,0 % Loyer régional moyen pour des logements de trois à quatre pièces
Électricitéd 1,4% Données sur les prix régionaux provenant des enquêtes de l’ElCom
Scénarios Part des dépenses Scénario 1 Scénario 2 Scénario 3
Hébergement, Frais accessoires du logement principal, Réparations et entretien 15,3% Prix identiques dans toutes les régions Prix régionaux proportionnellement aux loyers régionaux nets Prix régionaux proportionnellement aux loyers régionaux nets
Habillement et chaussures, Ameublement et dépenses courantes, Transports (sans les carburants), Frais d’écolage et de formation 21,0% Prix identiques dans toutes les régions
Combustibles et chaleur 1,0% Prix proportionnellement aux coûts de l‘électricité
Loisirs et culture, Autres biens et services 16,3% Prix régionaux proportionnellement à l’indice partiel des catégories observables par enquête directe

a OFS (2011).

b Crivelli et al. (2007), Schleiniger (2014).

c OFS (2013).

d ElCom (2010), prix moyen cantonal.

Remarque : pour les scénarios 1 à 3 figurant dans le tableau 1, on a calculé les valeurs de l’indice régional des prix, comme elles sont présentées dans le tableau 2  (voir encadré 2).

Tableau 2. Indice régional des prix pour les grandes régions dans les trois scénarios

Zurich Suisse centrale Région lémanique Suisse du Nord-Ouest Tessin Espace Mittelland Suisse orientale
Scénario 1 100 97,8 97,3 96,8 95,2 94,9 94,8
Scénario 2 100 95,7 95,0 93,9 91,1 89,9 89,7
Scénario 3 100 92,1 90,2 89,6 83,7 81,6 82,2

Source : Calculs propres; OFS (2011) / La Vie économique

Si nous comparons maintenant l’indice des prix nominal avec le scénario 2, soit le plus probable, le résultat est étonnamment clair : dans toutes les grandes régions – à l’exception du Tessin –, les écarts salariaux nominaux avec Zurich sont nettement surcompensés par les différences de prix (voir illustration 1). À Zurich, les prix élevés annulent les avantages salariaux. Ainsi, la différence de pouvoir d’achat se monte à 4,4 % pour l’Espace Mittelland, 3,7 % pour la Suisse orientale, 3,5 % pour la région lémanique, 3,1 % pour la Suisse du Nord-Ouest et 1 % pour la Suisse centrale. Le Tessin est la seule région où cette différence est négative (-4,2 %).

Zurich bénéficie d’une fiscalité avantageuse

Ces résultats indiquent clairement que les écarts salariaux nominaux sont compensés par le coût de la vie. Toutefois, le fait que le pouvoir d’achat varie de 3 à 4 % entre Zurich et les régions voisines, par exemple, demande à être expliqué. Les salaires nominaux bruts que nous avons utilisés ne prennent pas en considération la charge découlant des impôts et des taxes. Or, celle-ci diffère d’une région, voire d’un canton, à l’autre. C’est pourquoi nous avons constitué un indice régional du revenu disponible moyen dans les grandes régions, par comparaison avec Zurich, en utilisant les données de l’Office fédéral de la statistique. Nous l’avons ensuite comparé avec l’indice régional des prix.

Si l’on observe le revenu disponible après déduction des impôts, des différences apparaissent, y compris dans le scénario 2. Alors qu’en Suisse centrale, le pouvoir d’achat augmente même (+2,3 %) grâce à une fiscalité faible, les autres grandes régions reculent par rapport à Zurich (voir illustration 2). Dans la Suisse orientale (-2,7 %) et celle du Nord-Ouest (-2,9 %), l’avantage se transforme en léger désavantage. Le pouvoir d’achat recule nettement (-6 % environ) dans l’Espace Mittelland et la région lémanique. Là encore, c’est le Tessin qui ferme la marche avec -9,1 %.

Ill. 1. Écarts salariaux et niveau des prix en comparaison avec Zurich

Ill. 2. Revenus disponibles et niveau des prix en comparaison avec Zurich

 

Source : indice des prix figurant dans le tableau 2 (scénario 2) ; écarts salariaux calculés par les auteurs avec des données de l’OFS (ESS 2008, 2010, 2012) ; revenu disponible tiré de l’EBM 2009-2011 / La Vie économique

Nos estimations nous conduisent à la conclusion suivante : si l’on veut observer les écarts de prospérité en Suisse, il est pertinent de les mesurer en se référant au pouvoir d’achat. Bien entendu, il s’agit ici d’un essai, qui pose quelques problèmes. Ainsi, nous avons calculé l’indice régional des prix en nous appuyant uniquement sur les prix disponibles pour la moitié du panier de marchandises. Pour le reste, nous avons dû recourir à des scénarios. D’autre part, l’observation au niveau des grandes régions n’est pas satisfaisante dans la mesure où les prix et les salaires varient à l’intérieur de chacune d’elles. Malgré tout, nous pensons que cette étude contribue à la discussion sur les différences de prospérité. Nous espérons lancer ainsi un débat utile… peut-être même une initiative sur le plan de la statistique officielle.

Professeur d’économie politique et directeur de l’Institut de recherche économique (IRE), université de la Suisse italienne, Lugano

Doctorant à l’Institut de recherches économiques (IRE), université de la Suisse italienne, Lugano

L’équation de salaire de Mincer

Les auteurs ont utilisé l’équation de Mincer pour calculer les salaires moyens. Le logarithme du salaire brut moyen normalisé constitue la variable dépendante de cette évaluation de régression. Les caractéristiques de l’employé et de l’emploi sont les prédicteurs. Les estimations de salaires, apurées de ces facteurs d’influence, sont ensuite différenciées géographiquement au moyen de variables muettes pour les sept grandes régions, également introduites dans l’équation. Les coefficients des variables muettes servent à calculer les écarts en pour-cent par rapport au niveau des salaires dans la grande région de Zurich.

Calcul de l’indice des prix : trois scénarios

L’indice régional des prix a été calculé selon la formule ci-dessous, dans laquelle prixir désigne le prix de la catégorie de biens i dans la région r. Ils ont été normalisés avec ceux de la grande région de Zurich. Ils servent à évaluer les dépenses régionales pour la catégorie de biens concernés (part des dépenses). L’addition de tous les types de biens donne l’indice régional des prix, avec Zurich comme référence.

Pour une bonne moitié des dépenses, il n’existe aucune indication permettant de faire une estimation. C’est pourquoi nous avons élaboré trois scénarios. Dans le scénario 1, on présume que les prix des biens non observables directement sont répartis de manière équitable au niveau régional. Cette supposition plutôt improbable nous sert de scénario de contrôle. Le scénario 2 admet les hypothèses réalistes exposées dans le tableau 1. Dans le scénario 3, les prix sont répartis proportionnellement aux loyers.

Bibliographie

  • OFS, communiqué de presse n° 0351-1302-70 du 28 mars 2013, données de 2010, Construction et logement, Neuchâtel, 2013.
  • OFS. Comunicato stampa UST n. 0352-1302-70 del 28.03.2013, dati al 2010 (Rapporto costruzioni e abitazioni), Neuchâtel, 2013.
  • Crivelli L., Filippini M., Antonioli Mantegazzini B. et Pallotti F., I costi dell’assicurazione malattia nel Cantone Ticino, Lugano, 2007, université de la Suisse italienne.
  • Elcom, prix moyen de l’électricité par canton, Strompreis.elcom.admin.ch, 2010.
  • Schleiniger, « Health Care Cost in Switzerland : Quantity or Price Driven ? », Health Policy, Elsevier, vol. 117(1), 2014, pp. 83-89.

Professeur d’économie politique et directeur de l’Institut de recherche économique (IRE), université de la Suisse italienne, Lugano

Doctorant à l’Institut de recherches économiques (IRE), université de la Suisse italienne, Lugano