Les défis spécifiques de l’approvisionnement électrique de la Suisse
Au cours des deux derniers hivers, les installations photovoltaïques ont produit plus d’électricité que la centrale nucléaire de Beznau I. (Image: Keystone)
Une rupture de l’approvisionnement électrique (black-out) peut avoir de graves conséquences économiques et sociales. Selon la méthode d’estimation utilisée, le préjudice économique subi par les pays européens pour chaque unité d’énergie non fournie varie entre 5000 et 55 000 euros par mégawattheure (MWh)[1], soit entre 5000 et 15 000 euros sur la base de données macroéconomiques. Ce montant devrait être un peu plus élevé pour la Suisse en raison de la performance économique légèrement supérieure de cette dernière[2].
Jusqu’à présent, la Suisse a été épargnée par les pannes d’électricité de grande envergure, grâce notamment à la résilience comparativement élevée de son réseau d’approvisionnement. Cela tient au fait tout d’abord qu’elle dispose de capacités de production importantes par rapport à sa consommation maximale (ou charge) qui s’élève à environ 10 gigawatts (GW), puisque la puissance de ses centrales hydroélectriques et nucléaires est deux fois plus élevée. Ces deux technologies n’ont pas besoin, pour fonctionner, de combustibles fossiles dont la disponibilité à court terme varie notamment en fonction de la situation géopolitique. Au total, si l’on tient compte d’autres sources d’énergie telles que le photovoltaïque, la capacité de production installée est actuellement environ trois fois supérieure à la charge maximale.
Par ailleurs, une grande partie de cette production est flexible et peut être adaptée rapidement aux fluctuations de la demande. Ainsi, la puissance des centrales à accumulation et des centrales de pompage-turbinage s’élève à environ 11 GW. Enfin, 41 lignes transfrontalières relient la Suisse au réseau interconnecté européen, ce qui lui donne la possibilité d’importer en moyenne quelque 6 GW.
Une fin d’hiver critique
Les centrales n’ont toutefois pas toujours la capacité de produire l’électricité nécessaire. C’est notamment le cas des installations photovoltaïques qui, tributaires de l’ensoleillement, sont moins efficaces en hiver. Les centrales au fil de l’eau produisent elles aussi principalement en été, ce qui explique pourquoi la Suisse est généralement importatrice nette d’électricité en hiver (voir graphique). De plus, la production des centrales au fil de l’eau varie fortement en fonction des conditions météorologiques. C’est ainsi qu’elles ont fourni environ 7600 gigawattheures (GWh) au cours de l’hiver 2023/2024, contre 5200 GWh en 2021/2022. S’agissant des centrales à accumulation, elles sont en grande partie remplies durant les mois d’été afin d’être disponibles au début de l’hiver, lorsque les prix du marché de l’électricité augmentent. Produisant près de 9000 GWh, elles peuvent couvrir plus d’un quart de la consommation nationale durant la basse saison. Au fil de l’hiver, les réservoirs sont progressivement vidés, leur énergie étant vendue sur le marché. Les prix élevés de l’électricité au début de l’hiver peuvent inciter les producteurs à vider leurs réservoirs plus rapidement. Et si une hausse inattendue de la demande d’électricité survient à la fin de l’hiver, l’offre peut devenir insuffisante.
On a pu constater l’importance de l’énergie d’origine nucléaire au cours de l’hiver 2025/2026, alors que la centrale nucléaire de Gösgen était mise à l’arrêt de mai 2025 à mars 2026 en raison de travaux de révision et de maintenance. En temps normal, la deuxième plus grande centrale nucléaire du pays produit environ 8000 GWh d’électricité par an, dont un peu plus de la moitié en hiver. La mise hors service d’une installation de cette envergure a eu un impact considérable sur un petit pays comme la Suisse: cet hiver-là, celle-ci a importé environ 7000 GWh nets, ce qui a généré un risque de concentration en matière de sécurité d’approvisionnement. Le développement des énergies renouvelables contribue désormais de manière notable à l’approvisionnement hivernal, puisque la production photovoltaïque a été supérieure à celle de la centrale nucléaire de Beznau I durant les hivers 2024/2025 et 2025/2026. Cet apport reste toutefois inférieur aux fluctuations de la production hydroélectrique totale.
Production et importations nettes d’électricité en Suisse au cours des semestres d’hiver
GRAPHIQUE INTERACTIF
Source: Office fédéral de l’énergie | Graphique: La Vie économique
Maîtriser les situations de crise
Les importations constituent une base importante pour la sécurité d’approvisionnement, en particulier dans un pays de petite taille. Si la Suisse était contrainte de subvenir seule et en tout temps à ses besoins, elle devrait disposer de capacités de production nettement plus importantes. Son parc de production national devrait être en mesure de faire face à des situations exceptionnelles, telles que la défaillance d’une ou de plusieurs centrales nucléaires lors d’une période de sécheresse entraînant une baisse de la production hydroélectrique. Par ailleurs, diverses analyses montrent qu’une plus grande capacité d’importation du réseau contribue grandement à la sécurité d’approvisionnement nationale, même lorsque l’électricité vient à manquer à l’étranger[3].
Le marché européen de l’électricité, caractérisé par une production croissante d’énergie renouvelable, connaît régulièrement des phases d’excédents de production, même dans des situations tendues en matière d’approvisionnement. Grâce à son parc de centrales flexible et à ses capacités d’importation élevées, la Suisse peut remplacer sans difficulté sa production propre par des importations, tout en préservant ses réserves pour des situations plus délicates.
Les situations résultant d’une accumulation d’événements sont particulièrement critiques pour la sécurité de l’approvisionnement. D’importantes incertitudes subsistent sur ce plan, notamment à moyen et long terme: dans quelle mesure les pics de demande vont-ils augmenter? À quelle vitesse les énergies renouvelables vont-elles se développer? Jusqu’à quand les centrales nucléaires pourront-elles fonctionner? On ne peut pas non plus exclure le risque de voir la disponibilité des capacités d’importation diminuer de manière significative faute d’accord sur l’électricité avec l’UE ou de toute autre convention technique.
Une réserve d’hiver constituée à titre d’assurance
En constituant une réserve d’hiver, la Suisse s’est dotée d’une assurance supplémentaire, qui intervient lorsque l’offre disponible sur le marché ne suffit pas à couvrir la demande. Cette réserve se compose d’une réserve de stockage (réserve hydroélectrique), d’une réserve thermique et d’une réserve liée à une réduction de la consommation, laquelle doit encore être mise en place.
La réserve hydroélectrique vise à éviter que les réservoirs ne soient entièrement vidés avant la fin de l’hiver. Les exploitants retiennent une partie de l’eau et reçoivent une compensation en contrepartie. Ce mécanisme peut permettre de faire face à une situation critique imprévue à la fin de l’hiver, contribuant à assurer l’approvisionnement durant quelques semaines. À noter que la réserve hydroélectrique ne fournit pas d’énergie supplémentaire, puisqu’elle prive le marché d’énergie. Un surdimensionnement serait même susceptible d’entraîner une pénurie hivernale plus précoce, qu’il faudrait alors résoudre en puisant dans la réserve.
La réserve thermique peut fournir de l’énergie supplémentaire au réseau. Elle se compose de centrales de secours fonctionnant au mazout ou au gaz, ainsi que de groupes électrogènes de secours susceptibles d’être utilisés collectivement sous forme de réserves. Ces installations présentent des coûts fixes relativement faibles par rapport aux coûts d’exploitation. Elles sont hors marché et ne peuvent être utilisées que pour faire face aux situations de crise. Leur utilisation est donc réduite au minimum, ce qui limite également leur coût d’exploitation et les émissions de CO2.
Bibliographie
- European Union Aency for the Cooperation of Energy Regulators – Acer (2024). Security of EU Electricity Supply 2024 Monitoring Report. 16 décembre.
- Office fédéral de l’énergie – Ofen (2026) Production et consommation totales d’énergie électrique en Suisse. Mars.
- Swissgrid (2025). System Adequacy 2028, 2030 und 2035, Technischer Bericht. Analyse réalisée par Swissgrid pour le compte de l’Elcom. 19 juin.
Bibliographie
- European Union Aency for the Cooperation of Energy Regulators – Acer (2024). Security of EU Electricity Supply 2024 Monitoring Report. 16 décembre.
- Office fédéral de l’énergie – Ofen (2026) Production et consommation totales d’énergie électrique en Suisse. Mars.
- Swissgrid (2025). System Adequacy 2028, 2030 und 2035, Technischer Bericht. Analyse réalisée par Swissgrid pour le compte de l’Elcom. 19 juin.
Proposition de citation: Meister, Urs (2026). Les défis spécifiques de l’approvisionnement électrique de la Suisse. La Vie économique, 07 mai.