Industrie MEM: les salaires minimums volontaires ont permis de relever les salaires les plus bas
Les salaires minimaux fixés en 2013 dans le cadre d’une convention collective de travail de l’industrie MEM n’ont pas entraîné de suppressions d’emplois. (Image: Keystone )
Les négociations menées en 2013 dans le but de renouveler la convention collective de travail (CCT) dans l’industrie des machines, des équipements électriques et des métaux (MEM) ont bien failli échouer: le patronat, représenté par Swissmem, s’opposait à des salaires fixés collectivement, tels que les salaires minimums, tandis que ces derniers constituaient la principale revendication des syndicats. Ce n’est qu’à l’issue d’une médiation qu’un compromis, délibérément prudent, a pu être trouvé: la nouvelle CCT prévoyait certes des salaires minimums, mais ceux-ci devaient s’inscrire dans la structure salariale existante.
Les nouveaux salaires minimums s’échelonnaient, selon les régions, entre 3300 francs et 3850 francs mensuels. Étant donné que leur objectif était de garantir les salaires les plus bas, l’impact sur la structure salariale est resté limité: avant le renouvellement de la CCT, moins de 2% des personnes salariées au sein des entreprises soumises à cette convention percevaient un salaire inférieur au futur salaire minimum (voir graphique 1), contre environ 5% des salariés des entreprises qui n’y étaient pas soumises.
Facultative, la CCT comporte une clause de non-participation: les entreprises sont libres d’y adhérer et de la dénoncer. Outre les salaires minimums, elle régit de nombreuses autres conditions de travail. Les entreprises soumises à la CCT sont tenues de respecter l’ensemble de ses dispositions: c’est ainsi l’adhésion à la CCT qui est volontaire, et non le respect des salaires minimums. Entre 35% et 40% des personnes employées dans le secteur MEM sont concernés par la CCT.
Quels ont été les effets des salaires minimums volontaires sur les salaires et l’emploi dans l’industrie MEM? Et pourquoi les entreprises sont-elles restées dans la CCT alors qu’elles pouvaient la dénoncer à tout moment? Une analyse empirique de l’Université de Zurich, qui s’est penchée sur ces questions[1], s’appuie sur un nouveau jeu de données consacrées aux conventions collectives de travail en vigueur entre 1998 et 2023. Élaborées par l’Institut KOF de l’EPF Zurich en collaboration avec le Secrétariat d’État à l’économie (Seco), ces données recensent pour la première fois de manière systématique les principales CCT en Suisse ainsi que les salaires minimums qu’elles fixent. Ces informations ont été combinées aux données de l’Enquête suisse sur la structure des salaires (ESS) ainsi qu’à des informations fournies par les partenaires sociaux de l’industrie MEM.
Les salaires minimums relèvent les salaires les plus bas
Afin d’évaluer les répercussions des nouveaux salaires minimums, l’analyse s’appuie sur les différences observées dans la structure salariale avant la mise en place de ceux-ci. L’idée est la suivante: les entreprises qui comptaient un grand nombre de personnes dont le salaire était inférieur au futur salaire minimum ou qui versaient des salaires nettement inférieurs à ce seuil ont été plus fortement touchées par les nouveaux salaires minimums que les entreprises dont les salariés gagnaient à peine moins que le nouveau seuil ou qui ne comptaient que peu de salariés dont le salaire était inférieur au salaire minimum.
Concrètement, l’analyse a déterminé dans quelle mesure une entreprise a dû augmenter sa masse salariale un an avant l’introduction des salaires minimums afin que tous ses salariés puissent percevoir au moins le nouveau salaire minimum. Cet «écart par rapport au salaire minimum» permet ensuite de comparer les entreprises fortement et faiblement touchées par les nouveaux salaires minimums, en partant de l’hypothèse que les salaires et l’emploi auraient évolué de manière similaire dans ces deux groupes d’entreprises si les salaires minimums n’avaient pas été introduits.
Graphique 1: Répartition de l’écart entre les salaires de 2012 et les nouveaux salaires minimums
GRAPHIQUE INTERACTIF
Sans grande surprise, on observe dans les entreprises soumises à la CCT un effet marqué sur les salaires: plus une entreprise a été touchée par l’introduction des salaires minimums, plus elle a augmenté les salaires les plus bas (voir graphique 2). Les entreprises qui ont eu besoin d’ajuster leurs salaires de plus de 4,8 points de pourcentage (ce qui correspond à un écart-type) ont augmenté les bas salaires d’environ 5,1% de plus que les autres. Un exemple permet d’illustrer ce résultat: si l’entreprise A doit augmenter ses salaires de 2% pour que toutes ses salariés atteignent le nouveau salaire minimum, tandis que l’entreprise B doit les augmenter de 6,8%, cela signifie que, à la suite de l’introduction des salaires minimums, l’entreprise B doit augmenter ses salaires d’environ 5,1% de plus que l’entreprise A.
Cet effet positif sur les salaires apparaît immédiatement après la mise en place des salaires minimums et reste stable de 2014 à 2018. Une étude américaine suggère également que l’effet des salaires minimums volontaires sur les rémunérations est immédiat et durable[2].
Ce sont les salaires situés au bas de l’échelle salariale qui ont le plus augmenté après l’introduction des nouveaux salaires minimums. Ce résultat corrobore celui d’une analyse antérieure consacrée à la CCT dans le secteur de la coiffure, qui montre également que les salaires minimums profitent surtout aux personnes percevant les rémunérations les plus basses[3].
Des effets qui dépassent le champ de la CCT
L’analyse montre qu’après l’introduction des salaires minimums, les entreprises de l’industrie MEM qui ne sont pas soumises à la CCT ont elles aussi relevé leurs bas salaires, cette augmentation étant d’environ 3,4%. À écart par rapport au salaire minimum comparable, les entreprises soumises à la CCT ont réagi environ 50% plus fortement que celles qui ne l’étaient pas. Les salaires minimums ont ainsi eu également des répercussions sur les entreprises auxquelles ils ne s’appliquaient pas formellement, même si celles-ci étaient moins marquées.
En revanche, les craintes selon lesquelles la hausse des salaires pourrait entraîner des suppressions d’emplois ne se confirment pas. L’analyse ne met en évidence aucun effet mesurable sur l’emploi, que ce soit au cours des années qui ont immédiatement suivi l’introduction des salaires minimums ou sur l’ensemble de la période étudiée. Si les salaires minimums n’ont pas entraîné de pertes d’emplois, c’est probablement aussi parce qu’ils ont été fixés délibérément à un niveau supportable pour les entreprises.
Graphique 2: Les salaires minimums entraînent une hausse des bas salaires dans l’industrie MEM (2012-2018)
GRAPHIQUE INTERACTIF
La CCT fonctionne comme un tout
Les négociations délicates et l’instauration de salaires minimums faisaient craindre à certains que des entreprises ne se retirent de la CCT volontaire. Cela ne semble toutefois pas s’être produit: 1,1% environ des entreprises ont quitté la CCT en 2014, soit une proportion similaire à celle des années précédentes. Au cours des années qui ont suivi, le taux de sortie est également resté stable, s’établissant entre 1% et 2%.
Pour expliquer cette situation, des représentantes et représentants des employeurs et du personnel soulignent dans des entretiens qualitatifs que la CCT fonctionne comme un ensemble, et non comme une juxtaposition de dispositions isolées. Parmi ses avantages, les entreprises citent notamment l’obligation de paix du travail, la flexibilité des règles relatives au temps de travail et la sécurité juridique. Les deux parties soulignent par ailleurs que la longue tradition de partenariat social dans le secteur industriel a probablement contribué, elle aussi, à ce que les entreprises restent dans la CCT.
Bibliographie
- Derenoncourt E. et Weil D. (2025). Voluntary minimum wages: The local labor market effects of National retailer policies. The Quarterly Journal of Economics, vol. 140, no 3, août 2025, p. 1901-1958.
- Hager K. (2025). When firms can opt out: Minimum wages in Swiss collective bargaining. Evidence from Switzerland’s machinery, electrical engineering and metals industry. Mémoire de master, Université de Zurich, Zurich (non publié).
- Roth K., Kopp D. et Siegenthaler M. (2024). «La CCT permet d’éviter les bas salaires dans la coiffure». La Vie économique, 19 novembre.
Bibliographie
- Derenoncourt E. et Weil D. (2025). Voluntary minimum wages: The local labor market effects of National retailer policies. The Quarterly Journal of Economics, vol. 140, no 3, août 2025, p. 1901-1958.
- Hager K. (2025). When firms can opt out: Minimum wages in Swiss collective bargaining. Evidence from Switzerland’s machinery, electrical engineering and metals industry. Mémoire de master, Université de Zurich, Zurich (non publié).
- Roth K., Kopp D. et Siegenthaler M. (2024). «La CCT permet d’éviter les bas salaires dans la coiffure». La Vie économique, 19 novembre.
Proposition de citation: Hager, Katja; Siegenthaler, Michael (2026). Industrie MEM: les salaires minimums volontaires ont permis de relever les salaires les plus bas. La Vie économique, 20 octobre.
La base de données sur les conventions collectives de travail est désormais accessible aux chercheuses et chercheurs sur le site Internet du Seco. Elle offre pour la première fois un aperçu systématique de l’évolution des principales dispositions des conventions collectives de travail en Suisse de 1998 à 2023.