Une femme sur trois seulement investit: pourquoi?
Éclairage de Patrizia Laeri, directrice générale d'Ellexx
«Les filles s’entendent dire depuis toujours que l’argent est l’affaire des hommes». La statue «Fearless Girl» dans le quartier financier de New York. (Image: Keystone)
En Suisse, 70% des femmes ne détiennent pas la moindre action, contre 50% pour les hommes, selon les résultats d’une étude de Moneyland sur le thème des placements.
Elle n’a rien à voir avec les compétences, mais avec le fait que les femmes gagnent moins, travaillent souvent à temps partiel et assument la majeure partie des tâches non rémunérées au sein du foyer. À la fin du mois, elles ont donc moins d’argent disponible que les hommes. Par ailleurs, les filles s’entendent dire depuis toujours que l’argent est l’affaire des hommes. Enfin, pendant des décennies, les banques ont non seulement négligé les femmes, mais elles les ont aussi moins bien conseillées. Une étude de l’Université de Bonn, qui a porté sur 35 000 entretiens de conseil, montre que les femmes se voient plus souvent recommander des produits coûteux et qu’elles obtiennent moins souvent des rabais.
Elles paient le prix fort. L’argent déposé sur un compte d’épargne ne rapporte guère, du fait du renchérissement, alors que s’il est placé en bourse, les intérêts composés le font fructifier. Grâce aux fintechs, il est aujourd’hui très facile d’investir dans des ETF diversifiés qui sont avantageux même si l’on investit de petites sommes. La peur du risque ne doit pas être un frein: on a bien plus à perdre à ne pas investir car, sur l’ensemble de la vie active, de tels placements rapportent facilement des montants à six chiffres. On voit bien le résultat à l’âge de la retraite: en Suisse, les femmes perçoivent une rente inférieure d’un tiers à celle des hommes. Dans le cadre du système actuel, les placements constituent le levier le plus efficace pour combler ces énormes écarts de fortune.
La dépendance financière des femmes est donc un sujet qui ne relève pas des questions de genre, mais de la politique économique.
Il est doublement dommageable. En Suisse, on estime à 300 milliards de francs le montant des fonds déposés par des femmes sur des comptes d’épargne. Cet argent improductif représente un manque à gagner pour l’économie, les entreprises, les jeunes pousses et l’innovation, mais aussi pour les femmes elles-mêmes quand elles atteignent un certain âge. La pauvreté des personnes âgées touche principalement la population féminine. La dépendance financière des femmes est donc un sujet qui ne relève pas des questions de genre, mais de la politique économique.
Elles veulent savoir à quoi servira leur argent. Pour 92% d’entre elles, la durabilité est un enjeu important. Elles ne veulent pas investir dans le charbon, les armes ou les activités d’exploitation, par exemple, mais dans un monde où leurs enfants et petits-enfants pourront vivre décemment. Les femmes raisonnent à long terme et agissent moins précipitamment, ce qui leur permet, bien souvent, d’obtenir de meilleurs rendements. Elles sont moins attirées que les hommes par les opérations intrajournalières, un domaine dans lequel ces derniers subissent souvent des pertes à moyen terme, tout en ayant à s’acquitter de frais élevés. Enfin, les femmes sont réfractaires au jargon bancaire et aux produits compliqués qui coûtent plus qu’ils ne rapportent.
Il faut mettre en place une éducation financière dès l’école primaire, assurer l’égalité salariale et introduire un système de rentes qui tienne compte du travail de soins et ne pénalise pas le temps partiel. Le secteur financier doit enfin prendre les femmes au sérieux. Celles-ci disposent déjà de plusieurs leviers importants: elles peuvent par exemple retirer les fonds de leur pilier 3a de leur compte d’épargne pour les investir ; elles doivent commencer à investir tôt, effectuer des versements réguliers et diversifier leurs placements. Elles n’ont pas besoin d’une grosse fortune pour cela, il faut juste qu’elles osent se lancer.
Propos recueillis par «La Vie économique»
Proposition de citation: Éclairage de Patrizia Laeri, directrice générale d'Ellexx (2026). Une femme sur trois seulement investit: pourquoi? La Vie économique, 03 novembre.
