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Qui décide: la politique ou le marché?

Eric Scheidegger, chef économiste de la Confédération, défend une ligne claire: dans une démocratie, c’est au pouvoir politique de définir les lignes directrices, y compris dans le domaine économique. Il prend sa retraite après 24 années passées au Secrétariat d’État à l’économie (Seco). De la crise financière à la pandémie, il a été au cœur de l’action.
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Eric Scheidegger au Seco à Berne: «Il est important que les responsables politiques remettent en question leurs convictions, y compris dans une perspective économique.» (Image: Keystone / Alessandro della Valle)
Monsieur Scheidegger, vous êtes chef économiste de la Confédération: était-ce le métier de vos rêves?

Oui, en effet. Lors de mes études en économie, je me suis intéressé tôt à la politique économique suisse et j’ai vite réalisé qu’il pouvait être bénéfique à la société d’intégrer le savoir économique dans la politique.

L’étudiant que vous étiez alors savait-il déjà qu’il serait un jour chef économiste de la Confédération?

Non, bien évidemment ! Je me suis laissé porter par la joie, l’enthousiasme et par les découvertes constantes qui jalonnent un cursus en sciences économiques, où on ne cesse d’apprendre de nouvelles choses. Car plus on avance, plus on acquiert la certitude que les notions économiques permettent de débattre de manière nuancée des évolutions marquant la société.

Comment l’économie aide-t-elle à mener ce débat?

Par les nombreuses disciplines qu’elle aborde. Elles ont toutes en commun d’expliquer le comportement humain en général et les décisions individuelles en particulier. Dans une économie de marché, nous sommes tous au quotidien des agents qui contribuent au développement économique et, par ricochet, au développement social.

Qui décide finalement: la politique ou le marché?

Je reconnais la primauté de la politique. Dans une démocratie, c’est elle qui détermine le cadre dans lequel évoluent la population et l’économie. En tant qu’économiste, je dois néanmoins conseiller les responsables politiques en portant à leur attention les effets indésirables que peuvent avoir des réglementations qui partaient pourtant d’une bonne intention. Il est important que ceux-ci remettent en question leurs convictions, y compris dans une perspective économique.

Votre orientation en matière de politique économique est généralement qualifiée d’ordolibérale. Comment résumeriez-vous cette école de pensée en deux phrases?

L’ordolibéralisme compte parmi les doctrines politiques majeures de l’après-guerre: il attribue à l’État un rôle central dans l’économie de marché, notamment en ce qui concerne les droits de propriété, la concurrence et la politique fiscale. Parallèlement, il limite l’action de l’État afin que celui-ci ne restreigne pas inutilement la liberté et l’engagement des citoyennes et citoyens.

Il est clair que nous allons au-devant d’autres situations exceptionnelles.

Qu’est-ce qui distingue l’ordolibéralisme du libéralisme classique?

L’ordolibéralisme ne prône pas un État minimal, qui devrait se concentrer sur la sécurité et l’ordre public. Il estime que l’État a également un rôle important à jouer dans des domaines comme la politique sanitaire et sociale, l’éducation ou la protection de l’environnement. Mais, de manière générale, l’État devrait intervenir dans l’économie de marché uniquement lorsque le secteur privé ne peut pas assurer l’approvisionnement en biens et services du pays.

Après plus de 24 ans au Seco, vous partirez à la retraite à la fin du mois de février. Vous est-il déjà arrivé de penser que vous viviez une période historique?

Oui; cela m’est arrivé au début de la crise financière mondiale à l’automne 2008 et lors de la pandémie en 2020, soit deux crises économiques aux implications planétaires, qui nous ont tous plongés dans une grande incertitude. Des chocs exogènes d’une telle ampleur sont particulièrement délicats à gérer pour une économie ouverte comme la Suisse.

Quels sont, à titre personnel cette fois, les accomplissements dont vous êtes particulièrement fier?

Cela peut sembler contre-intuitif, mais ce qui me rend particulièrement fier, c’est le fait d’avoir été au cœur de crises majeures et d’avoir participé à leur résolution avec l’aide d’excellentes équipes. Au moment de la crise financière, je me souviens m’être dit que c’était un privilège pour un jeune économiste de pouvoir contribuer à la résolution d’une crise de cette envergure. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas été confrontés à une telle période de turbulences. J’étais loin de me douter que d’autres lui succéderaient à peine quelques années plus tard. Cette expérience a permis à la Suisse de fourbir ses armes. Car il est clair que nous allons au-devant d’autres situations exceptionnelles, et la prochaine crise pourrait prendre à nouveau une tout autre forme que ce que nous avons connu jusqu’ici.

La concurrence est à la fois pénible et utile. Comment la définiriez-vous?

Pour rester simple, la concurrence est un processus. Les investisseurs et les entreprises sont en compétition. Leur but est de développer les meilleurs produits et services possible et de les vendre avec un rapport qualité-prix attrayant.

Pourquoi ce processus a-t-il une telle importance pour l’économie d’un pays?

En économie d’entreprise, on ne voit que des entreprises qui se disputent des parts de marché. À l’échelle économique globale, cependant, la concurrence revêt une dimension autrement plus importante: elle est un moteur de prospérité. Elle incite à fournir de bonnes prestations et à innover dans tous les domaines de la société. La concurrence est utile, parce qu’elle fait progresser l’humanité.

Si la concurrence est une force motrice, sommes-nous condamnés à subir constamment sa pression?

Non, car il ne faut pas confondre la concurrence avec la course effrénée à la performance et l’exploitation des individus. Dans le contexte professionnel, une politique du marché du travail efficace permet de protéger d’éventuels abus les personnes employées. Et dans notre vie privée, nous sommes libres de décider des pressions auxquelles nous souhaitons nous soumettre.

 

Eric Scheidegger: «Nous trouverons toujours de nouvelles solutions aux défis qui se présentent à notre société.» (Image: Keystone / Alessandro della Valle)

La concurrence est-elle le produit d’un système ou est-elle propre à la nature humaine?

Les deux. Elle repose à la fois sur des facteurs biologiques comme la compétition pour la nourriture, la reproduction, la reconnaissance et la sécurité, et sur des facteurs culturels comme l’éducation ou la socialisation, qui peuvent soit encourager soit inhiber l’esprit de compétition.

Quelle est l’importance des prix dans la concurrence?

Les prix ont différentes fonctions. La première est informative: des prix élevés indiquent généralement une forte demande. La deuxième est incitative: les facteurs de production – travail, capital et savoir – suivent les prix élevés. Enfin, leur troisième fonction est disciplinaire: seuls ceux qui développent de bons produits et services et les vendent à des prix intéressants réalisent des bénéfices. Les concurrents qui ne peuvent pas suivre sont éliminés du marché.

Vous parlez d’élimination de concurrents du marché: qui sont les gagnants et les perdants au jeu de la concurrence?

En économie d’entreprise, on parle de gagnants et de perdants lorsque des parts de marché changent de main sur des marchés saturés. À l’échelle économique globale, on ne s’arrête pas à cette idée d’un jeu à somme nulle, mais on réfléchit plutôt en termes de croissance de la prospérité: plus le gâteau est grand, plus les parts distribuées peuvent être importantes. Par ailleurs, une économie de marché est en constante évolution, sous l’impulsion de la technologie, de l’innovation, du savoir et de la concurrence. Les marchés ou les technologies peuvent devenir obsolètes, ce qui conduit à la disparition des entreprises à la traîne. S’il est vrai que les employés, les investisseurs et les entrepreneurs en subissent les conséquences, je ne les qualifierais pas de simples «perdants».

À un moment donné, la concurrence devrait avoir épuisé son potentiel d’efficacité. Pourquoi est-elle sans fin?

L’innovation naît de la concurrence. Elle ne connaît pas de limites car elle repose sur le savoir. Contrairement aux facteurs de production classiques comme le travail, le capital et la terre, le savoir et le partage de connaissances sont illimités. Le savoir ne s’use pas lorsqu’il est partagé ou mis à profit. C’est la raison pour laquelle je suis confiant dans le fait que nous trouverons toujours de nouvelles solutions aux défis qui se présentent à notre société. La concurrence est un processus permanent de recherche et de découverte.

N’est-ce pas au fond un combat où le plus fort l’emporte?

Notre compréhension courante de l’expression anglaise the survival of the fittest repose sur une méprise. Il s’agit du plus apte, et pas forcément du plus fort. Et qui dit apte, dit capacité à s’adapter. La question est donc de savoir qui saura le mieux s’adapter à un contexte qui ne cesse d’évoluer. C’est une course à l’innovation et à l’adaptation.

La concentration du pouvoir n’est jamais une bonne chose, que ce soit en politique ou en économie.

Et pourtant, un sentiment de malaise demeure: il ne reste plus qu’une poignée de grandes entreprises dans certains secteurs. Le but est-il de créer des monopoles?

La concentration du pouvoir n’est jamais une bonne chose, que ce soit en politique ou en économie. Les monopoles poussent généralement les prix à la hausse et freinent l’innovation. Il existe en substance deux catalyseurs économiques «naturels» qui mènent à une concentration du marché: les économies d’échelle dans les industries de réseau telles que l’électricité ou le transport ferroviaire et les effets de réseau des plateformes numériques comme Google. Il n’y a pas de problème à ce qu’une entreprise croisse. Ce qui est problématique, c’est d’abuser de son pouvoir de marché pour affaiblir la concurrence. C’est là qu’intervient la politique de la concurrence, en protégeant la concurrence.

À quel moment l’État doit-il intervenir pour encourager la concurrence et la maintenir?

Nous devons adopter des réglementations propices à la concurrence afin de ne pas l’affaiblir involontairement. Et nous devons éviter que des intérêts particuliers se servent des réglementations pour limiter la concurrence et s’arroger ainsi des avantages économiques.

Pourriez-vous citer des exemples d’avancées réalisées au cours des dernières décennies en faveur de la concurrence?

Les années 1990 ont été une période pionnière pour la Suisse, avec l’avènement de l’idée selon laquelle la concurrence contribue au développement dynamique de la société. Au niveau politique, une majorité s’était dégagée en faveur de la suppression du monopole des PTT avec la création de la Poste et de Swisscom, tout en approuvant l’ouverture du marché à de nouveaux concurrents. Je citerai également la révision totale de la loi sur les cartels, l’ouverture du marché agricole, assortie d’une adaptation du système de subventions absurde alors appliqué dans ce secteur, et l’adhésion de la Suisse à l’OMC.

Quels sont aujourd’hui les secteurs dans lesquels la concurrence affiche encore une faiblesse structurelle en Suisse?

La concurrence est faible dès lors que l’État intervient dans l’optique de la limiter. La politique agricole l’illustre bien. Il en va de même pour les prix réglementés par l’État dans divers domaines du service public. Enfin, la concurrence transfrontalière est quasiment impossible pour les prestations non échangeables que l’on retrouve sur le marché du logement ou dans des segments fortement réglementés du marché de la santé.

On associe souvent la politique industrielle à la compétitivité d’un pays. Pourquoi la Suisse se montre-t-elle si réticente à prendre des mesures de politique industrielle?

Il faut faire la distinction entre politique industrielle verticale et politique industrielle horizontale. La politique industrielle verticale est de nature sélective: elle favorise certaines branches, entreprises ou technologies par le biais de mesures politiques de protection ou de soutien étatique. La politique industrielle horizontale, quant à elle, veille à ce que tout le monde puisse bénéficier de bonnes conditions-cadres, parmi lesquelles la sécurité juridique, la protection de la propriété intellectuelle, la concurrence, la formation, la recherche, les infrastructures et la flexibilité du marché du travail. La politique industrielle verticale est problématique parce qu’elle favorise certains secteurs et, de ce fait, ouvre la porte aux intérêts politiques. Chaque branche considère avoir une importance particulière. Si la politique s’engage dans cette voie, elle laisse le champ libre à la recherche de subventions étatiques ou de protection face à la concurrence. Une bonne politique économique est neutre vis-à-vis des secteurs, des technologies et des entreprises.

Quel rôle la concurrence a-t-elle joué dans votre propre carrière?

Elle m’a stimulé. Et c’est peut-être seulement lors de mes études que j’ai compris que cela valait la peine de se motiver à être bon. C’est aussi là que j’ai progressivement réalisé à quel point la concurrence était importante pour développer de nouveaux savoirs.

A-t-on parfois essayé de vous mettre des bâtons dans les roues?

Je dirais qu’on peut essayer d’écarter un concurrent de deux manières, et je prendrai l’exemple du football. On peut jouer des coudes pour obtenir le ballon, et je n’ai aucun problème avec ça. Et puis il y a les tacles irréguliers, qui relèvent de la faute grave. On a une compréhension juste de la concurrence lorsqu’on se réjouit des moments où la compétition nous fait avancer.

Proposition de citation: Entretien avec Eric Scheidegger, Secrétariat d’État à l’économie (2026). Qui décide: la politique ou le marché? La Vie économique, 26 janvier.

Eric Scheidegger

Eric Scheidegger, 64 ans, est le directeur suppléant du Secrétariat d’État à l’économie (Seco), où il est responsable de la Direction de la politique économique depuis 2012. Il partira à la retraite à la fin du mois de février 2026. Titulaire d’un doctorat en sciences économiques de l’Université de Bâle, M. Scheidegger a travaillé notamment comme journaliste économique pour la NZZ et été le conseiller personnel du conseiller fédéral Pascal Couchepin pour les questions de politique économique.

Le Seco, à Berne, est le centre de compétence de la Confédération pour les questions de politique économique. Son but est d’assurer une croissance économique durable, un niveau d’emploi élevé et des conditions de travail équitables. Le Seco emploie plus de 800 personnes.