Tous les risques ne sont pas assurables
Avec l’assurance assurance des dommages dus à des événements naturels, les bâtiments en Suisse sont presque entièrement couverts contre les risques naturels. Des maisons inondées après l’éboulement survenu à Blatten, dans le canton du Valais. (Image: Keystone )
L’Europe affiche une lacune importante en matière de couverture contre les risques naturels[1]: seul un quart environ des dommages liés aux intempéries y est assuré, et cette proportion ne cesse de diminuer à mesure que le changement climatique s’accentue. À cela s’ajoute la hausse des primes, tandis que la protection contre les risques est restreinte dans les zones exposées aux inondations et aux tempêtes. À cet égard, la Suisse fait plutôt bonne figure: grâce à l’assurance des dommages dus à des événements naturels, inscrite dans la loi et financée de manière solidaire, les bâtiments du pays sont assurés quasiment intégralement contre les risques naturels. Mais ce modèle atteint lui aussi ses limites dès lors que les sinistres touchent tout le monde en même temps. Ce fut notamment le cas pendant la pandémie, lorsque les interruptions d’activité ont entraîné des pertes économiques mondiales estimées à plus de 14 000 milliards de dollars, contraignant de nombreux États à instaurer des programmes d’aide gigantesques. Ces événements ont par ailleurs relancé un vieux débat économique: quels risques est-il judicieux d’assurer et qui doit supporter les risques que le marché ne couvre pas?
Quand un risque est-il assurable?
Les assurances reposent sur un principe simple: un grand nombre d’assurés versent une contribution (prime) d’un faible montant afin d’être couverts en cas de sinistre. Comme seule une petite partie des personnes assurées subit effectivement un dommage, les compagnies d’assurance peuvent financer ces sinistres grâce aux contributions des autres assurés. Ce système fonctionne tant que les risques surviennent indépendamment les uns des autres, par exemple lorsqu’un incendie domestique ne touche qu’un seul foyer. Un tel risque est facilement assurable, car une compagnie d’assurance peut l’évaluer avec précision et calculer le montant de la prime en toute fiabilité.
La situation se complique lorsque plusieurs sinistres surviennent simultanément, par exemple quand un séisme, une violente tempête ou un incendie de grande ampleur touchent une région entière. La compagnie d’assurance doit alors indemniser de nombreux sinistres et non plus quelques cas isolés. Afin de rester solvable même dans ces cas extrêmes, elle doit constituer des réserves financières. Ce capital a un coût qui détermine la majeure partie de la prime payée par les assurés: plus un sinistre potentiel est rare et important, plus il est coûteux de l’assurer et la prime d’assurance est alors tellement élevée à un moment donné qu’elle n’est plus ni demandée, ni proposée.
Les limites du marché de l’assurance
La théorie distingue quatre niveaux d’assurabilité des risques (voir tableau). Le premier niveau inclut les risques locaux (incendies, p. ex.), qui sont intégralement couvrables, comme expliqué précédemment[2]. Les événements naturels fréquents (niveau 2) sont eux aussi finançables par le secteur de l’assurance, pour autant qu’ils soient circonscrits à une région. Les risques extrêmes (niveau 3), tels que les cyclones violents, sont plus complexes à gérer: pour supporter de tels risques, les compagnies d’assurance s’assurent à leur tour auprès de ce que l’on appelle des compagnies de réassurance, qui prennent en charge une part des sinistres.
Les réassureurs peuvent toutefois eux aussi atteindre leurs limites lorsque les pertes sont très importantes, comme ce fut le cas lors de l’ouragan Andrew en 1992. Dans de telles circonstances, le marché des capitaux prend le relais: une partie du risque est transférée via des «obligations catastrophes» à des caisses de pension ou à d’autres investisseurs qui perçoivent un rendement si aucune catastrophe ne survient, tandis qu’en cas de sinistre, ils perdent une partie de l’argent investi, celui-ci servant à couvrir les dommages. Avec ce mécanisme, la couverture d’assurance demeure finançable par le secteur privé.
Le niveau 4 d’assurabilité, celui des risques non diversifiables, sort de ce cadre. Les pandémies, les cyberattaques mondiales ou les catastrophes majeures se répercutent sur l’ensemble de l’économie, causant des dommages qui surviennent précisément au moment où les marchés financiers s’effondrent, de sorte qu’il n’est plus possible de répartir les risques. Personne ne prend en charge une couverture qui fait défaut précisément lorsque tout le monde en a besoin en même temps. Le secteur privé ne peut alors assurer de tels risques, et même les compagnies de réassurance ne sont quasiment d’aucune aide dans ce cas.
Les quatre niveaux de l’assurabilité des risques
| Risques assurables localement | Risques assurables globalement | Risques diversifiables globalement | Risques non diversifiables |
| Dommages isolés indépendants (incendies, p. ex.) et entièrement couvrables collectivement | Événements naturels fréquents limités à une région et finançables par le secteur des assurances | Risques extrêmes et rares (puissants cyclones p. ex.): trop importants pour être supportés par les réassureurs, ils peuvent toutefois être transféré au marché des capitaux via des obligations catastrophes. | Pandémies, cyberattaques mondiales, catastrophes majeures: ces événements étant corrélés à un effondrement de l’économie dans son ensemble, ils sont difficilement assurables par le secteur privé. |
L’État, un partenaire plutôt qu’un substitut
C’est là que l’État entre en jeu, comme il l’a fait par exemple en Suisse durant la pandémie. La manière dont il intervient détermine les coûts qui seront à sa charge: si l’État réagit seulement après la survenue d’un sinistre en versant des aides financières, cela réduit l’incitation à s’assurer en amont, car ce sont finalement les pouvoirs publics qui assument la majeure partie des coûts. Les modélisations[3] de l’auteur de cet article montrent une voie plus efficace: l’État garantit en amont uniquement les niveaux de couverture les plus élevés et il n’intervient qu’en cas de sinistres extrêmes qui ne sont pas supportables par les compagnies d’assurance, les réassureurs et les marchés financiers. De ce fait, les entreprises sont toujours incitées à s’assurer. En outre, l‘État permet aux entreprises d‘être assurables en limitant leur risque résiduel. Il n’évince pas les assureurs, mais élargit leur marge de manœuvre, et ce, au moindre coût pour les contribuables. C’est précisément là que réside l’avantage de cette deuxième voie par rapport à une aide d’urgence octroyée après la survenue d’un sinistre. Pour combler une lacune de couverture des risques, il faut donc commencer par clarifier les rôles respectifs du marché et de l’État plutôt que d’improviser dans l’urgence. L’assurabilité n’est pas la caractéristique intrinsèque d’un risque, mais le résultat d’une collaboration judicieuse et d’une politique prévoyante.
Bibliographie
- Banque centrale européenne (2026). The climate insurance protection gap.
- Boonen T. et al. (2026). Optimal Government Intervention for Extreme Risks. Working Paper.
- Cummins J. D. (2006). Should the Government Provide Insurance for Catastrophes? Federal Reserve Bank of St. Louis Review, 88(4).
Bibliographie
- Banque centrale européenne (2026). The climate insurance protection gap.
- Boonen T. et al. (2026). Optimal Government Intervention for Extreme Risks. Working Paper.
- Cummins J. D. (2006). Should the Government Provide Insurance for Catastrophes? Federal Reserve Bank of St. Louis Review, 88(4).
Proposition de citation: Eling, Martin (2026). Tous les risques ne sont pas assurables. La Vie économique, 07 juillet.