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L’eau, pour que les rêves d’hivers enneigés se réalisent

L’enneigement technique est devenu incontournable pour de nombreux domaines skiables qui en font désormais un élément central de leur stratégie d’adaptation au changement climatique. L’infrastructure qu’il requiert peut aussi être utilisée en dehors de la saison hivernale.
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En Suisse, 54% des pistes de ski peuvent être enneigées artificiellement si nécessaire. (Image: keystone)

C’est au Canada que la technique consistant à produire des cristaux de neige à partir d’eau et d’air a été découverte par hasard, dans les années 1940, au cours de recherches sur la formation de glace sur les avions[1],[2]. D’abord utilisé dans les régions montagneuses et arides d’Amérique du Nord, puis, dès les années 1950, sur les pistes de ski du Tyrol du Sud, l’enneigement artificiel a été déployé pour la première fois en Suisse à grande échelle en 1978, dans la commune de Savognin (Grisons)[3].

Cependant, la «neige artificielle» n’a pas été accueillie favorablement partout en Suisse. Lancées dans certains cantons, des initiatives visant à limiter ou à interdire l’enneigement artificiel ont néanmoins été rejetées, à l’instar de l’Initiative sur les canons à neige, en 1993 dans le canton de Berne, et de l’initiative visant l’interdiction des canons à neige, en 1991, dans les Grisons[4]. Malgré ces réticences, et face aux faibles chutes de neige durant les hivers des années 1980, un nombre croissant de domaines skiables ont opté pour l’enneigement technique.

Peu de neige artificielle en Suisse

En Suisse, la part des pistes enneigées artificiellement atteint 54%, contre 90% des pistes italiennes et 75% des pistes autrichiennes (voir illustration). Il ressort d’une enquête que les 24 plus grandes entreprises de remontées mécaniques, soit les entreprises dont le chiffre d’affaires dépasse 5 millions de francs, ont recouru à de la neige artificielle sur environ 42% de leurs pistes en 2024. Cette enquête[5], qui étudie comment ces entreprises s’adaptent au changement climatique, montre également que celles-ci prévoient d’enneiger artificiellement 55% de leurs pistes, une valeur qui reste toutefois relativement faible en comparaison internationale.

Part des pistes qui peuvent être enneigées artificiellement en Suisse et dans les pays voisins

Source: Remontées Mécaniques Suisses (2025) / La Vie économique

Bien que la Suisse dispose, par rapport à d’autres pays, de domaines skiables situés à des altitudes relativement élevées, il faut s’attendre à une baisse de leur enneigement naturel due au changement climatique. Le développement de l’enneigement artificiel se heurte toutefois non seulement à des contraintes liées à l’aménagement du territoire et au cadre réglementaire, mais aussi et surtout à des facteurs économiques et aux conditions naturelles. Il n’est en effet judicieux que si la quantité de neige nécessaire n’est pas trop importante et si les pistes enneigées peuvent être exploitées longtemps en raison de leur altitude et de leur exposition au soleil. Pour que l’enneigement soit rentable, ou du moins finançable, il faut en outre que les stations de ski accueillent une clientèle en nombre suffisant.

Un investissement rentable

Une analyse menée en 2008[6] montre que l’enneigement d’un kilomètre de piste coûte environ 20 000 francs par an, tandis qu’il permet de générer en moyenne 80 000 francs de recettes supplémentaires. La majeure partie des coûts (30% à 40%) proviennent de la consommation d’énergie, suivis des charges de personnel pour l’installation, l’exploitation et la maintenance (25% à 35%).

Les techniques d’enneigement ont quelque peu progressé depuis les premières installations des années 1950. Les dispositifs actuels sont des systèmes complets comprenant une infrastructure hydrique et électrique. Équipés de buses modernes capables de produire une neige de haute qualité dans une vaste plage de température, ils peuvent être pilotés à distance et sont nettement plus performants qu’auparavant. Ces améliorations sont nécessaires car les périodes froides de fin d’automne et de début d’hiver sont de plus en plus courtes, ce qui oblige les domaines skiables à enneiger les pistes en l’espace de quelques jours seulement. Les investissements dans l’enneigement technique ne se limitent donc pas à agrandir les installations existantes mais englobent également leur modernisation.

Des lacs de retenue polyvalents

L’eau est un élément indispensable à la production de neige artificielle. Si, aux prémices de l’enneigement artificiel, elle était souvent pompée ou prélevée sur le réseau public, elle provient de nos jours, partout où cela est possible, des lacs de retenue. Ceux-ci constituent certes une atteinte à l’environnement, mais des personnes considèrent qu’ils peuvent également enrichir le paysage, s’ils sont utilisés pour des activités de loisirs (baignade, p. ex.) pendant les mois d’été, de plus en plus chauds. En outre, les conduites d’eau installées à différentes altitudes peuvent servir à produire de l’énergie grâce aux centrales de pompage-turbinage, ce qui représente une importante contribution à la stabilisation du réseau électrique[7].

L’enneigement artificiel ne soustrait pas l’eau au circuit local. La neige artificielle reste certes encore bien visible lorsque la neige tombée en dehors des pistes a déjà fondu, mais au printemps, l’eau de fonte retourne dans les cours d’eau. Avec le changement climatique, les lacs de retenue pourraient en outre gagner en importance en tant que réserves d’eau, car les périodes de sécheresse estivale devraient se multiplier. À l’avenir, ils devaient être de plus en plus utilisés de manière polyvalente[8].

Changement climatique: l’enneigement artificiel n’est pas la priorité

La polyvalence et l’utilisation à différentes saisons sont les mots d’ordre des futures stratégies d’adaptation et d’investissement des domaines skiables. L’étude[9] réalisée sur mandat de Remontées Mécaniques Suisses, l’association faîtière des entreprises du secteur, montre que 92% des entreprises de remontées mécaniques intègrent le changement climatique dans leur planification. Le développement de l’enneigement technique n’est toutefois qu’une mesure parmi d’autres visant à pérenniser la pratique des sports d’hiver. Les grands domaines skiables misent de plus en plus sur le développement de leur offre hivernale (sentiers de randonnée, p. ex.) et estivale (activités d’aventure et de découverte et aires de jeux, notamment).

Au total, 84% des entreprises de remontées mécaniques interrogées estiment probable ou très probable une diminution de la garantie d’enneigement, et 75% un raccourcissement de la saison des sports d’hiver. Toutefois, seuls 17% des grands acteurs du secteur s’attendent à un recul du tourisme des sports de neige. Désormais, les domaines ne donnent plus la priorité au développement de l’enneigement technique pour garantir la saison hivernale. Ils investissent de plus en plus dans des interventions sur le paysage visant à réduire l’épaisseur de neige nécessaire à la pratique du ski, ainsi que dans une plus grande professionnalisation de l’entretien des pistes. La numérisation de la mesure de l’épaisseur du manteau neigeux permet par exemple d’optimiser l’utilisation et la répartition de la neige sur un domaine. En parallèle, les pistes sont concentrées à des altitudes plus élevées, tandis que les tronçons particulièrement pauvres en neige sont abandonnés.

Les installations d’enneigement artificiel font désormais partie d’une stratégie globale d’adaptation au changement climatique. Associées à d’autres mesures, elles contribuent à pérenniser la pratique des sports d’hiver, à diversifier l’offre et à prolonger la saison touristique. Même si le poids accordé à ces différentes mesures diffère d’une destination à l’autre, l’enneigement technique en fait généralement partie.

  1. Voir Kulturen der Alpen (2024). []
  2. Les auteurs remercient Berno Stoffel, directeur de Remontées Mécaniques Suisses, pour ses réponses exhaustives. []
  3. Voir Abplanalp (2017). []
  4. Voir Blumer (2011). []
  5. Voir Mitterer et Bieger (2025). []
  6. Voir Bieger et al. (2009). []
  7. Voir également l’article de Christian Dupraz dans ce dossier. []
  8. Voir Kissling et al. (2024). []
  9. Voir Mitterer et Bieger (2025). []

Bibliographie

Bibliographie

Proposition de citation: Bieger, Thomas; Mitterer, Dario (2025). L’eau, pour que les rêves d’hivers enneigés se réalisent. La Vie économique, 08 décembre.