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«On n’a rien sans rien»

«En plus d’être des gens chaleureux, les Autrichiens ont aussi le sens de l'effort», affirme Wolfgang Hattmannsdorfer, ministre autrichien de l’Économie. En misant sur une performance et une concurrence accrues, il entend ramener son pays dans le top 10 des nations industrialisées.
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Wolfgang Hattmannsdorfer, à l'aéroport de Zurich: «Le fond du problème est le suivant: nous sommes à la fois lanterne rouge en matière de croissance économique et champions d’Europe de la réduction du temps de travail.» (Image: Keystone / Andreas Becker)
Monsieur le Ministre, quand vous vous rendez à l’étranger à titre privé, quelle est la première chose que l’on vous dit à propos de l’Autriche?

On me parle des montagnes, de la richesse de notre patrimoine et de notre art de vivre: la fameuse Gemütlichkeit autrichienne.

Ce sont là des clichés…

… Et c’est très bien ainsi, car les clichés sont l’essence même d’une marque. Je suis aussi en charge du tourisme; ce sont ces images qui incitent autant de gens à venir passer leurs vacances en Autriche.

Que répondez-vous à ceux qui évoquent l’image de montagnes magnifiques et d’un peuple autrichien sympathique?

Je leur réponds qu’en plus d’être des gens chaleureux, les Autrichiens ont aussi le sens de l’effort.

L’Autriche a connu une période difficile marquée par deux années de récession. En 2023, l’inflation s’élevait à près de 8%, tandis que la dette publique culminait à plus de 80% du PIB. Comment en est-on arrivé à une telle situation?

Cela ne sert pas à grand-chose de regarder en arrière, nous devrions plutôt nous demander quelle direction nous voulons prendre. Nous voulons renouer avec la performance et la compétitivité, et que l’Autriche passe la vitesse supérieure. Pour y parvenir, il nous faut réduire l’inflation et stimuler la croissance économique. C’était le but du gouvernement pendant la première année de son mandat: nous avons réussi à diminuer l’inflation de moitié, la faisant passer de 4% à 2%.

Mais comment le ministre de l’Économie peut-il contribuer à la stabilité du niveau des prix quand la politique monétaire est l’affaire de la Banque centrale européenne?

Les coûts ont augmenté entre autres en raison du prix de l’énergie. Nous avons donc adopté de nombreuses mesures visant à faire baisser les prix dans ce secteur et nous en voyons les effets. Nous avons notamment abaissé la taxe sur l’électricité au minimum européen. Nous avons également libéralisé le marché de l’électricité et proposons un tarif «Autriche» par le biais du groupe d’électricité en partie détenu par l’État, ce qui a obligé d’autres fournisseurs à revoir leurs tarifs à la baisse.

Vous affirmez que l’inflation recule et que la croissance redémarre. L’Autriche table sur une croissance de 1% environ en 2026. Quels sont les moteurs de cette croissance?

L’énergie est un facteur essentiel. Pour la première fois dans l’histoire de l’Autriche, nous avons présenté au début de l’année une stratégie industrielle. Nous voulons que l’Autriche figure à nouveau parmi les dix premières nations industrialisées du monde. Notre objectif est clair: le poids de l’industrie dans le PIB doit passer de 15% à 20%.

Nous ne pouvons pas rester au bord du terrain et attendre le coup de sifflet final pendant que le protectionnisme gagne du terrain aux États-Unis et que la Chine soutient son industrie à grand renfort de subventions.

Vous voulez développer ce secteur afin de mettre un terme à la désindustrialisation?

Je veux que l’Autriche se réindustrialise, que l’industrie renoue avec la croissance. Pour cela, il faut miser sur les technologies clés, sur la compétitivité – en abaissant les prix de l’électricité industrielle – ainsi que sur la résilience et l’indépendance.

Qu’entendez-vous par indépendance?

La souveraineté numérique et un système patriotique d’approvisionnement et de soutien. Nous devons accorder davantage d’importance à la valeur ajoutée européenne lorsque nous engageons l’argent des contribuables.

N’est-ce pas en contradiction avec l’exigence d’ouvrir les marchés d’exportation?

Oui et non. Nous devons nous diversifier davantage, c’est-à-dire accéder à de nouveaux marchés en concluant des accords de libre-échange. Les États-Unis sont notre deuxième partenaire commercial, mais Donald Trump est de plus en plus imprévisible. Nous devons en outre consolider le marché intérieur: nous ne pouvons pas rester au bord du terrain et attendre le coup de sifflet final pendant que le protectionnisme gagne du terrain aux États-Unis et que la Chine soutient son industrie à grand renfort de subventions.

La stratégie industrielle de votre gouvernement mise sur neuf technologies clés qui vont de l’IA à la mobilité. Ne faudrait-il pas plutôt laisser le marché choisir?

Oui et non. Nous ne cherchons pas à exercer une influence sur des secteurs spécifiques, notre stratégie industrielle est transversale. Notre soutien au progrès technologique consiste à renforcer nos atouts. L’Autriche est à la pointe dans de nombreux domaines allant des technologies environnementales aux technologies quantiques. On ne peut toutefois pas nier le fait que certains secteurs sont plus en difficultés que d’autres.

Harmonisez-vous la stratégie industrielle autrichienne avec celles de vos partenaires européens?

La stratégie industrielle autrichienne est fixée au niveau national. Mais notre réindustrialisation ne fonctionne que de concert avec l’Europe, bien entendu. Il faut que l’Europe change de paradigme pour viser une plus grande compétitivité. Elle ne s’est pas fixé les bonnes priorités au cours de ces dernières années. Nous devons abolir les règles pénalisant l’industrie, notamment en prolongeant au sein de l’UE les quotas gratuits de CO₂. Et surtout, je pense qu’il y a encore beaucoup à faire en ce qui concerne les prix de l’énergie: nous ne pouvons pas ne rien faire quand l’énergie est deux fois plus chère en Europe qu’en Chine ou aux États-Unis.

 

Wolfgang Hattmannsdorfer: «La Suisse et l’Autriche partagent des valeurs communes telles que l’assiduité, l’inventivité et l’ouverture internationale.» (Bild: Keystone / Andreas Becker)

 

Vous êtes économiste de formation. Quels sont les principes économiques qui guident votre action politique en tant que ministre de l’Économie?

Je me fie moins aux principes économiques abstraits qu’aux maximes de bon sens telles que «On n’a rien sans rien». Nous devrions être guidés par ce principe, tout en nous appuyant sur des analyses économiques solides.

Vous critiquez ce que vous appelez la «société all-inclusive» et le «temps partiel devenu un style de vie». Quel est le fondement économique de votre critique?

Le fond du problème est le suivant: nous sommes à la fois lanterne rouge en matière de croissance économique et champions d’Europe de la réduction du temps de travail. Il faut casser cette logique.

Qui investit aujourd’hui en Autriche et dans quels domaines?

Le monde entier. L’Autriche est le meilleur endroit du monde pour travailler et investir. Les principaux partenaires économiques de la République d’Autriche sont l’Allemagne, les États-Unis, l’Italie et la Suisse. Avec environ 17 milliards d’euros d’investissements directs, la Suisse figure parmi les principaux investisseurs, notamment dans le secteur pharmaceutique. Nous lui en sommes reconnaissants.

L’Autriche est une nation commerçante, dont les exportations de biens et services atteignent 57% du PIB. Vers quels pays exporte-t-elle?

Le classement est le même que pour les investissements: l’Allemagne, suivie des États-Unis, de l’Italie et de la Suisse.

Quel rôle joue l’Europe de l’Est? L’Autriche est souvent considérée comme la porte d’entrée de cette région…

Nous entretenons des relations économiques très étroites avec les pays d’Europe de l’Est, où nous comptons parmi les principaux investisseurs directs.

Pouvez-vous nommer un secteur «champion méconnu» des exportations autrichiennes, qui est sous-estimé en Suisse?

Il y a une pléthore de «champions» de petite taille en Autriche, notamment dans le secteur des technologies de l’environnement, de la mobilité, de l’industrie ferroviaire, de la microélectronique, des semi-conducteurs et de la photonique, pour ne citer qu’eux.

Dans quels secteurs la Suisse et l’Autriche sont-elles à la fois des partenaires et des concurrentes?

Nous partageons des valeurs communes telles que l’assiduité, l’inventivité et l’ouverture internationale. Nous sommes aussi des partenaires sur le plan linguistique, culturel et économique car l’économie repose sur la coopération. Il nous arrive aussi d’être en concurrence, comme lors des Jeux olympiques d’hiver de Cortina. Je prends acte que la Suisse a remporté six médailles d’or, et nous seulement cinq. Mais je peux vivre avec (rires).

La Suisse compte quelques multinationales, tandis que l’Autriche est le pays des PME…

Nos deux pays se complètent bien. Les bouleversements géopolitiques et économiques rendent les complémentarités nécessaires. Lorsque la Suisse réussit, l’Autriche réussit aussi, et inversement. Voilà pourquoi les Bilatérales III entre la Suisse et l’UE ont tout mon soutien. La Suisse fait partie intégrante du continent européen et de son économie.

Puisqu’on ne peut pas changer la direction du vent, il faut apprendre à orienter les voiles

Quelle priorité de politique économique poursuivez-vous pour l’Autriche à Bruxelles?

Je veux tout d’abord mettre fin aux désavantages compétitifs pesant sur l’industrie en m’engageant en faveur du maintien des quotas gratuits de CO2. Je soutiens aussi la création d’un marché unique européen des capitaux. Enfin, je souhaite faire évoluer le cadre de la politique énergétique pour qu’en Europe, l’énergie soit plus sûre et meilleur marché.

Pour quelles raisons l’Autriche n’enregistre-t-elle que rarement un excédent budgétaire?

Nous pouvons prendre exemple sur la Suisse pour établir un budget solide. Notre priorité est de consolider notre le budget, qui est actuellement déficitaire. Dès que le déficit aura été résorbé, nous devrons baisser les impôts.

En Autriche, la quote-part de l’État atteint environ 52% du PIB, soit presque le double de celle de la Suisse. Pourquoi cet écart?

D’un point de vue économique, la Suisse est un modèle à bien des égards. L’Autriche dépense trop, cela ne fait aucun doute. Il nous faut à nouveau un secteur privé plus fort et moins d’État.

L’Autriche et la Suisse sont des États fédéraux. Dans quelle mesure la répartition des compétences freine-t-elle les réformes économiques?

J’ai longtemps été élu en Haute-Autriche. J’estime que chaque tâche doit être accomplie par le niveau étatique le plus adapté. Des difficultés apparaissent lorsque des compétences sont partagées entre plusieurs niveaux: la complexité, la bureaucratie et la lenteur prennent alors le dessus. Nous avons mis en place un système de partenariat dans le but de mener des réformes visant une plus grande subsidiarité. L’objectif est une attribution claire des tâches. Lorsqu’ensuite une compétence est attribuée à un niveau, celui-ci a toute latitude pour décider.

Pourquoi ne pas instaurer une concurrence fiscale entre les Bundesländer à l’instar de celle existant en Suisse entre les cantons?

Nos systèmes fiscaux ne sont pas comparables pour des raisons historiques. Mais si les Bundesländer s’entendent à ce propos, je n’y suis pas opposé. Il me semble néanmoins beaucoup plus important d’alléger la charge fiscale.

Vous faites de la voile: en quoi peut-elle inspirer la politique économique?

Chez les marins, un vieux dicton dit: «Puisqu’on ne peut pas changer la direction du vent, il faut apprendre à orienter les voiles».

 

L’entretien a été mené en allemand puis traduit en français.

Proposition de citation: Entretien avec Wolfgang Hattmannsdorfer, ministre autrichien de l’Économie (2026). «On n’a rien sans rien». La Vie économique, 30 mars.

Wolfgang Hattmannsdorfer

Wolfgang Hattmannsdorfer, 46 ans, est ministre autrichien de l’Économie depuis mars 2025. D’abord député au Landtag (Parlement) de Haute-Autriche, l’élu ÖVP (Parti populaire autrichien) entre au gouvernement du Land de Haute-Autriche en 2021, où il siège jusqu’en 2024. Il a obtenu un doctorat en sciences économiques et sociales de l’Université de Linz en 2007.

Employant près de 2000 collaboratrices et collaborateurs, le ministère de l’Économie, de l’énergie et du tourisme est notamment chargé de la politique des entreprises, des questions énergétiques, des relations économiques extérieures et du tourisme.