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Qui renonce à solliciter l’aide sociale, et pour quelles raisons?

Les personnes qui auraient droit à l’aide sociale ou aux prestations complémentaires n’en feraient pas toutes la demande. De nouvelles données montrent quels sont les groupes qui manifestent une réserve particulière et pourquoi. Les réticences s’observent surtout parmi les populations vulnérables.
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«Rester indépendantes»: c’est la raison la plus souvent citée par les personnes en âge de travailler pour expliquer pourquoi elles ne solliciteraient pas l’aide sociale, même si elles y avaient droit. (Image: Keystone)

Les prestations sociales permettent de prévenir ou d’atténuer les situations de détresse financière. Certaines d’entre elles, telles que les réductions individuelles des primes d’assurance-maladie, les prestations complémentaires à l’AVS/l’AI et l’aide sociale, sont versées sous condition de ressources, c’est-à-dire uniquement aux personnes qui disposent de moyens modestes.

Toutefois, toutes les personnes ne sollicitent pas les prestations sociales auxquelles elles auraient théoriquement droit. Il s’avère difficile de déterminer leur nombre: s’agissant des prestations sociales versées sous condition de ressources, l’éligibilité dépend de la situation individuelle sur le plan financer et personnel qui doit donc être examinée au cas par cas. Ces dernières années, le recoupement de données administratives et fiscales a néanmoins permis d’établir des estimations pour plusieurs cantons, avec à la clé des résultats surprenants: le taux de non-recours à l’aide sociale oscille entre 20% et 40%[1].

Par ailleurs, les études montrent que le non-recours aux prestations sociales peut s’étendre sur une longue période et qu’il ne s’agit pas seulement d’un phénomène transitoire ou d’un épisode de courte durée. Ainsi, certaines personnes domiciliées dans le canton de Bâle-Ville n’ont pas sollicité pendant plusieurs années l’aide sociale à laquelle elles avaient droit[2].

Une personne sur quatre exprime des réserves

Quelles sont les causes de ce non-recours? Afin de répondre à cette question, l’enquête sur les revenus et les conditions de vie (Silc) conduite par l’Office fédéral de la statistique a été complétée par un nouveau module en lien avec le Monitoring national de la pauvreté: il a été demandé aux personnes participantes en âge de travailler et ne percevant aucune aide sociale si elles seraient disposées à faire valoir un droit acquis à cette dernière en cas de difficultés financières[3].

Près d’une personne sur quatre a répondu que, dans une telle éventualité, elle ne solliciterait «probablement pas» ou «certainement pas» l’aide sociale. La même question ayant été posée à des personnes âgées de plus de 65 ans concernant les prestations complémentaires à l’AVS, environ une sur sept a indiqué qu’elle renoncerait «probablement» ou «certainement» à faire valoir son droit. Plus de la moitié des personnes ont déclaré qu’elles demanderaient «certainement» à percevoir ces prestations, contre seulement un tiers dans le cas de l’aide sociale (voir graphique 1)[4].

Graphique 1: Une personne sur quatre ne solliciterait «probablement pas» ou «certainement pas» l’aide sociale (2023)

Remarque: la somme des pourcentages peut s’écarter de 100% en raison des arrondis. La question posée aux personnes en âge de travailler ne percevant ni une rente de l’AI ou de l’AVS, ni l’aide sociale, était: «Supposons que vous ayez droit à l’aide sociale à la suite de difficultés financières, demanderiez-vous cette aide?». La question posée aux personnes ayant atteint l’âge ordinaire de la retraite et ne percevant pas de prestations complémentaires, était: «Supposons que vous ayez droit à des prestations complémentaires à la suite à de difficultés financières, demanderiez-vous cette aide?».

Source: OFS, Silc 2023, calculs de la Haute école spécialisée bernoise | Graphique: La Vie économique

Il n’est toutefois pas possible de mettre en parallèle ces résultats et les taux de non-perception de 20% à 40% mentionnés plus haut provenant d’études cantonales. Tandis que ces pourcentages correspondent à des estimations des cas effectifs de non-recours aux prestations par des ayants droit, les données Silc indiquent si des personnes confrontées à une éventuelle situation de détresse financière seraient prêtes à solliciter une prestation. Elles fournissent ainsi un aperçu des groupes de population particulièrement réticents à faire valoir leur droit à l’aide sociale ou aux prestations complémentaires au niveau national, tout en précisant les raisons à l’origine d’une telle réserve.

Les réticences des groupes vulnérables

L’analyse des données Silc montre que les réticences à recourir à l’aide sociale sont inégalement réparties[5]. Le dixième de la population disposant des revenus les plus faibles tend le plus souvent à renoncer à ce recours, en particulier les personnes n’ayant pas achevé leur formation post-obligatoire ou les ressortissants d’États tiers, qui formulent des objections à une fréquence supérieure à la moyenne. De même, les personnes qui exercent une activité lucrative indépendante ou qui sont sans emploi, mais aussi celles qui ont très peu confiance dans le système politique et juridique ainsi que les populations des régions rurales déclarent beaucoup plus souvent ne pas souhaiter solliciter de prestations.

Ce constat met en lumière un paradoxe: ce sont précisément les groupes de population disposant de ressources limitées et se trouvant dans des situations de détresse financière qui expriment des réserves particulièrement fortes. Si ce scepticisme se traduit aussi dans les actes, le non-recours effectif aux prestations peut contribuer à renforcer les inégalités sociales existantes.

Les raisons de ces renoncements ou de ces hésitations

Les données Silc fournissent également des indications sur les raisons des réserves exprimées. Les personnes qui, dans l’hypothèse où elles en auraient besoin, n’auraient pas recours à l’aide sociale, l’expliquent le plus souvent par la volonté de rester indépendantes. Parmi les autres raisons invoquées figurent également la crainte de réactions négatives de la part de leur entourage ou le sentiment que, dans pareille situation, elles seraient soutenues par leurs proches. Les obligations de remboursement ainsi que les conséquences possibles en vertu du droit des étrangers (rétrogradation ou perte du droit de séjour) sont également citées.

L’enquête menée auprès de personnes qui perçoivent effectivement l’aide sociale montre que ces réticences ne se manifestent pas uniquement dans le cadre d’un scénario hypothétique: 37% d’entre elles déclarent avoir hésité avant de soumettre leur demande, tandis que la proportion atteint 28% s’agissant des prestations complémentaires. Parmi ces bénéficiaires effectifs également, la volonté d’indépendance a constitué un important motif d’hésitations, tout comme la crainte de réactions négatives de la part de leur entourage. Le manque de connaissances sur la procédure de demande et les obligations de remboursement ont également constitué un frein significatif (voir graphique 2).

Graphique 2: Raisons pour lesquelles des personnes ne solliciteraient pas l’aide sociale ou des prestations complémentaires à l’AVS ou ont hésité à les demander

Remarque: les résultats ne sont que partiellement comparables: l’un des groupes a été interrogé sur les raisons d’un non-recours hypothétique, tandis que l’autre a été interrogé rétrospectivement sur les raisons de ses hésitations avant de recourir à une prestation. La taille et la composition des groupes diffèrent également.
Source: OFS, Silc 2023, calculs de la Haute école spécialisée bernoise | Graphique: La Vie économique

Les résultats mettent en évidence la diversité des raisons qui peuvent être à l’origine des réticences à recourir aux prestations. Outre le manque d’information et les obstacles administratifs, d’autres facteurs interviennent tels que la conception personnelle de l’indépendance, l’environnement social et les conséquences possibles d’un recours aux prestations.

Des pistes pour remédier au non-recours

Il existe de nombreux moyens de lutter contre le non-recours aux prestations sociales. Des mesures peuvent ainsi être prises au niveau de la conception du système de prestations, de l’exécution de ces dernières ou de l’assistance aux groupes-cibles. Concrètement, il s’agit notamment d’améliorer la visibilité et la compréhensibilité des critères d’éligibilité aux droits, ainsi que la façon dont les informations sur chaque prestation sont dispensées par les autorités compétentes. Il est aussi possible de simplifier les procédures de demande, de créer des antennes et des centres de conseil et de contacter directement les ayants droit potentiels.

Ces dernières années, la problématique du non-recours aux prestations sociales a fait l’objet d’une attention accrue en Suisse. Outre diverses mesures ponctuelles, un certain nombre de villes et de cantons ont commencé à s’attaquer au problème de manière plus globale. Par ailleurs, la Confédération a mandaté une étude sur les pratiques en matière d’information et de demande pour les prestations complémentaires à l’AVS/l’AI[6]. La Plateforme nationale contre la pauvreté a fait du non-recours aux prestations sociales un thème prioritaire et va publier un guide des bonnes pratiques à la fin de l’année.

Que signifie le non-recours pour l’assurance sociale?

Du point de vue de l’assurance sociale, l’important n’est pas seulement l’identification des personnes ayants droit à une prestation sous condition de ressources, mais aussi le degré d’efficacité des mesures prises pour atteindre les groupes-cibles visés. Si ceux-ci ne font pas valoir leurs droits, les prestations ne pourront pas contribuer autant que prévu à l’effort de réduction de la pauvreté. Les situations de détresse financière pourront de ce fait durer plus longtemps et engendrer d’autres problèmes, tels que l’endettement. Étant donné que les réticences à recourir aux prestations ne sont pas uniformément réparties dans la société, il existe aussi un risque d’accroissement des inégalités sociales.

Le module complémentaire Silc, destiné à évaluer les attitudes à l’égard du recours aux prestations sociales, doit de nouveau être intégré à l’enquête de 2027. Il sera ainsi possible d’observer pour la première fois si les réticences à recourir à l’aide sociale et aux prestations complémentaires ont évolué dans le temps.

  1. Voir Office fédéral des assurances sociales 2025, Hümbelin et al. 2026 et Département de la santé et de l’action sociale du canton de Vaud 2026, p. 128 à 133. []
  2. Voir Hümbelin et al. 2023. []
  3. Voir Hümbelin et Vogel (2025). []
  4. Voir Hümbelin et Vogel 2025. []
  5. Voir Hümbelin et Vogel (2025). []
  6. Voir Adrian et al. (2025). []

Bibliographie
  • Adrian N., Bischof T., Caviezel U. et al. (2025). Zugang zu Ergänzungsleistungen. Informations- und Anmeldepraxis in den Kantonen (Aspects de la sécurité sociale: rapport de recherche 07/25), en allemand. Berne: Office fédéral des assurances sociales.
  • Département de la santé et de l’action sociale du canton de Vaud (2026). Rapport social 2026. Lausanne.
  • Hümbelin O., Elsener N. et Lehmann O. (2023): Nichtbezug von Sozialhilfe in der Stadt Basel. Rapport destiné au service d’aide sociale de Bâle-Ville. Berne: Haute école spécialisée bernoise, Travail social.
  • Hümbelin O. et Vogel N. (2025). Nichtinanspruchnahme von Sozialhilfe und Ergänzungsleistungen: Motive und Barrieren. Auswertungen im Rahmen des nationalen Armutsmonitoring. Berne: Haute école spécialisée bernoise, Travail social.
  • Hümbelin O., Lehmann O. et Torkisz S. (2026). Trends und Entwicklungen im Nichtbezug von Sozialhilfe in der Stadt Basel, 2016-2022. Berne: Haute école spécialisée bernoise, Travail social.
  • Office fédéral des assurances sociales (2025). Couverture des besoins vitaux en Suisse. Monitoring de la pauvreté en Suisse. Rapport 2025. Berne.

Bibliographie
  • Adrian N., Bischof T., Caviezel U. et al. (2025). Zugang zu Ergänzungsleistungen. Informations- und Anmeldepraxis in den Kantonen (Aspects de la sécurité sociale: rapport de recherche 07/25), en allemand. Berne: Office fédéral des assurances sociales.
  • Département de la santé et de l’action sociale du canton de Vaud (2026). Rapport social 2026. Lausanne.
  • Hümbelin O., Elsener N. et Lehmann O. (2023): Nichtbezug von Sozialhilfe in der Stadt Basel. Rapport destiné au service d’aide sociale de Bâle-Ville. Berne: Haute école spécialisée bernoise, Travail social.
  • Hümbelin O. et Vogel N. (2025). Nichtinanspruchnahme von Sozialhilfe und Ergänzungsleistungen: Motive und Barrieren. Auswertungen im Rahmen des nationalen Armutsmonitoring. Berne: Haute école spécialisée bernoise, Travail social.
  • Hümbelin O., Lehmann O. et Torkisz S. (2026). Trends und Entwicklungen im Nichtbezug von Sozialhilfe in der Stadt Basel, 2016-2022. Berne: Haute école spécialisée bernoise, Travail social.
  • Office fédéral des assurances sociales (2025). Couverture des besoins vitaux en Suisse. Monitoring de la pauvreté en Suisse. Rapport 2025. Berne.

Proposition de citation: Koukal, Anna; Dubach, Philipp (2026). Qui renonce à solliciter l’aide sociale, et pour quelles raisons? La Vie économique, 30 septembre.