Formes d’emploi atypiques: la flexibilité n’est pas sans risques
Les missions flexibles sont courantes dans le secteur de la restauration. Le travail sur appel peut toutefois compliquer la planification financière des salariés. (Image: Keystone)
Qu’il s’agisse d’un étudiant qui travaille sur appel dans un restaurant ou d’une poseuse de revêtements de sol employée temporairement par une entreprise de location de services, les formes d’emploi flexibles sont désormais indissociables du marché du travail. Elles permettent aux entreprises de faire face aux fluctuations du volume de commandes ou de répondre à des besoins temporaires en personnel, tandis que les personnes employées apprécient parfois la flexibilité qui en découle, notamment la possibilité de mieux concilier leur activité professionnelle avec une formation, la garde des enfants ou d’autres tâches liées à la prise en charge de proches.
Cette flexibilité a toutefois souvent un prix. Pour les personnes occupant un emploi atypique, elle peut être synonyme de précarité car les contrats à durée déterminée et les horaires de travail variables compliquent la planification financière et peuvent conduire à des revenus bas ou incertains. C’est la raison pour laquelle les personnes en sous-emploi qui travaillent à temps partiel alors qu’elles souhaitent augmenter leur taux d’occupation sont elles aussi considérées comme des travailleurs atypiques.
Les emplois atypiques sont-ils plus souvent précaires?
Sous l’angle de la politique de lutte contre la pauvreté, une question se pose: les formes d’emploi atypiques comportent-elles davantage de risques financiers que les formes traditionnelles d’emploi à durée indéterminée?
C’est sur cette question que s’est penchée une étude réalisée dans le cadre du Monitoring national de la pauvreté. Cette analyse empirique repose sur l’Enquête suisse sur la population active (Espa), qui permet d’examiner la situation professionnelle et le revenu individuel des personnes employées, ainsi que sur les données issues de l’Enquête sur les revenus et les conditions de vie (Silc).
Dans le cadre de cette étude, on considère comme atypique toute forme d’emploi qui s’écarte d’un emploi «traditionnel», c’est-à-dire d’un emploi régulier à plein temps, à durée indéterminée et assorti d’une protection sociale. À l’instar d’autres analyses suisses, la présente étude classe les formes d’emploi atypique en quatre catégories: les emplois à durée déterminée et le travail temporaire, le travail sur appel, le sous-emploi et le travail supplémentaire régulier non rémunéré (voir graphique). Cette dernière catégorie comprend par exemple les jeunes employés d’une agence de communication qui, en raison de délais serrés, travaillent régulièrement plus tard le soir sans percevoir de rémunération supplémentaire.
Les quatre catégories d’emploi atypique

Emploi à durée déterminée ou temporaire: cette catégorie comprend les contrats dont la date de fin est fixée ainsi que les emplois obtenus par l’intermédiaire d’une entreprise de location de services.
Travail sur appel: la durée du travail n’est pas fixe. Les périodes de travail et les horaires dépendent des besoins de l’employeur.
Sous-emploi: les personnes concernées travaillent à temps partiel à un taux d’occupation inférieur à 90%. Elles souhaitent travailler davantage et seraient disponibles dans les trois mois pour augmenter leur taux d’occupation.
Travail supplémentaire non rémunéré: les personnes concernées effectuent régulièrement du travail supplémentaire sans recevoir de compensation financière ni pouvoir récupérer ces heures de travail sous forme de temps libre ou de jours de congé.
Atypique ne signifie pas forcément précaire
Selon cette définition, environ 940 000 personnes parmi les 4,8 millions de personnes actives âgées de 15 à 64 ans en Suisse occupaient un emploi atypique en 2023, soit près de 20%. La grande majorité d’entre elles ne se trouvaient toutefois pas dans une situation de précarité.
On considère comme précaires les emplois dont le revenu net ramené à un plein temps est inférieur au seuil de risque de pauvreté[1] d’un ménage constitué d’une seule personne. Contrairement à la mesure de la pauvreté, cette approche prend uniquement en compte le revenu professionnel de chaque personne et non la situation financière globale du ménage. Un faible revenu professionnel individuel ne conduit pas automatiquement à la pauvreté, car d’autres membres du ménage peuvent eux aussi percevoir un revenu, mais il peut toutefois créer une situation de dépendance vis-à-vis de ces autres membres et réduire les droits en matière de sécurité sociale et de prévoyance vieillesse.
L’analyse montre toutefois que les personnes occupant un emploi atypique sont plus souvent en situation de précarité (12,4%) que celles ayant un emploi traditionnel (7,2%). Parmi les personnes occupant un emploi à durée déterminée ou temporaire, cette proportion atteint environ 15%, contre environ 13% des personnes travaillant sur appel. Elle est nettement plus faible parmi les personnes en sous-emploi et celles qui effectuent régulièrement du travail supplémentaire non rémunéré, puisqu’elle s’élève à un peu moins de 8% dans ces deux cas.
L’emploi atypique précaire ne touche pas tout le monde de la même manière
Le risque d’occuper un emploi atypique précaire varie fortement selon les groupes de population: il touche principalement les personnes qui ont des perspectives moins favorables sur le marché du travail, notamment les femmes, les personnes ayant un faible niveau de formation, les jeunes et les ressortissants d’États tiers hors UE ou AELE.
Les jeunes sont fortement représentés parmi les personnes occupant un emploi atypique précaire: 25,3% d’entre elles ont entre 15 et 24 ans, contre seulement 6,8% des personnes ayant un emploi traditionnel. Les ressortissants d’États tiers représentent quant à eux 15,7% des personnes occupant un emploi atypique précaire, contre 7,1% des personnes ayant un emploi traditionnel.
Pas toujours un tremplin
Un emploi atypique précaire peut être un tremplin vers un emploi traditionnel. Les résultats de l’enquête ne confirment toutefois cette hypothèse que partiellement. Concrètement, cela a concerné environ deux tiers des personnes occupant un emploi atypique précaire: en l’espace d’une année, 39% d’entre elles ont obtenu un emploi traditionnel, tandis qu’elles sont 28% à toujours occuper un emploi atypique, sans toutefois être dans une situation de précarité. Pour environ un tiers des personnes, la situation n’a pas évolué, voire s’est détériorée: 17% occupent toujours un emploi atypique précaire, 10% ont quitté le marché du travail et un peu moins de 4% ont perdu leur emploi.
Un emploi atypique précaire constitue souvent une phase de transition, mais il ne débouche pas systématiquement sur un emploi traditionnel. La dimension temporelle est déterminante pour l’analyse de la pauvreté: pour certaines personnes, un emploi atypique peut constituer une étape vers une situation financière plus stable, tandis que d’autres restent durablement dans une situation précaire voire risquent de tomber dans la pauvreté.
Les mesures envisageables
L’étude montre que l’emploi atypique n’est pas problématique en soi, car il peut offrir une certaine flexibilité ou constituer une phase de transition vers un emploi traditionnel. Certaines formes d’emploi qui s’écartent de ce dernier s’accompagnent toutefois d’un risque de pauvreté nettement plus élevé: c’est notamment le cas des emplois à durée déterminée. Les personnes concernées par ce type d’emploi sont nettement plus touchées par la pauvreté (8,6%) que celles occupant un emploi à durée indéterminée (2,8%). Lorsqu’une personne occupe durablement un emploi atypique précaire, elle peut en outre rencontrer des difficultés à se constituer un avoir de prévoyance vieillesse.
Dans le cadre des objectifs de développement durable des Nations Unies, la Suisse entend réduire d’ici à 2030 la proportion de sa population vivant sous le seuil national de pauvreté. Pour y parvenir, elle doit prendre des mesures ciblées, notamment en ce qui concerne les formes d’emploi atypiques qui sont associées à des risques financiers nettement plus élevés. Elle pourrait par exemple faciliter la transition vers des emplois plus stables.
Parmi les autres mesures envisageables figurent l’introduction de salaires minimaux garantissant le minimum vital, un bon accès à la formation continue, des services de garde d’enfants accessibles et abordables ainsi que de meilleures possibilités d’augmenter son taux d’occupation jusqu’au niveau souhaité.
- Ce seuil correspond à 60% du salaire net médian en Suisse. []
Proposition de citation: Strazzeri, Maurizio; Hümbelin, Oliver (2026). Formes d’emploi atypiques: la flexibilité n’est pas sans risques. La Vie économique, 01 octobre.