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Cet article fait partie de la thématique «La Suisse sans argent liquide ? On en est loin»

Du troc à la monnaie scripturale

L’histoire de la monnaie montre que, jusqu’à la fondation de l’État fédéral suisse, les pièces étaient le principal moyen de paiement. Les billets de banque inspiraient, en effet, une grande méfiance.

Jusqu’au XIXe siècle, les monnaies constituaient le principal moyen de paiement en Europe. Pièce d’argent provenant d’une épave portugaise. (Photo: Alamy)

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Il y a quelques siècles encore, les pièces de métal étaient pratiquement la seule sorte de monnaie existante en Europe. En Suisse, elles circulaient en grand nombre jusqu’à la création de l’État fédéral, quelles que soient leur provenance et leur dénomination. C’est plus tard que la monnaie fiduciaire s’est imposée : alors que le XXe siècle était bien avancé, les billets et la monnaie scripturale étaient toujours considérés comme de simples succédanés des pièces de métal, seul argent « véritable ». Or, c’est au milieu du XIXe siècle que la monnaie scripturale a commencé à se développer pour devenir le moyen de paiement dominant que l’on connaît aujourd’hui. Néanmoins, l’argent liquide n’est pas voué à disparaitre, car il présente lui aussi des avantages, tels que la protection de la vie privée.

La meilleure façon d’expliquer ce qu’est l’argent et quels sont ses avantages est de se référer à ses fonctions. La principale est de servir de moyen de paiement. Il est, en effet, évident que l’utilisation d’un instrument d’échange accepté sans réserve par le plus grand nombre accroît considérablement l’efficience du système économique. Le troc, en revanche, doit remplir de nombreuses conditions pour se réaliser, comme l’illustre la métaphore du couturier affamé qui doit croiser un boulanger grelottant de froid pour se procurer de quoi manger.

L’introduction d’un moyen d’échange accepté par tous libère l’économie de ces contraintes et lui permet de donner toute sa mesure. Elle rend, en outre, possible la division internationale du travail, telle que nous la connaissons aujourd’hui. La fonction de moyen de paiement a presque toujours pour corollaire celle d’unité de compte universelle. Celle-ci permet de fixer la valeur des activités et des biens économiques. Un tel numéraire est essentiel au fonctionnement de l’économie : il a la même importance qu’un système de mesure unifié pour la masse, la distance ou la température. En troisième et dernier lieu, l’argent est aussi un instrument de thésaurisation. Pour remplir cette fonction, son pouvoir d’achat doit rester le plus stable possible.

Les spécialistes ne s’accordent pas sur le moment précis où l’humanité est passée du troc à l’économie monétaire, ni sur la façon dont s’est fait ce passage. On sait, par contre, que l’usage de l’argent est général depuis plus de 2000 ans. Tant les villes grecques que l’Empire romain étaient déjà des économies monétaires parfaitement développées.

Il y a quelques siècles encore, les pièces de métal frappées étaient pratiquement la seule sorte de monnaie existante en Europe. Les pièces en argent, or et autres métaux circulaient ainsi en grand nombre. La monnaie papier, que les Chinois utilisaient depuis le XIe siècle, ne s’est imposée que beaucoup plus tard. Il a ainsi fallu attendre 1661 pour qu’une banque privée, la Stockholms Banco, commence à émettre des billets, avec un succès très mitigé au début. Signalons aussi qu’un demi-siècle auparavant, en 1609, la Wisselbank d’Amsterdam avait déjà introduit la monnaie scripturale, sous la forme de dépôts bancaires et de compensation de créances entre comptes sans usage de numéraire. Ce n’est toutefois qu’au cours des 150 dernières années que ce type de monnaie est devenu le principal moyen de paiement. Alors que le XXe siècle était bien avancé, les billets et la monnaie scripturale étaient toujours considérés comme de simples succédanés des pièces de métal, seul argent « véritable ».

Un méli-mélo de monnaies et de devises

La question du monopole et de la concurrence est indissociable de l’émission de monnaie. Généralement, le droit de frapper monnaie était réservé à certains seigneurs ou seigneuries, telles que les villes, et octroyé par le roi ou par l’empereur. Ce droit, appelé seigneuriage, était très lucratif. En effet, l’émetteur encaissait la différence entre la valeur du métal et le pouvoir d’achat des pièces ou encore les redevances versées par des tiers pour la frappe de ces dernières.

En raison du morcellement politique, quantité de monnaies et de pièces circulaient en Europe, se concurrençant souvent. La Confédération ne faisait pas exception : d’innombrables monnaies d’argent, d’or et de cuivre, d’origine aussi bien suisse qu’étrangère, y avaient cours aux XVIIIe et XIXe siècles.

Au moment de la création des États-nations en Europe, le droit de frapper monnaie a été, presque partout, transféré à l’État central. En Suisse, ce passage s’est fait avec l’adoption de la Constitution fédérale de 1848 et la création du franc, consécutive à la réforme monétaire de 1850.

À cette époque, les billets de banque étaient pratiquement inconnus sur le continent européen et les monnaies étaient le seul moyen de paiement utilisé en Suisse. Toutefois, de récentes études ont montré que leur part dans la masse monétaire M1 allait fondre rapidement, pour chuter à 7 % en 1906. Actuellement, la part des monnaies est même inférieure à 1 %[1].

Au début, les banques commerciales se faisaient concurrence dans l’émission des billets de banque. Cela leur permettait de ne couvrir que partiellement les billets en circulation avec les pièces de monnaie en dépôt et d’investir la partie non garantie pour la faire fructifier. Les bénéfices ainsi obtenus étaient toutefois limités par le coût d’émission des billets, considérable à l’origine, surtout au titre de la constitution des réserves nécessaires pour conserver la confiance des déposants.

En Suisse, c’est la Deposito-Cassa der Stadt Bern qui, en 1825, année de sa fondation, a émis les premiers billets de banque. Durant les décennies suivantes, plusieurs autres établissements lui ont emboîté le pas, tant et si bien qu’ils seront 36 en 1881[2].

La méfiance envers les billets de banque

En Suisse, les billets ont eu beaucoup de peine à s’imposer, car la population s’en méfiait. Elle n’y voyait qu’un simple succédané des pièces de monnaie, lesquelles étaient considérées comme le seul argent « véritable ». C’est à partir de 1870 que les billets connurent leur essor. En 1990, ils représentaient quelque 30 % de la masse monétaire. Concurrencés par la monnaie scripturale, ils perdirent ensuite de leur importance. La création de la Banque nationale suisse (BNS) en 1907 a entraîné la nationalisation de l’émission des billets et la fin de la concurrence entre banques émettrices.

L’apathie du marché des billets en Suisse n’était que le reflet de la situation qui régnait dans toute l’Europe continentale. Il en allait tout différemment au Royaume-Uni, où l’usage des billets était répandu depuis longtemps. Vers 1800, les pièces de métal y représentaient moins de la moitié de la masse monétaire en circulation. Le billet de banque a dû ensuite affronter les dépôts et les avoirs à vue, devenus des moyens de paiement durant la première moitié du XIXe siècle[3].

La montée de la monnaie scripturale

Pour compléter les pièces et les billets de banque, les banques ont de plus en plus recouru à la monnaie scripturale, sous forme de dépôts à vue. Ces derniers font l’objet de contrats qui permettent un retrait intégral et immédiat du dépôt et proposent au client une vaste gamme de prestations en lien avec le trafic des paiements. La monnaie scripturale n’est ainsi qu’une inscription sur un compte ou un registre, et ne constitue généralement de nos jours qu’une suite de caractères électroniques.

Dans ce domaine, la Suisse, à l’instar de presque tous les autres pays, reste attachée à la concurrence interbancaire. Il y a de bonnes raisons pour cela. Les prestations liées au trafic des paiements, élément essentiel de ces contrats, doivent être soumises à la concurrence, et non à un régime de centralisation et de monopole, comme le demandent les auteurs de l’initiative « Monnaie pleine ».

Depuis 1850, époque où son rôle était insignifiant, la monnaie scripturale n’a cessé de prendre de l’importance, en tant que moyen de paiement, en Suisse. En 1910, elle représentait plus de 70 % de la masse monétaire M1. Cette proportion est actuellement de 87 %.

Un avenir sans argent ?

Selon une opinion largement répandue de nos jours, les billets de banque et les pièces de monnaie auraient bientôt fait leur temps, et l’avenir appartiendrait à la monnaie scripturale. On peut en douter. N’oublions pas que, s’ils sont en partie interchangeables, les billets de banque, les pièces de monnaie et l’argent scriptural ne sont pas des produits identiques. Chacune de ces formes a en effet ses avantages et ses inconvénients, en fonction de l’utilisation qui en est faite. L’argent liquide répond toujours à un besoin : il facilite les petites transactions, protège contre l’arbitraire de l’État et les risques bancaires, tout en préservant la sphère privée financière.

De surcroît, il n’appartient ni aux futurologues ni aux autorités de surveillance de décider ce qui est efficient, mais aux utilisateurs de l’argent. Certes, la monnaie scripturale est de loin le moyen d’échange et de paiement le plus important de nos jours, mais la demande d’argent en espèces n’a pas du tout disparu – contrairement aux prévisions établies il y a quelques années. Elle enregistre même un regain. L’économie sans argent comptant connaîtra probablement le même destin que le « bureau sans papier » : malgré toutes les prédictions faites il y a quelques décennies, nous croulons toujours sous le papier.

  1. Baltensperger et Kugler (2017), chap. 8. []
  2. Baltensperger (2012). []
  3. Cameron (1967). []

Professeur émérite d’économie politique à l’université de Berne

Bibliographie

  • Baltensperger Ernst, Der Schweizer Franken – eine Erfolgsgeschichte. Die Währung der Schweiz im 19. und 20. Jahrhundert, Zurich, 2012, NZZ Libro.
  • Baltensperger Ernst et Kugler Peter, Swiss Monetary History since the Early Nineteenth Century, New York/Cambridge, à paraître durant l’été 2917, Cambridge University Press.
  • Cameron Rondo, Banking in the Early Stages of Industrialization, New York/Londres/Toronto, 1967, Oxford University Press.

Professeur émérite d’économie politique à l’université de Berne