Pour l’ancienne clientèle de CS, UBS est la meilleure alternative en Suisse. Sergio Ermotti, directeur général d’UBS. (Image: Keystone)
En 2023, UBS a repris Credit Suisse (CS) qui vacillait. Alors qu’auparavant, deux grandes banques suisses opérant à l’international proposaient leurs services financiers, il n’en reste plus qu’une seule aujourd’hui, ce qui pourrait affaiblir la concurrence sur le marché bancaire. Dans sa prise de position relative à cette fusion, la Commission de la concurrence a relevé en 2023 des indices allant dans ce sens dans plusieurs segments du marché bancaire[1]. Comment l’offre de services bancaires a-t-elle évolué depuis la fusion? Présente-t-elle des lacunes et qui peut les combler? Existe-t-il des barrières à l’entrée sur le marché des autres banques ou des obstacles au développement de leur offre?
L’étude de BAK Economics
Afin de répondre à ces questions, le Secrétariat d’État à l’économie (Seco) a chargé BAK Economics de réaliser une étude approfondie qui analyse le point de vue des entreprises et des caisses de pension (soit la demande de prestations bancaires) ainsi que celui des banques cantonales et des banques étrangères (soit l’offre).
En avril et en mail 2025, BAK a ainsi mené des enquêtes en ligne auprès des responsables des finances de plus de 1100 moyennes et grandes entreprises ainsi que des membres de l’Association Suisse des Institutions de Prévoyance, qui représentent les segments de marché dans lesquels la Commission de la concurrence estime que UBS occupe potentiellement une position dominante. Du côté des banques, des membres de l’Union des Banques Cantonales Suisses et de l’Association des banques étrangères en Suisse ont également participé aux enquêtes, qui ont été complétées par des entretiens menés avec des expertes et experts, notamment des concurrents potentiels d’UBS, ainsi qu’avec d’autres spécialistes.
Aucun effet négatif généralisé
Il ressort de l’analyse que la pression concurrentielle entre les banques a faiblement diminué dans l’ensemble. Toutefois, certains segments du marché des services financiers, notamment ceux qui exigent des prestataires une capacité de risque élevée, un savoir-faire spécifique ou une taille du bilan suffisante, présentent ponctuellement des lacunes. Dans ces segments, UBS semble souvent être la seule alternative possible.
Certains anciens clients de CS, tout comme la majorité des entreprises ayant participé à l’étude, déplorent la disponibilité restreinte et la hausse des prix des crédits importants accordés aux entreprises. Il s’agit de crédits taillés sur mesure pour les entreprises qui s’élèvent souvent à plusieurs dizaines de millions de francs et représentent un risque élevé pour les banques. Des dégradations sont également constatées dans le domaine des financements syndiqués structurés, c’est-à-dire des crédits octroyés conjointement par plusieurs banques, une grande banque jouant généralement le rôle de banque principale, qui coordonne les crédits et en assume la majeure partie du risque. Certaines émissions d’obligations en francs suisses sont également affectées, les personnes interrogées dans le cadre des enquêtes déplorant surtout leur disponibilité limitée et le prix des prestations bancaires, plutôt qu’une baisse de la qualité.
Les experts interrogés confirment que la disparition de CS a mené à des lacunes, notamment dans le secteur des financements complexes, qui n’ont pas encore été comblées. Les pénuries de prestations bancaires spécifiques affectent principalement les entreprises innovantes de taille moyenne actives à l’international et qui ont besoin de solutions de financement complexes, tandis que les caisses de pension font état d’une disponibilité réduite des prestataires de services, notamment dans le domaine de la conservation globale de titres.
UBS, la meilleure alternative à Credit Suisse
Les entreprises et les caisses de pension interrogées estiment que UBS est la meilleure alternative pour reprendre les parts de marché de CS dans les segments mentionnés précédemment. Si UBS arrive systématiquement en tête des évaluations visant à déterminer son aptitude à se substituer à CS, les banques cantonales sont néanmoins considérées comme une meilleure alternative dans le segment des crédits aux entreprises d’un montant important (voir tableau).
En ce qui concerne cette dernière catégorie ainsi que les financements syndiqués structurés, une large majorité des entreprises interrogées estiment que UBS est au moins équivalente à CS. En matière de services de conservation globale de titres, la majorité des caisses de pension considèrent UBS comme la seule alternative au moins équivalente à CS. Du reste, quasiment toutes les caisses de pension qui travaillaient auparavant exclusivement avec CS dans ce domaine ont opté pour UBS après la fusion.
Aptitude de différents groupes bancaires à se substituer à Credit Suisse (en 2025; différence exprimée en points de pourcentage)
| Groupe bancaire | Crédits aux entreprises d’un montant important |
Financements syndiqués structurés | Émissions d’emprunts en CHF |
| UBS | 23 | 29 | 88 |
| Banques cantonales | 30 | –29 | 25 |
| Banques étrangères dotées de filiales | –9 | –13 | –7 |
| Banques Raiffeisen | –5 | –38 | –60 |
| PostFinance | –59 | –71 | –86 |
Source: BAK Economics
Du côté de l’offre, plusieurs raisons peuvent expliquer pourquoi les banques cantonales et les banques étrangères hésitent à combler les lacunes du marché créées par la disparition de CS, voire s’abstiennent complètement de le faire. Bien que les banques cantonales soient actives dans presque tout le pays dans le domaine des crédits aux entreprises et des opérations de financements syndiqués structurés, les experts estiment qu’elles jouent rarement le rôle de banque principale et de principal preneur de risques. Ils estiment qu’à la suite des turbulences provoquées par la disparation de CS, de nombreuses banques sont devenues plus prudentes lors de l’octroi de crédits, exigeant davantage de garanties et évitant les projets plus risqués.
Les banques cantonales invoquent des considérations stratégiques comme principale raison de leur réticence à développer leur offre (voir graphique). Selon les expertes et experts interrogés, différentes raisons peuvent expliquer pourquoi les banques cantonales sont peu disposées ou en mesure de proposer des financements complexes: les directives cantonales (les cantons étant les propriétaires des banques cantonales), qui limitent leur champ d’action géographique et leur propension au risque; la position forte des banques cantonales dans le domaine des crédits garantis; enfin, dans certain cas, la taille réduite de leur bilan.
Des considérations stratégiques comme principale raison pour les banques cantonales de ne pas proposer de financements complexes (2025)
GRAPHIQUE INTERACTIF
Source: BAK Economics | Graphique: La Vie économique
Selon les expertes et experts interrogés, les banques étrangères concentrent leurs activités sur des créneaux spécifiques (le suivi de grands clients déjà établis, p. ex.) et sur les opérations de commissions. De leur côté, les banques justifient leur réticence à élargir leur gamme de prestations par des priorités stratégiques et par la position forte que les prestataires déjà établis occupent sur le marché.
Les expertes et experts citent comme principal obstacle à un engagement accru des banques étrangères sur le marché du crédit le fait que celles-ci gèrent trop peu de dépôts de clients en francs suisses, ce qui ne leur permet pas d’octroyer des crédits dans cette monnaie. La position dominante des banques cantonales dans ce secteur représente donc une entrave à une éventuelle extension de l’offre des banques étrangères. Même un retrait hypothétique d’UBS ne conduirait guère à un engagement plus important des banques étrangères en Suisse.
Bien que l’étude n’identifie aucun obstacle réglementaire empêchant de nouveaux établissements de s’engouffrer dans la brèche laissée par la disparition de CS, les prestataires citent plusieurs raisons pour expliquer leur décision de ne pas s’implanter sur le marché suisse ou de ne pas y développer leurs activités. L’ensemble des concurrents potentiels évoquent comme principaux obstacles les coûts fixes élevés et la taille restreinte du marché suisse, sans compter que les clients suisses privilégient les prestataires suisses bien établis.
Même si les résultats de l’étude ne sont qu’un instantané, la structure du marché bancaire suisse semble actuellement si rigide qu’il est difficile pour des alternatives économiquement viables d’émerger. En conséquence, le marché fonctionne, mais il demeure unilatéral dans des segments importants pour l’innovation, où des fonctions de financement complexes restent concentrées entre les mains d’un seul prestataire.
Proposition de citation: Maurer, Claude (2026). Credit Suisse n’existe plus. Qui peut le remplacer? La Vie économique, 26 janvier.