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Pourquoi la Suisse affiche-t-elle une croissance économique plus dynamique que l’Autriche?

Petits pays alpins prospères, l’Autriche et la Suisse sont orientées vers l’exportation. Ces vingt dernières années, le PIB réel par habitant a toutefois augmenté plus fortement en Suisse qu’en Autriche. Plusieurs raisons expliquent ce décalage.
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Si l’Autriche et la Suisse font depuis longtemps partie des leaders économiques, c’est actuellement la seconde qui a une longueur d’avance. Le skieur autrichien Johannes Aujesky, spécialiste du skicross. (Image: Keystone)

La Suisse et l’Autriche entretiennent depuis toujours une rivalité amicale. On se plaît souvent à comparer leurs performances en ski alpin ou en football, mais il est également intéressant de confronter leurs résultats économiques. On voit déjà aux entreprises renommées que comptent les deux pays qu’ils sont l’un et l’autre performants à l’international, mais pas de la même manière.

La Suisse dispose d’une industrie hautement spécialisée, avec des fleurons tels que Roche, Nestlé ou Swatch, ainsi que de grandes entreprises mondiales de services, comme Swiss Re, tandis que l’Autriche a une économie très diversifiée en termes d’industries et de marques, avec notamment le groupe sidérurgique et technologique Voestalpine, la compagnie gazière et pétrolière OMV, le spécialiste des équipements et systèmes industriels Andritz et le fabricant de boissons Red Bull.

PIB par habitant, en comparaison internationale

 GRAPHIQUE INTERACTIF

Remarque: PIB réel par habitant, en parités de pouvoir d’achat constantes. Sources: offices nationaux de statistiques, OCDE | Graphique: La Vie économique

 

Les deux pays sont petits, fortement exportateurs et ils font partie des nations ayant le PIB par habitant le plus élevé du monde. Selon le classement établi par le Fonds monétaire international (FMI), la Suisse occupait en 2025 la 8place en termes de PIB corrigé du pouvoir d’achat, avec un montant de 97 500 dollars par habitant, tandis que l’Autriche figurait au 21e rang, avec environ 75 000 dollars par habitant.

Malgré ces points communs, les deux voisins ont toutefois vu leur revenu évoluer différemment au cours des vingt dernières années. Ainsi, entre 2006 et 2025, le PIB réel par habitant a augmenté de près de 17% en Suisse, contre tout juste 10% en Autriche (voir graphique 1).

Accusant un retard par rapport à la Suisse, l’Autriche est également devancée par l’Allemagne et par la zone euro dans son ensemble[1]. Il s’avère que la pandémie a particulièrement impacté le pays: en 2025, son PIB par habitant était encore légèrement inférieur à son niveau de 2019, alors que celui de la Suisse était d’environ 5% supérieur.

La principale question qui se pose est donc de savoir pourquoi la progression du revenu réel par habitant a été beaucoup plus dynamique en Suisse.

Deux économies de structure similaire, mais avec des spécialisations différentes

Un examen de la composition sectorielle n’apporte pas, dans un premier temps, de réponses claires à cette question. En 2024, les services ont généré bien plus de 60% de la valeur ajoutée brute dans les deux pays. Néanmoins, la taille d’un secteur n’a qu’une importance secondaire par rapport à sa composition et à la capacité des principales branches à produire de la valeur ajoutée.

Alors que les secteurs du tourisme et des transports ont un poids tout particulier en Autriche, ce sont des branches plus productives, telles que la finance, l’assurance ou le commerce (de matières premières notamment) qui sont prédominantes en Suisse. Dans les deux pays, l’industrie représente une part d’environ un cinquième, ce qui est élevé en comparaison internationale. On ne peut donc pas parler d’une désindustrialisation marquée.

Pour expliquer la différence observée entre les dynamiques économiques des deux pays, il est plus pertinent de s’intéresser avant tout à leur spécialisation industrielle. On voit ainsi que l’Autriche a principalement misé sur l’industrie de moyenne technologie, telles que la construction mécanique ou la fabrication de produits métalliques et de composants de véhicules, très gourmande en énergie. Quant à l’industrie suisse, elle repose davantage sur des secteurs hautement productifs et à forte intensité de recherche, comme la pharmacie, la chimie, les instruments de précision, l’horlogerie et la machinerie spécialisée.

Des exportations indispensables, une diversification cruciale

Petites économies ouvertes, la Suisse et l’Autriche sont fortement axées sur l’exportation: en 2025, les ventes de biens et de services à l’étranger ont représenté 78% du PIB pour la première, 55% pour la seconde, soit des proportions très élevées en comparaison internationale. Dans ce domaine également, il existe néanmoins des différences structurelles fondamentales entre les deux pays.

Très largement tournée vers l’espace européen, l’Autriche entretient depuis longtemps des relations étroites avec les pays d’Europe centrale et orientale. Elle profite de la division du travail au sein de l’industrie européenne ainsi que de la proximité géographique d’importants marchés. C’est aussi ce qui la rend plus vulnérable aux ralentissements conjoncturels en Europe, comme l’a montré il y a peu la période de l’après-pandémie, qui l’a vue être aspirée dans le tourbillon de la récession industrielle en Allemagne (voir graphique 1). En outre, la hausse des prix de l’énergie provoquée par la guerre d’agression de la Russie en Ukraine a posé des problèmes, à partir de 2022, aux industries autrichiennes particulièrement énergivores.

De son côté, la Suisse se caractérise par une plus forte spécialisation de ses exportations, en opérant sur des marchés de niche avec des produits très demandés, d’un haut niveau de technicité, et ce dans le monde entier. Étant moins sensibles aux prix, les biens qu’elle fournit permettent de réaliser des marges plus élevées, d’où un niveau de valeur ajoutée par personne active supérieur à la moyenne et, donc, une meilleure productivité: selon les données de l’OCDE, celle-ci a augmenté plus fortement en Suisse qu’en Autriche au cours des deux dernières décennies.

La Suisse de distingue également par le fait qu’elle dispose d’un plus grand nombre de débouchés à l’exportation, en étant mieux intégrée sur les marchés internationaux, notamment en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. C’est sans doute aussi en raison de cette plus forte diversification géographique qu’elle a été moins touchée par le récent ralentissement de la conjoncture industrielle au sein de ce dernier.

La force du franc suisse, une incitation à l’innovation

Les fluctuations des taux de change sont un problème majeur pour les pays exportateurs. Grâce à l’euro, l’Autriche est moins exposée aux risques de change avec les principaux pays de l’UE et elle peut s’intégrer plus facilement dans les chaînes de valeur européennes.

La Suisse opère pour sa part avec sa propre monnaie, laquelle représente un défi permanent pour les entreprises exportatrices: compte tenu du haut niveau de stabilité économique du pays, dont la balance courante est constamment excédentaire, le franc subit depuis des années des pressions à la hausse par rapport à l’euro. En même temps, sa force agit aussi comme un mécanisme de discipline industrielle car, pour pouvoir exporter malgré cette pression, il faut proposer des produits particulièrement innovants, qualitatifs ou difficilement remplaçables. De ce fait, le taux de change favorise à long terme les secteurs très productifs et solidement positionnés sur le marché.

Des liens économiques étroits

Tout en étant des concurrents sur les marchés mondiaux, l’Autriche et la Suisse entretiennent des relations économiques étroites et mutuellement profitables. La Suisse est le quatrième partenaire dans le commerce des marchandises et le deuxième plus gros acheteur de prestations de services de l’Autriche[2] et l’Autriche compte parmi les douze principaux partenaires commerciaux de la Suisse, tant en ce qui concerne les biens que les services.

Les échanges bilatéraux de marchandises portent principalement sur les produits des industries chimique et pharmaceutique ainsi que des secteurs des machines, de l’électronique et de la métallurgie. Au niveau du commerce des services, le tourisme et les transports dominent largement. Il est intéressant de noter que, d’année en année, l’Autriche affiche une balance commerciale excédentaire vis-à-vis de la Suisse, aussi bien pour les services que pour les marchandises[3]. De nombreuses entreprises helvétiques voient dans l’Autriche un tremplin idéal pour accéder au marché intérieur de l’UE. Il n’est donc pas étonnant que la Suisse figure au troisième rang des principaux investisseurs dans ce pays.

Compétition à haut niveau

Dans l’économie comme dans le sport d’élite, la concurrence est une stimulation. La Suisse comme l’Autriche font depuis longtemps la course en tête, mais c’est actuellement la Suisse qui a l’avantage. Elle le doit à sa spécialisation accrue dans des secteurs et des produits à forte productivité et valeur ajoutée par habitant, ainsi qu’à une plus large diversification géographique de ses exportations.

  1. Pour une comparaison de l’Autriche avec d’autres États de l’UE, voir également l’article de Klaus Weyerstrass «L’Autriche, un pays riche en repli économique» dans ce dossier. []
  2. Voir le Rapport économique Autriche 2025 de l’ambassade de Suisse à Vienne. []
  3. Voir Pochon V. et Schmidt C. (2018). Le déficit commercial de la Suisse avec l’UE n’est pas un signe de faiblesse, dans La Vie économique, 19 juillet. []

Proposition de citation: Pochon, Vincent; Wegmüller, Philipp (2026). Pourquoi la Suisse affiche-t-elle une croissance économique plus dynamique que l’Autriche? La Vie économique, 14 avril.